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Full text of "H.G. Wells"

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H.-G. WELLS 



DU MME AUTEUR 

La Duree du Travail dans les Mines de Grande-Bre- 
iagne. Arthur Rousseau, edit, 1908 3 fr. 

L'ldee Socialiste chez William Morris. Arthur Rous- 
seau, edit., 1909 2 fr. 

Le Socialisme el V Evolution de VAngleterre Contempo- 
raine. Alcan, edit. (Bibliotheque d'Histoire Contem- 
poraine), 1913 7 fr. 50 

Essai sur la Formation Philosophique de Arthur Hugh 
Clough. Alcan, edit., 1913 2 fr. 

UAngleterre (sa politique interieure). Delagrave, edit. 
Bibliotheque d'Histoire et de Politique (ouvrage 
couronne par 1'Academie fran9aise (Prix Bordin) et 
honore d'une souscription de M. le Ministre de 1' Ins- 
truction Publique), 1917 3 fr. 

Pour paraitre prochainement : Quelques considerations 
sur le Theatre de M. de Curel. 

En preparation : L 'Heritage Shakespearien : Beaumont 
et Fletcher. 



EDOUARD GUYOT 

NAITRE DE CONFERENCES A L'l'NIYKRSITE DE RENNES 



H.-G. WELLS 




PAYOT & C", PARIS 

1 06 y BOULEVARD SAINT-GERMAIN 

1920 

Tons droits reserves. 



?R 

517 



Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation 

reserves pour tous pays. 
Cofj/right 1920, by Payot et C >e . 



A Monsieur CHARLES ANDLER 
en hommage affectueux. 



AVANT-PROPOS 



Nous n'avons pu songer a presenter, dans le cadre tres 
restreint de ce livre, une etude complete d'une ceuvre 
qui compte actuellement pres de quarante volumes, qui 
saccroit presque chaque annee, et dans laquelle il est 
encore impossible d'isoler ce qui a une valeur permanente 
de ce qui n'est quun aliment pour la curiosite. Nous nous 
sommes done decide a laisser de cote tout ce qui a trait 
a la mise en scene proprement dite des romans d' imagina- 
tion de Wells aussi bien que de ses romans sociaux ; 
a peine avons-nous esquisse quelques-uns des caracteres 
decrits par lui avec tant de verve et de minutie, et ce 
n'est que tres sommairement que nous avons indique les 
procedes qu utilise son humour. A des chefs-d'oeuvre de 
pure observation, tels que Kipps ou meme Tono Bungay, 
nous n'avons done rendu quun bien imparfait hommage. 
Nous avons juge que, en depit de quelques apparences, tout 
est chez Wells subordonne a I' idee. Le rayonnement de 
son genie, les reactions suscitees par chacun de ses livres 
lors de son apparition tiennent a ce que, plus peut-tre 
quaucun autre homme de son temps, il fait penser. Que 
certaines des conceptions de Wells, certaines de ses 
critiques deroutent par ce qu'elles ont de spontane, voire 



IO , AVANT-PROPOS 

de primesautier ; que I'homme n'obeisse pas, au cours 
de son developpement, a line veritable logique inter ieure, 
qu'il manque trop visiblement du don souverain de 
sympathie qui, seul, permet a I'ecrivain d'entrer en 
contact avec les gens et les choses de son temps, nous nen 
disconvenons pas. Mais tons, amis et adversaires, recon- 
naitront que Wells, par les horizons qu'il decouvre, par 
I'insistance qu'il met a nous faire toucher du doigt cer- 
taines realites vraiment fondamentales, est un des esprits 
qui preparent le mieux noire civilisation occidentale, et 
I'Angleterre en particulier, que la guerre a revelee a 
elle-meme, a prendre conscience de ses buts et a faire 
I'inventaire de ses forces vives. 

Notts nous bornerons done a etudier la pensee de Wells, 
et nous montrerons comment cette pensee s'organise 
sous I'influence de certains enseignements et de certaines 
doctrines, puis comment ette s attache a la solution de 
problemes essentiels : determination des elements sociaux 
dignes de gouverner, rapports des sexes, religion, des- 
tinee de I'espece humaine, problemes dont le monde ne 
peut se desinteresser sans renoncer a tout progres et 
mime a toute chance d'equilibre. Nous avons cherche a 
etre aussi explicite qu'il se pouvait ; cependant il nous 
taut convenir qu'un malaise, que nous ne nous sommes 
pas cru le droit de dissiper, pese sur noire travail. La 
philosophie de Wells est la consequence directe d'une 
certaine education, des conditions dans lesquelles il est 
ne et an milieu desquelles s'est deroulee son adoles- 
cence ; mais elle est aussi en relation etroite avec certaines 
experiences d'un caractere encore plus personnel et plus 
intime. L 'existence de Wells se reflete aussi surement 
dans Anne Veronique ou dans Le Nouveau Machiavel, 



AVANT-PROPOS II 

par exemple, que dans Kipps ou dans L' Amour et 
Mr Lewisham. Mais alors que le critique ria aucun 
scnipule dans le second cas a mettre en evidence le 
parallelisme du developpement psychologique de I'auteur 
et des evenements qui ont in flue sur lui, dans le premier 
line sorte de pudeur le retient. L'dme d'un romancier 
vivant nest pas une piece d'anatomie, et ce n'est point 
parce qu'il nous ouvre sa conscience a demi que nous 
avons le droit de lui demander des comptes plus rigou- 
reux qu'd I'auteur dont la fantaisit seule a modele Us 
personnages, ou qui nous depeint I' evolution de crises 
que lui-meme a su soigneusement eviter. Je ne sais 
si une plus grande jouissance est reservee a ceux qui, 
sachant ou croyant savoir, trouvent transparentes cer- 
taines pages des dernieres ceuvres de Wells qu'd ceux 
pour qui elles demeurent opaques ; je ne sais si ce que 
Wells nous dit du role eventuel de la femme nous 
apparaUra comme plus douloureiisement vrai parce 
que nous aurons appris que la femme s'est, dans la 
vie de Wells, presentee sous tel ou tel aspect, avec 
telles ou telles exigences \ je ne sais si nous trouverons 
dans ce qu'il appelle son nominalisme une plus juste 
et delicate vision des choses parce que nous aurons decou- 
vert qu'il a eu des raisons personnelles de detester certaines 
personnalites qui incarnaient a ses yeux la tendance 
contraire. Tout ce que je sais, c'est qu'il est des sujets 
qu'il est bon de n'aborder que lorsque le temps a mis 
sur les destinees des hommes son grand apaisement, et 
que, en tout etat de cause, se refuse a effleurer la main d'un 
ami. 

Nous aurions pu considerer la pensee de Wells du 
dehors, d'un certain nombre de positions fixes, montrer 



12 A V A N T - P R O P O S 

par exemple jusqu'a quel point elle s 'harmonise avec les 
idees leguees d I'Angleterre par I'epoque precedente, ou 
avec un certain nombre de principes et de syst ernes qui 
divisent la morale contemporaine. Nous avons prefere en 
epouser simplement la courbe, et donner aux chapitres 
qui vont suivre un mouvement rappelant quelque pen 
celui des modeles Studies. En demeurani k 1'interieur 
de la pensee de Wells, nous arriverons peut-etre a com- 
muniquer au lecteur une part de la foi qui I'anime. Pour 
operer la critique des idees de Vauteur de Kipps, personne 
n'a besoin de guide. La philosophie de Wells ne s'enve- 
loppe d'aucune prudence et n'aboutit a aucun compromis. 
Chacun, selon son temperament, pourra aisement s'en 
faire une opinion personnelle. Presque toutes les con- 
ceptions de Wells ont d'ailleurs un caractere d' anticipa- 
tions, et, la aussi, le temps, qui rend aux gens et aux 
choses leurs justes dimensions, pourra seul determiner 
la part de verite et la part d'erreur quelles con- 
tiennent. 

E. G. 
Vineuil, avril 1920. 






CHAPITRE PREMIER 

L'ORIENTATION INTELLECTUELLE 
DE WELLS 



I 



L'ensemble de tendances qui constituent la menta- 
lite d'un homme est determine par une triple 
influence : celle de son heredite, celle des milieux qu'il 
a traverses, en particulier du milieu oil s'est ecoulee 
sa jeunesse, celle des idees qui se sontimposeesalui. Ces 
trois influences, loin d'agir isolement, se combinent 
sous les formes les plus diverses. L'individu n'est 
frappe par certaines images, n'est accessible a certaines 
idees que parce qu'il eprouve pour les unes ou pour 
les autres un penchant inne ; 1'etendue de ses lectures, 
la qualite de 1'enseignement qu'il est appele a recevoir 
dependent des conditions de sa naissance, de la posi- 
tion sociale de ceux qui ont la charge de son educa- 
tion, des multiples hasards qui, plus tard, contribue- 
ront a modeler son existence. II n'en est pas moins vrai 
que 1'influence du facteur heredite, celle du facteur 
milieu et celle du facteur idees, s'exerce dans chaque 
cas avec une intensite differente, et il se peut fort 
bien que, parvenu a 1'etat adulte, rhomme ait echappe, 
soit partiellement, soit presque totalement, a 1'un des 



14 WELLS 

deux derniers. II est des gens qui jamais ne sortent 
de leur milieu, ii en est d'autres pour qui les idees 
constituent la seule realite. 

Ceci ne veut pas dire qu'il faille, dans une hierarchie 
spirituelle, placer les seconds au-dessus des premiers. 
II serait mme hasardeux d'avancer qu'ils jouissent 
d'une independance plus grande. Le pur idealiste peut 
tre plus facilement suggestionne que 1'individu qui 
se contente de noter dans le detail, puis de reproduire, 
avec toutes ses particularites de mise en scene, le plus 
banal des episodes du grand drame humain. II faut un 
effort plus intense pour saisir la beaute d'un geste, 
pour rendre la quietude d'un interieur, pour traduire le 
rythme auguste et monotone du labeur quotidien que 
pour s'assimiler la portion d'idees que nous apporte, 
toute malaxee, le journal du matin. II n'y aurait, du 
reste, pas grand' chose a tirer d'un tel parallele. Con- 
tentons-nous de dire que nous nous trouvons en pre- 
sence de deux tendances d'une qualite differente. 
Dans le premier cas nous avons affaire a une categoric 
d'hommes sur qui la realite imprime des images ineffa- 
gables, d'une intensite telle qu'ils se contentent d'en 
jouir comme d'un present merveilleux, sans tenter de 
les interpreter ; elles enrichissent et parfument leur 
existence, pareilles au brin de lavande qui reposait 
dans 1'armoire de nos grand'meres. Pour ce type 
d'homme-la, les acquisitions les plus precieuses sont 
en general celles qui viennent le plus tot, a 1'heure oil 
la sensibilite est la plus vive, la memoire la plus fidele ; 
1'adulte alors est deja en puissance dans 1'enfant ; a 
cette lignee appartient un Wordsworth, dont la philo- 
sophic e"tait deja complete, bien qu'inexprimee, aux 



L ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 15 

heures oil, ecolier vagabond, il voyait descendre 
1'ombre sur les montagnes du Cumberland, ou ecoutait 
aboyer dans le lointain le chien d'un berger. II est, au 
contraire, d'autres e"tres qui vivent dans une sorte 
d'attente, pareils a ces fleurs dont il est impossible de 
dire la couleur avant qu'elles aient atteint leur plein 
epanouissement ; en eux, tout semble epars : quelques 
joies ou quelques douleurs que leur dispense le destin, 
ils n'attribuent a celles-ci qu'une valeur provisoire ; ils 
se trament ou s'agitent dans des limbes spirituelles ; 
la tradition ne suffit plus a les soutenir, mais ils sont 
aussi incapables de parvenir spontanement a 1'idee 
d'un plan qui utiliserait tous les materiaux accumules 
par eux ; puis, un jour, par 1'effet d'une lecture, d'une 
lecon ou d'une simple conversation, jaillit 1'etincelle 
miraculeuse qui, d'un seul coup, realise la syn these 
qu'ils attendaient : des cet instant le tableau s'eclaire 
pour eux, la vie prend un sens, leur genie trouve le 
champ libre. 



II 



L'ecrivain britannique auquel ce livre est consacre 
appartient sans conteste a la seconde de ces deux 
categories d'esprits. De Herbert George Wells Ton 
peut dire ce qu'il dit lui-mme de Benham, le heros 
de La Recherche Magnifique : son histoire est celle d'une 
idee. Et cette idee, dans le cas de Wells, est celle 
d'evolution. Elle est la veine qui, tantot a fleur de 
sol, tantot profonde, court d'un bout a 1'autre de son 
ceuvre, la lumiere qu'en vingt-cinq ans d'une production 
prodigieusement riche et variee, ce cerveau que toutes 



l6 WELLS 

choses interessent et qui ne s'embarrasse d'aucune con- 
tradiction ne perd pas un instant de vue. L'idee n'est 
sans doute pas neuve. L'Origine des Especes, de 
Danvin, date de 1859, et la Machine a Explorer le 
Temps, le premier livre de Wells, est de 1895. Entre 
temps Herbert Spencer, s'appuyant sur le phenomene 
de la lutte universelle et de la survivance des plus 
aptes, donne a la doctrine individualiste le fondement 
biologique qui lui manquait encore ; Huxley, dont Wells 
devait etre a Londres 1'auditeur attentif, non seule- 
ment agit comme vulgarisateur de la theorie darwi- 
nienne, mais, faisant un pas de plus que Darwin, 
montre les relations qui existent entre les grands 
singes et rhomme. Wells, scientifiquement et philoso- 
phiquement, ne fait done que couler sa pensee dans 
un moule deja vieux. Mais son originalite, c'est d'avoir 
fait sortir 1'idee devolution du domaine de la simple 
experience scientifique aussi bien que de celui de la 
sociologie, de 1'avoir introduit dans le vif des affaires 
humaines, d'avoir fait servir les dons d'imagination, 
1'etonnante puissance de vision dont il jouit, a la 
figuration concrete d'hypotheses que savants et 
philosophies n'avaient qu'assez timidement formulees. 
Ces derniers nous avaient depeint les stades parcourus 
par la vie depuis 1'epoque ou elle s'etait incarnee dans 
la cellule primitive jusqu'a celle oil elle avait pris pour 
vetement la creature merveilleusement complexe 
que nous sommes ; mais ils ne s'etaient pas hisses 
jusqu'au sommet de la montagne, jusqu'au point 
d'ou I'autre versant se decouvre. Cela, seul le romancier, 
le poete, affranchi de certaines prudences, responsable 
devant un autre public, pouvait le tenter. C'est ainsi 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 17 

que Wells souleve un coin du voile qui derobe a notre 
vue 1'avenir de cette race humaine que nous savons 
aujourd'hui tre venue de si loin et que nous sentons 
etre en marche vers un encore plus mysterieux destin ; 
tantot sa pensee franchit comme un trait la succession 
des siecles qui nous separent de 1'epoque oil une serie 
de facteurs qui n'agissent encore que sur nos habitudes 
auront modifie notre equilibre physiologique : Wells 
nous montre ce que pourra etre alors la forme de nos 
membres, le fonctionnement de nos organes ; tantot, 
par une anticipation moins hardie, a terme plus rap- 
proche, il se borne a indiquer 1'effet que doivent logi- 
quement avoir sur nos gouvernements, sur la croissance 
de nos cites, sur 1' economic de nos demeures, les decou- 
vertes scientifiques qui se sont succedees depuis un 
siecle. En fin, mme aux heures ou Wells semble avoir 
les yeux fixes sur le present, ou il s'applique a peindre 
quelqu'une de ces vies moyennes qui, psychologique- 
ment et artistiquement, paraissent avoir pour lui le 
plus d'attrait, ou il cherche a degager toute 1'humour 
d'un personnage ou a faire ressortir tout le pathetique 
d'un milieu banal, ecole ou boutique, ou est en train 
de s'etioler quelque petite ame, il n'abandonne pas son 
point de vue transformiste : 1'idee devolution n'est 
pas alors sur la page elle-mme, mais elle est dans le 
filigrane : c'est elle qui donne aux gens et aux choses 
leur valeur juste et leur sens vrai ; c'est sa presence 
voilee qui explique 1'impression, toujours penible, par- 
fois douloureuse, d'instabilite, d'attente, que suscitent 
en nous les oeuvres les mieux equilibrees et du jet le 
plus franc. Interesses, stimules, conduits parfois a de 
merveilleuses altitudes, un je ne sais quoi est cause 



l8 WELLS 

que nous ne nous livrons pas tout a fait ; nous avons 
1'intuition que 1'auteur n'est pas en sympathie par- 
faite avec ce qu'il decrit, que, meme dans ses pages 
les plus in times et les plus tiedes, il ne s'abandonne 
pas, comme le fait, par exemple, un Dickens dans 
ses Contes de Noel. Entre Wells et 1'objet decrit, dont il 
sait voir aussi bien que n'importe qui les contours 
pittoresques, quelque chose s'interpose qui suffit a 
gater un peu la joie de 1'heure ; toujours 1'ombre de 
ce qui devrait etre ou de ce qui pourrait etre empiete 
sur 1'image de ce qui est. De cette tendance, acquise 
ou tout au moins singulierement fortifiee au cours des 
annees passe"es par Wells, comme etudiant, au Royal 
College of Science, notre auteur fait tres franchement 
1'aveu. Tres bien ! Mais ou cela mene-t-il ? Tel est 
1'argument dont il aime a ponctuer toute conversation : 
Je suis singulierement peu interesse par les choses, 
et singulierement interesse par les consequences des 
choses , ecrit-il dans I'Avenir de I'Amerique. 



Ill 



Ce qui suit n'est pas un paradoxe. Issus de regions 
differentes, grossis, 1'un des apports de la conscience, 
1'autre de ceux de 1'experience, puritanisme et evolu- 
tionnisme sont comme deux fleuves qui, pendant un 
temps, coulent parallelement. Comment nier, en effet, 
Tenorme importance que revet, aussi bien aux yeux de 
Thomme de science qui transporte 1'idee transformiste 
hors du laboratoire, qu'a ceux du puritain, la notion 
du salut ? Pour 1'un comme pour 1'autre, c'est une 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 19 

rude et grave partie que nous jouons d'un bout al'autre 
de notre vie, et qui ne peut que nous predisposer a 
prendre au serieux toutes choses. Si nous comprenons 
bien ceci, nous pouvons projeter une premiere lueur 
sur la mentalite de Wells, nous pouvons plus exacte- 
ment mesurer F exact debit d'une des sources qui nour- 
rissent son genie litteraire. Par sa facture, Wells se 
classe parmi les humoristes ; toutes ses ceuvres, me"me 
les plus pathetiques, sont teintees d'humour. Et pour- 
Xvnt, Thumour n'est pas chez Wells un prisme a travers 
lequfei la vie est refractee. Ce procede ne traduit pas 
che^iuVcomme chez tant d'ecrivains de sa race, un 
dessein cle prendre son parti de tout, de hausser ou de 
baisser d'un ton les accords burlesques ou tragiques 
que nous offre la realite. II n'atteint pas jusqu'au 
cceur de la vie. II n'edulcore ni ne travestit. L'humour 
n'est chez Wells que la rosee de pitie semee par le 
cceur sur ce que 1'esprit condamne : laissant intactes 
les idees, il ramene a leurs vraies proportions les indi- 
vidus. Mais avec quel recueillement Wells explore le 
fond de verite au^dessus duquel passe en longs convois 
1'absurde ou redout able enchainement des actions 
humaines ! Comme il sent que la vie apparente est 
soutenue, dirigee par une puissance qui ne transparait 
pas a travers nos gestes, a travers les breves reactions 
provoquees par les existences individuelles les unes sur 
les autres ! Souvenons-nous des dernieres paroles de 
George Penderevo, le jeune constructeur de dirigeables 
et de destroyers, lorsqu'il fait allusion a une force qu'il 
identifie avec le progies humain, force qu'il sert mysti- 
quement sans pouvoir en determiner la nature : Elle 
est tou jours pour moi austerite, beaute*. 



20 WELLS 

La question par laquelle est hante le puritain est : 

t Serai- je sauve ? La question, egalement redou- 

table, que se pose 1'evolutionniste, des 1'instant oil il 

se place en face de 1'avenir, est : Vers quelles formes 

evolue cette humanite dont je fais partie ? La phase 

prochaine marquera-t-elle, par rapport a la phase 

presente, un progres ou un recul ? C'est toute la 

destinee de rhomme qui est en jeu. Car c'est la 

un point que Wells aime a mettre en relief le pro- 

cessus devolution ne nous offre en lui-meme aucupfc 

garantie ; ceux-la deferment grossierement la doptrrve 

darwinienne qui decretent que de rhomme doitTh&ies- 

sairement sortir le surhomme. L'evolution n'est pas 

une nouvelle forme de providence. Les qualites qui 

aident a la constitution, puis a la survivance d'une 

espece nouvelle ne sont point tou jours celles que notre 

sens esthetique, aussi bien que notre sens moral, vou- 

draient voir s'accroitre. C'est revolution qui a permis 

a rhomme de prendre pied sur la terre : c'est elle aussi 

qui y a maintenu les plus repugnants parasites. (Le 

Nouveau Machiavel.) 

Des lors, ou allons-nous ? Vers quels sommets ou 
vers quelles catastrophes sommes-nous entrainesPLe 
probleme se complique de ce que rhomme differe par 
un trait essentiel des creatures qui 1'ont precede : il est 
the tool-using animal, 1'animal qui se sert d'outils ; 
il a perfore la terre, il est maitre de 1'espace, il construit 
de formidables engins. Comment cette civilisation, 
oeuvre de son cerveau, reagira-t-elle sur sa propre 
destinee ? Assurera-t-elle son ascension ou 1'enseve- 
lira-t-elle sous ses decombres ; lui reserve-t-elle un 
avenir de bonheur ou un avenir de cruaute, accroitra- 



L ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 21 

t-elle la somme de ses libertes ou figera-t-elle les 
societes de demain en une organisation implacable ? 
Autant de questions qui se presentent spontanement 
a 1' esprit de Wells au debut de sa carriere litteraire, 
et auxquelles son imagination, plus que sa veritable 
pensee philosophique qui ne s'est pas encore degagee, 
apporte une reponse dans La Machine a Explorer le 
Temps (1895), La Guerre des Mondes (1898), Quand le 
Dormeur s'Eveillera (1899). 



IV 



Mais tout le drame de Involution n'est pas la. Nous 
pourrions nous resigner a nous voir embarque's sur 
un navire en partance pour une destination inconnue, 
mais quelle ne sera pas notre angoisse lorsque nous 
apprendrons qu'avant le terme du voyage un certain 
nombre de passagers devront tre jetes par-dessus 
bord! Le merite de Darwin n'est pas d'avoir decouvert 
que les especes derivent les unes des autres ; depuis 
Lamarck 1'idee etait dans 1'air ; c'est d'avoir precise 
le moyen qu'utilise la nature pour assurer le passage 
d'une espece a une espece nouvelle. Les eHres qui 
peuplent la terre se multiplient trop rapidement pour 
que tous puissent trouver leur subsistance ; il faut des 
lors qu'un certain nombre d'entre eux disparaissent, 
ou, si Ton veut, qu'une selection s'opere ; cette selec- 
tion sera naturelle : chacun des individus qui forment 
une espece se distingue par quelque particularity ; 
etant donne le genre de vie qui est impose a 1'espece, 
lesdites particularites sont soit utiles, soit nuisibles ; 



22 WELLS 

les individus qui possedent au plus haul degre les 
caracteres utiles survivront, les autres seront elimines ; 
au bout d'un certain nombre de generations, la parti- 
cularite, tout accidentelle, a laquelle sera due la 
survivance se fixera, et une nouvelle espece sera 
creee. 

L/ espece humaine n'echappe pas a cette loi : la 
concurrence entre individus, entre nations, leur besoin 
d'expansion, voila le grand fait social contre lequel 
aucun arrangement artificiel, aucune lot morale ne 
peut prevaloir. L' evolution de 1' espece humaine ne 
peut se faire d'une fagon uniforme ; dans quelque 
direction qu'elle s'opere, des individus, des groupes 
entiers disparaitront. Et alors deux nouvelles ques- 
tions se posent. Etant donne la division actuelle de 
1'humanite en societes, en associations ethniques, en 
communautes soutenues par certaines traditions, pen- 
sant et agissant d'une certaine maniere, le groupe, la 
nation dont nous faisons partie sont-ils dotes des 
particularites qui, dans 1'etat de civilisation present, 
sont seules propres a assurer leur survivance ? Voila ce 
que, dans chacun de ses romans de mceurs, se demande 
Wells, critique de T Angle terre contemporaine. Quelles 
sont, enfin, a 1'interieur d'une societe, les vertus qui 
placent un homme au-dessus des autres, font de lui 
1'agent du progres, I'aristocrate ? Comment subsidiaire- 
ment parvenir a eviter d'inutiles souffrances a la 
foule de ceux qui ne peuvent suivre, a ceux que la 
nature ou la civilisation broient ou mutilent en leur 
marche silencieuse ? Ce probleme, c'est celui auquel 
s'attaque, plus tard, Wells sociologue et moraliste. 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 23 



II est aise de dire : J'ai coutume de penser dans 
le plan du cosmopolitisme , ou : Qu'un homme 
sache me regarder en face, rire avec moi, parler franc 
et agir loyalement, et je le reconnais pour mon frere, 
eut-il la peau noire comme de 1'encre ou jaune comme 
un coucou (Ce qui vient) ; on peut avoir horreur de 
toutes les formes d'imperialisme ou de nationalisme, 
on ne brise pas certaines associations, on n'abolit pas 
certains souvenirs, on n'empe'che pas que 1'air qui 
pe'netre dans vos poumons ait une certaine saveur, 
la lumiere qui se joue sur votre visage ou sur vos 
mains une certaine coloration. Si les habitudes de 
pensee de Wells ne sont pas celles de la majorite des 
Anglais, des liens plus etroits que'ceux qui attachent 
a la terre natale quelques-uns des plus insulaires 
de ses contemporains le tiennent fixes a 1'Angleterre ; 
il a beau faire, il est de substance plus anglaise que le 
plus orgueilleux Britisher . Le terme de son evolution 
peut tre un cosmopolitisme intellectuel, une inter- 
pretation de la vie, une vision des destinees de rhomme 
qu'aucune preoccupation nationale n'est assez forte 
pour modifier ; mais ceci, c'est 1'aboutissement logique 
de tendances toutes cerebrales et qui n'entrainent, 
dans le temperament de 1'e'crivain, aucune transforma- 
tion parallele. Par ses gouts, ses appetits, ses intimes 
sympathies, Wells reste purement Anglais. Souvenons- 
nous qu'adolescent il n'eut ni le loisir ni les moyens 
de parcourir le monde ; quand, parvenu a 1'age 



24 WELLS 

d'homme, sa fantaisie ou des raisons d'affaires le 
conduisent a visiter la France, la Suisse, les Etats- 
Unis, la Russie, bien des choses out deja cristallise 
en lui ; il a perdu cette receptivite, cette fraicheur de 
sensation qui seules permettent une breve et com- 
plete assimilation. II n'a point 1'envolee des grands 
migrateurs de la litterature anglaise, et 1'artiste ou le 
voluptueux ne parle guere en lui ; inutile d'aj outer 
que ce sens archeologique qui aiguillonne tant de 
voyageurs et est a la source de toutes leurs jouissances 
lui fait completement defaut. Qu'il s'agisse de dire 
les charmes de la campagne anglaise, de nous vanter 
les merites de ces vieilles auberges qui s'egrenent au 
bord de la route, de nous initier a la pauvre vie de 
1'apprenti, aux angoisses du boutiquier, aux rves de 
1'etudiant, ou mme de nous decrire Tun de ces diners 
politiques, Tune de ces garden-parties ou se pre"parent 
les ministeres, oil, plus encore qu'a 1'interieur du 
Parlement, les grands projets de reforme sont ela- 
bores, et dans Wells nous trouvons un maitre. Mais 
que le mme ecrivain fasse place dans ses romans a des 
individus ou a des paysages qui ne sont pas de chez lui, 
et nous n'avons plus qu'un faux pittoresque ou qu'un 
faux exotisme, des impressions de voyage Cook, des 
personnages d'exposition, des forets truquees, des 
montagnes en carton-pate. II a d'ailleurs beau dire, 
si le sort de cette Angleterre ou sa mentalite s'est 
forme*e, oil, enfant, fils de petit commergant, il a 
souffert et pati, oil sa jeunesse a failli sombrer, lui 
etait indifferent ; s'il n'avait aucun souci de ce que 
1'avenir reserve aux gens qui evoluent dans des cercles 
dont il devait plus tard forcer 1'entree, et dont 1'assu- 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 25 

ranee, la quietude, la bonne humeur sont celles de 
convives surs que la fte continuera a se derouler sans 
un accroc, il passerait, au lieu de revenir sans cesse a 
1'attaque, au lieu de s'acharner apres la societe britan- 
nique comme le taon s'acharne apres le boeuf indo- 
lent. 

A-t-il jamais pris conscience, ce monde britannique, 
qu'il y a dans 1'ordre naturel un processus qui s'ap- 
pelle la lutte pour la vie ? S'est-il jamais demande 
pourquoi il est des animaux, structures pesantes et 
gigantesques, qui semblaient destines a dominer 
sans fin la terre, et qui pourtant ont disparu de sa 
surface ? S'est-il jamais applique a definir ce terme : 
adaptation ? La nature ne souffre pas de compromis : 
et tout en Angleterre est compromis. La nature ne 
tolere pas ce que Wells appelle les vaines repetitions : 
et pourtant 1' Angleterre jamais n'elague en son 
domaine, jamais ne reclasse en sa demeure : ses 
monuments tombent en mine, et elle laisse les mines 
obstruer le chemin ; il suffit qu'une institution ait 
re$u la patine du temps pour qu'elle lui soit sacre*e ; 
ennemie des solutions radicales, elle compte sur d'in- 
genieux equilibres, sur une faculte de redressement 
qu'elle suppose etre dans les choses elles-me'mes, pour 
accorder sa marche avec celle du progres. Sa constitu- 
tion est un moyen terme, le systeme politique qui fait 
son orgueil date d'une epoque oil la science ne faisait 
entendre que ses premiers balbutiements ; son systeme 
d'e*ducation est une survivance d'un age ou 1'Eglise 
etait de*tentrice du monopole de la verite ; elle a ame- 
liore le sort de 1'ouvrier, mais elle livre a toutes les 
forces du hasard 1'apprenti, le petit boutiquier, pauvres 



26 WELLS 

rameaux a demi desseches de 1'ancienne classe 
moyenne ; elle prepare la guerre sans y croire, va 
chercher ses modeles dans les campagnes napoleo- 
niennes, a moins qu'elle n' en visage les futurs conflits 
comme des expeditions coloniales conduites sur une 
plus grande echelle. Son esprit est paresseux : 1'exercice 
prolonge du pouvoir par une classe qui n'a plus d'aris- 
tocratique que le nom, sert aux yeux du pays de justi- 
fication a cette derniere. La conscience britannique 
aime a faire le tour des choses et regarde avec soupgon 
tous ceux qui tentent d'en degager le sens profond ; 
elle n'a pas donne encore le droit de cite au savant, 
mais, par contre, rhumoriste qui supprime les saillies, 
estompe les contours, est son dieu ; elle fait profession 
de ha'ir le mensonge, mais se complait dans mille 
formes de reticences ; il est certains sujets : religion, 
rapports des sexes, etc., devant lesquels elle monte 
jalousement la garde, et a 1'egard desquels le bon ton 
interdit toute franche allusion. 

II manque a 1'Angleterre moderne la vertu qui, 
seule, pour Wells, est capable d' assurer 1' adaptation 
d'un peuple aux conditions de vie creees par une civili- 
sation qui se presente avant tout comme la conquete 
organisee de la nature : intelligence ; Intelligence, 
c'est-a-dire le regard clair, implacablement fixe sur 
son but, la pensee pareille a un tranchant d'epee , 
la volonte, resolue a supprimer tout ce qui, dans 1'ordre 
nouveau, n'est que dechet de 1'ordre ancien. A la 
place de Intelligence, 1'Angleterre revere ce succedane': 
le caractere. A ses enfants, elle apprend a etre resis- 
tants, tenaces, toujours maitres d'eux-m ernes ; mais 
elle se garde d'appeler leur attention sur les forces de 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 27 

changement qui, avec une intensite chaque jour plus 
dramatique, agissent sur nos society's ; de Thomme du 
monde elle attend la sobriete du geste, un srieux qui 
n'appuie pas, le vague detachement d'un esprit con- 
vaincu que la vie peut nous mettre en presence de 
situations embarrassantes, jamais de situations tra- 
giques ; a Thomme politique elle demande d'exceller 
dans Tart des demi-mesures, dans la pratique des 
remedes empiriques, de savoir naviguer a 1'aise entre 
les e'cueils constitue's par les grandes realites e'conomi- 
ques ou sociales ; a Thomme d'Eglise elle est recon- 
naissante de ce qu'il parvient a concilier la tradition 
avec les affirmations les plus hardies de 1' esprit scienti- 
fique, a meler, en un habile dosage, ce qui change et 
ce qui ne change pas. 

Jusqu'a present le destin s'est montre son complice, 
a cette Angleterre dont on peut se demander si jamais 
elle parviendra a emerger des brumes du passe. II lui a 
donne la mer, il lui a donne* son riche sous-sol, il lui a 
donne des fils hardis et entreprenants ; 1'epoque victo- 
rienne a beneficie d'une afflux de richesses tel que 
le monde n'en avait jamais connu ; des generations 
se sont succ^dees qui ont connu la vie douce, la vie 
facile. Mais quels buts s'assignait, quelles intentions 
dirigeaient cette soi-disant civilisation? Or, ce qu'un 
hasard a fait, un autre hasard peut le defaire. Deja 
1'aventure sud-africaine a revele un vice secret de la 
machine. D'autres chocs viendront ; des peuples pour 
qui la nature s'est montree maratre, mais qui ont 
compris la qualite de 1'effort que doit fournir dans le 
monde moderne quiconque veut survivre, se prepa- 
rent ; et qui sait si meme dans d'autres planetes des 



28 WELLS 

populations qui se trouvent a Tetroit ne sont pas en 
train de s'armer pour tenter la conquete de notre 
globe ? Et, vision d'epouvante, Wells nous fait 
assister, dans La Guerre des Mondes, a la descente 
de ses Martiens, devant lesquels refluent bientot les 
multitudes stupefaites et hurlantes qu'ils pourchassent 
de leur rayon de feu. En de tels jours, resistance, 
instinct de lutte, caractere compteront pour bien peu. 
L'homme s'arc-boutera en vain : la Mort passera. 

Intelligence, volonte reflechie, tel est dans le pro- 
cessus d'e volution le facteur que Wells juge devoir 
1'emporter sur les autres. A-t-il vu juste ? S'est-il 
trompe dans son inventaire des forces de son propre 
pays ? Ce n'est qu'a l'e"poque ou auront e*te degagees 
toutes les lemons de la Grande Guerre qu'une reponse 
pourra tre fournie. 



VI 



Et puis un jour vient ou Wells s'apersoit que 1'evolu- 
tion de rhomme est moins subie que voulue, que les 
conditions naturelles qui fixent les destinees des 
especes animales sont peut-tre, dans son cas, moins 
importantes que celles qu'il cr6e lui-mme ; il est 
maitre d'une partie des donnees d'un drame dont, au 
premier abord, il ne semblait que 1'acteur inconscient. 
Des 1'instant ou ceci nous apparait clairement, nous 
cessons d'avoir les yeux fixe*s sur le denouement 
lointain de ce drame ; 1' action dans laquelle nous 
sommes engages prend pour nous une signification 
plus proche et plus intime. Nous ne nous demandons 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 29 

plus quel sera le terme de 1'incessant combat dans 

lequel se heurtent tant d'atomes ftumains ; nous per- 

dons de vue les buts ultimes que s'assigne la grande 

volonte qui s'exerce en dehors de nous et qui met en 

ceuvre tant d' instruments qui, pour nos intelligences 

bornees, ne sont que des instruments de mort. N'in- 

etrrogeant plus 1'horizon pour y decouvrir les regions 

vers lesquelles derive 1'espece humaine tout entiere 

aussi bien que les nations en lesquelles celle-ci se f rac- 

tionne, sachant que si la volonte des hommes peut 

beaucoup, la volonte de chaque homme peut quelque 

chose, nous nous enroberons dans la sphere de nos 

activites ; nous serons pareils au soldat qui soutient de 

tout son coeur 1'action dans laquelle il se trouve engage, 

bien qu'il n'ait pas ete mis au courant du plan de la 

campagne (Anticipations). Tout se tient dans le 

monde, toutes choses sont parties integrantes d'un 

plan majestueux, mais il a e'te laisse a rhomme d'etre 

une partie consciemment integrante, d'assumer enfin 

un role dans le processus, d'avoir des volontes qui 

s'harmonisent avec la volonte universelle, de mme que 

les grains de sable prennent une splendeur propre sous 

le flamboiement du soleil. (Ibid.) 

Deja palissent les motifs de desespoir, de ce desespoir 
qui entraine un Schopenhauer. Sans doute un monde 
qui est, et sera toujours, lutte, concurrence, ne nous 
offre la perspective d'aucun paradis terrestre. Mais, 
au-dessus du destin, nous mettrons le desir, presque 
la passion, de creer et d'organiser, de mettre de 
1'ordre dans les choses... (Ibid.). Et voila comment 
de 1'idee d'un salut interessant 1'espece tout entiere, 
vers lequel il se peut que les forces d'evolution portent 



30 WELLS 

I'humanite', mais a cote" duquel elle peut aussi tres bien 
passer, Wells en vient a envisager celle d'un salut 
personnel, que la mission de chaque individu est de 
vouloir, pour son compte, realiser. II est malaise de 
determiner s'il y a, chez 1'ecrivain britannique, simple 
victoire du bon sens ou sentiment inne de notre 
responsabilite morale. Remarquons d'ailleurs que la 
seconde attitude de Wells ne constitue nullement la 
negation de la premiere. Sa pense"e c'est la un 
phenomene qui lui est coutumier change simple- 
ment de plan. C'est non plus du phenomene general 
de revolution qu'il part, mais de ce que 1'individu 
peut, par un acte de realisation personnelle, effectuer 
a I'interieur de Involution ; c'est le mme probleme 
qui reste pose, mais les donnees en deviennent plus 
subjectives et plus dedicates. Une conception pragma- 
tique de la vie apparait chez Wells qui, nous 1' aliens 
voir, complete, humanise sa conception eVolutionniste, 
en fait quelque chose de vraiment fe"cond, sans plus 
s'opposer a elle que, dans le mecanisme de la montre, la 
roue qui met en mouvement 1' aiguille des minutes ne 
s' oppose a celle qui fait se mouvoir 1' aiguille des heures. 

L'homme de demain, I'homme de volonte et d'in- 
tentions qui est appele a surgir de la masse amorphe 
de notre democratic, sera, dit Wells, un artiste en 
realite . Tel est le premier son de cloche pragmatique 
qui; en 1901, se fait entendre dans les Anticipations, 
pour s'enfler graduellement, et se transformer en une 
magnifique symphonie dans Touvrage auquel Wells 
a donne pour sous-titre : Une Confession et une 
Regie de Vie , Du Commencement jusqu'd la Fin. 

Ce qui distingue le pragmatisme des autres doctrines 



L' ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 3! 

philosophiques, c'est la mollesse de ses contours, c'est 
que, attitude k 1'egard de la vie plus encore que philo- 
sophic, il se plie a merveille aux besoins spirituels, aux 
exigences de temperament de chacun de ses adeptes. 
Alors qu'il n'y a qu'un rationalisme, qu'un monisme, 
rigides, estampilles, il peut y avoir autant de pragma- 
tismes qu'il y a de pragmatistes : pragmatismes a 
tendances religieuses, sentimentales ou scientifiques. 
C'est ainsi que le pragmatisme wellsien, tout en se ren- 
contrant sur plus d'un point avec celui d'un William 
James, par exemple personnalite dont Wells recon- 
nait tres f ranch ement d'ailleurs avoir subi 1'influence 
se revele, par la nature des apports qui ont contribue 
a sa formation, aussi bien que par son orientation, 
comme un compose parfaitement original. On peut 
meme dire sans exageration qu'il se colore de tout ce 
que nous connaissons de Wells apprenti, de Wells 
etudiant, de Wells darwinien, de W T ells socialiste ; il 
est, enfin, impregne d'un veritable mysticisme, dans 
lequel on ne peut voir qu'une tendance atavique, legs 
de plusieurs generations plebeiennes, de ces couches 
sociales qui fournirent a un Cromwell ses compagnons 
d'armes, a un Wesley ses disciples. 

Le point de depart de Wells, c'est une distinction 
fondamentale entre le domaine des faits et celui des 
croyances. C'est notre devoir de nous pencher sur les 
faits, mais c'est notre devoir aussi de creer nos croyan- 
ces. Les faits sont mouvants, et pour nous orienter a 
travers la vie, nous avons besoin d'un critere. Les seuls 
faits k 1'egard desquels nous puissions parvenir a 
quelque certitude, les seuls qui puissent faire 1'ob jet 
d'une generalisation < et une regie de conduite n'est 



32 WELLS 

qu'une generalisation sont ceux qui se rapportent 
aux sciences que Wells appelle moleculaires , 
sciences qui font porter leur observation sur un si 
grand nombre d'unites qu'elles peuvent faire abstrac- 
tion des differences individuelles, mais qui n'ont avec 
les affaires proprement humaines qu'une lointaine 
relation. Nous vivons dans le monde des hommes, dans 
un monde parcouru par d'invisibles courants, sur 
lequel agissent des imponderables, qui se subdivise 
en communautes qui ont aussi peu d'individualite 
que des lambeaux de nuages ; des unites qu'il englobe, 
il n'est pas d'observation, pas d'experience ni de veri- 
fication qui nous permette d'e valuer en bloc les 
besoins et les aspirations ; et pourtant, ces unites si 
diverses, nous devons entrer en des rapports constants 
avec elles ; nous avons des devoirs envers elles ; mais, 
sur ce qu'elles sont en droit d'attendre de nous, sur 
ce que nous pouvons esperer d'elles, sur les limites que 
nous devons assigner a nos desirs, sur les satisfactions 
que nous devons accorder a nos appetits, aucune con- 
naissance, repetons-le, ne s'offre a nous du genre de 
celles que nous fournit un indicateur ou un precis de 
chimie. (Du Commencement jusqu'a la Fin.) 

Libre des lors, postule Wells, je puis fa9onner mes 
croyances de telle sorte qu'elles repondent a mes 
besoins. Je n'essayerai pas de les distiller des faits 
comme les physiciens distillent leurs lois. Je les ferai 
de telle sorte, et pas de telle autre, absolument comme 
un artiste fait son tableau d'une certaine maniere, et 
pas d'une autre... Je dessinerai mes croyances, absolu- 
ment comme 1'artiste trace des lignes pour en faire un 
tableau, en vue d'exprimer 1'impression que le monde 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 33 

produit sur moi et les intentions qui sont en moi. 
(1 bid.) Position arbitraire, si vous voulez, ajoute Wells, 
mais inattaquable ; vous pouvez trouver mon attitude 
absurde, tout comme vous pouvez vous moquer du 
tableau que vous avez devant les yeux ; mais vous ne 
me ferez pas 1'abandonner, car, pour des raisons myste- 
rieuses, indennissables, qui me sont propres, elle rend 
pour moi, parce que les croyances que j'adopte repre- 
sentent pour moi I'unique moyen d'echapper a une 
vie chaotique, parce qu'elles satisfont mon desir 
d'harmonie et de beaute . (Ibid.) 



VII 



Notre premier acte de foi, ce sera de reconnaitre que 
la vie a un sens, qu'elle n'est point un compose de 
forces capricieuses, une fantasmagorie. II serait bien 
inutile de chercher personnellement a nous diriger 
vers quelque chose, si nous etions convaincus que la vie 
elle-me'me ne tend vers rien. Certes, le sens de la vie 
n'est pas necessairement celui que notre desir voudrait 
lui voir prendre, elle n'habille pas sur mesure, ses 
poids ne sont pas tou jours ceux qui font osciller notre 
balance du juste et de Vinjuste. II y a quelque chose 
qui ne s'occupe pas de nous. Ce n'est pas ce que nous 
essayons d'atteindre que nous atteignons, ce n'est pas 
alors que nous croyons faire le bien que nous le fai- 
sons... : telle est la conclusion que tire de ses expe- 
riences 1'un des personnages les plus curieux de Wells, 
1'etrange et lamentable Mr Polly, rhomme que 1'exis- 
tence a conduit, qu'il s'agisse du choix d'une femme ou 



34 WELLS 

de celui d'un metier, vers tout ce que son humeur 
detestait, et qu'elle a contraint, lui que la nature fit 
paresseux et contemplatif, a se montrer presqu'au 
meTne instant criminel et heroique. Et sans doute il 
, est des heures oil, comme Mr Polly, nous ne compre- 
nons pas. Mais la vraie philosophic de Wells n'est pas 
la. La morale de Mr Polly, c'est une morale de failli, 
c'est celle d'un esprit dont le ressort deja lache s'est 
detendu sous 1'effet des influences qui s'exercent, 
selon Wells,- dans ces regions incertaines qui separent 
la bourgeoisie de la classe ouvriere. Ce qui fait, au 
contraire, aux yeux de Wells, la dignite de 1'intelli- 
gence humaine, c'est qu'elle trouve en elle-mSme des 
raisons de reagir contre le decouragement qui nous 
prend lorsque nous comparons ce que nous voudrions 
imposer a la vie et ce que la vie elle-mme realise. 
Qu'importe si nous n'avons su encore demeler la 
nature de 1'ordre dont nous faisons partie : ne sommes- 
nous pas soutenus, rechauffes du seul fait que nous 
sommes intimement persuades que cet ordre existe ? 
Qu'importe si nous n'avons pu encore soulever le voile 
qui s'interpose entre nos vies isole"es et la vie totale, 
pourvu que, tout au fond de nous, une voix, plus forte 
que la raison, nous crie que, derriere le voile, quelque 
chose existe ! 

II va de soi que si Wells condamne ou nous laisse 
le soin de condamner pour lui les etres qui refusent 
d'agir parce qu'ils sentent la disproportion qui existe 
entre nos buts et ceux que semble poursuivre la force 
vitale, son jugement est plus severe encore lorsqu'il 
est en presence du sceptique, de celui qui volontaire- 
ment confond toutes les valeurs. Ce sceptique 



I/ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 35 

nous le rencontrons dans un roman de Wells anterieur 
de dix ans a I'Histoire de Mr Polly, sous les traits de 
1'aigre, du fuyant, du diabolique Chaffery, Chaffery 
le medium, le second pere de cette gentille et vulgaire 
Ethel, a laquelle Lewisham, tudiant, cedant aux 
forces mysterieuses de I'mstinct, sacrifie sa carriere ; 
c'est 1'homme qui brouille a dessein les idees, comme le 
mauvais joueur brouille les cartes quand il voit qu'il a 
perdu la partie ; pris en flagrant delit de fraude au 
cours d'une stance de spiritisme, il s' applique a prouver 
a Lewisham que 1'illusionniste n'a pas a rougir de son 
metier dans une societe cimentee par le mensonge, 
dans laquelle ve"tements, monnaie n'ont e*te* congus 
que pour dissimuler des f aits essentiels , dans laquelle 
1'homme de science, ce soi-disant serviteur de la ve*rite, 
comprime son corps dans un habit trop etroit, raccour- 
cit ses cheveux, supprime les poils de son visage, dans 
laquelle des fortunes s'edifient sur un amoncellement 
de pauvres corps ronges par le phosphore, empoisonnes 
par le plomb. Arguments de 1'individu dont le monde 
n'a pas voulu, et qui, n'ayant pas assez d'orgueil 
pour faire figure d'isole, place sa defaillance au centre 
d'une defaillance universelle, arguments auxquels 
Wells estime que c'est faire assez d'honneur que de leur 
opposer, par la bouche de Lewisham, d'abord trouble*, 
la reponse du sens commun : Le vrai est le vrai et 
une fraude est une fraude, quoi que Ton puisse dire. 
La suite de 1'histoire, ou 1'on voit le medium s'enfuir 
avec la caisse d'une de ses dupes, remet d'ailleurs les 
choses au point. 

Avec le sceptique, declare Wells, dans la partie de 
Du Commencement jusqu'b la Fin qui traite des 



36 WELLS 

Croyances , je me refuse a engager le f er ; je prefere 
mon systeme au sien parce que, la encore, j'estime 
qu'il y a quelque chose qui rend davantage ; je crois 
que je fais partie d'un univers qui a une signification, 
dans lequel toute chose a son importance ; je crois a 
1'existence d'un vaste plan dans lequel je compte, 
dans lequel comptent les plus obscurs de mes mobiles 
au meme titre que la grenouille que la roue ecrase ou 
que la mouche qui se noie dans le lait ; ce qu'est ce 
plan, mon esprit borne" ne peut le concevoir ; je ne 
veux meme pas aller jusqu'a dire qu'il ait un auteur ; 
ce que je sais, c'est que, sans ce plan, je suis destine a 
mener une vie inutile, et qu'il m'est intolerable de 
mener une vie inutile, et que par nature je m'y refuse. 



VIII 

Voici done notre vie mise en place. Mais les premieres 
experiences vont nous reveler que ce n'est pas une 
route droite que nous avons a suivre. A chaque instant 
la question se pose : Faut-il tourner de ce c6te ou bien 
de cet autre ? Comment notre conscience, placee entre 
le monde exterieur d'ou nous tirons nos sensations et le 
monde que nous portons en nous, interviendra-t-elle? 
Je m'interroge, dit Wells, et je vois que de moi part 
un faisceau d'impulsions, un ensemble de mobiles qui, 
en un veritable fourmillement, surgissent du monde 
interne et tendent a s'exprimer en actes . Laquelle 
de toutes ces voix devons-nous ecouter? Quels elans 
devons-nous retenir ? Que dois-je faire ? Telle est la 
perpetuelle question de notre existence... Le problem e 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 37 

des mobiles est le veritable probleme de la vie. (Du 
Commencement jusqu'd la Fin.) 

Les mobiles qui agissent sur chacun de nous, Wells 
les passe rapidement en revue, nous signalant, avec 
une franchise parfaite, ceux qui chez lui tiennent un 
role preponderant. En premiere ligne, les impulsions : 
appetits physiques, craintes, resssentiments, qui sont 
communes a 1'homme et a Tanimal. Pas plus, declare 
Wells, que je ne me refuse systematiquement a donner 
satisfaction a mes appetits physiques, car je ne suis 
pas un ascete, je n'ai en vie de me laisser submerger 
par eux, car ce que je recherche c'est moins une jouis- 
sance quantitative que le contentement d'un sens que 
j'appellerai le sens de la beaute, sens qui fait appel a 
tous les autres et qui reclame un plaisir intense et 
concentre ; sur nos appetits, ce sens agit comme 
regulateur, car pour bien boire, il faut n'avoir pas bu 
depuis quelque temps, pour bien voir il faut avoir 
1'oeil clair, pour faire sa cour a une femme il faut e"tre 
dispos, gracieux, tendre et discipline de la t^te aux 
pieds. (Ibid.) Puis vient une passion, que 1'on 
retrouve chez la plupart des hommes et chez quelques 
animaux : la cousine sans peur de la peur , la curio- 
site. Elle est chez Wells hypertrophiee . -- J'ai 
un besoin pressant de connaitre et de sentir, pour le 
plaisir de connaitre et de sentir. II faut que j'aille voir 
derriere les coins ce qui s'y trouve, que je franchisse 
les chaines de montagnes, que j'ouvre les boites et les 
paquets... Bien plus que le desir de vivre, j'ai le desir 
de gouter la vie. (Ibid.) Enfin, fermant la marche, 
un groupe de mobiles qui tendent a I'amrmation, a 
1' expansion de notre moi , et qui ont nom vanite, 



38 WELLS 

e'goisme, inte're't, mobiles qui en eux-m^mes ne sont 
ni nobles ni ignobles, qui valent ce que vaut 1'individu, 
qui tantot sont parents des instincts de la bte, tantot 
se transforment en ce tres noble orgueil qui est Tune 
des sources de toute discipline, de tout perfectionne- 
ment. 



IX 



Mais de cet assemblage de mobiles ne re*sulte pas 
ne*cessairement 1'orientation definitive, la ligne de 
conduite dont chacun de nous a besoin. De tout temps 
les hommes ont dispose d'un tel amalgame, et de tout 
temps ils ont cherche quelque chose qu'il ne contenait 
pas. Car nous avons toujours senti, nous sentons encore 
la necessite d'un facteur qui stabilise notre vie, d'une 
influence, exterieure a nous-mmes, qui cree en nous 
un sumsant equilibre. Impulsions, desirs, tout cela git 
ple-mle au fond de notre ame, moms classe que 
superpose* , faisant d'elle un champ de bataille, 
1'orgueil en lutte ouverte avec les sens et 1'instinct de 
curiosite, les mobiles qui nous sont suggeres au cours 
de notre vie sociale s'entrechoquant avec ceux qui nous 
sont propres. Nous nous apercevons que tous nos 
instincts sont des pieges qui nous font tomber dans 
1'exces. Nous passons d'un exces de jouissance a un 
exces d'abstinence, et mSme le sens de la beaute peut 
tre voile et nous trahir. (Du Commencement jusqu'a 
la Fin). Cahotes, meurtris, il faut, si nous voulons 
echapper a un etat d'ame fait de rancoeur, d'intime 
confusion, du sentiment de la futilite de toutes choses, 
et qui est 1'essence m^me de ce que les religions ont 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 39 

appele : le peche, que nous decouvrions le mobile 
synthetique , la formule & unification qui nous affer- 
mira et nous offrira une issue a toutes ces fluctuations. 
(Ibid.) 

Toutes les religions ont eu 1'idee du peche, du desac- 
cord de nos mobiles, mais aucune n'a cherche le 
mobile synthetique ; elles ont elague, elles n'ont 
pas unifie ; elles ont taille en pleine chair, offrant a 
ceux que hantait la notion du salut les jeunes et les 
macerations, les isolant du monde des humains, les 
enfermant, creatures sans sexe et sans desirs, dans des 
couvents et dans des monasteres. Beaucoup d'entre 
nous precedent encore de la sorte, et se vouent corps 
et ame a quelque entreprise qui leur permet pour un 
temps d'oublier que la vie est, en son essence meme, 
complexe ; les uns s'adonnent passionnement a quelque 
recherche scientifique, d'autres cultivent quelque art 
d'agrement, d'autres, enfin, mettant de cote toute 
dignite humaine, se livrent aux drogues ou a la boisson. 

Est-il besoin d'aj outer que ce n'est pas par de tels 
moyens que Wells pretend creer en lui cette unite 
(oneness), sans laquelle il lui semble que son esprit, 
perpetuellement tiraille, doive s'epuiser en efforts 
studies et discordants ? Comment, lui dont le premier 
acte de foi a ete de proclamer 1'importance, la signifi- 
cation de toutes choses, au dedans et en dehors de 
lui, pourrait-il deliberement retrancher quelque chose 
de ce que contiennent Tun et 1'autre univers ? J'ai 
besoin d'une paix active, et non d'une beatitude, et 
je ne veux supprimer ni expulser aucun de mes mo- 
biles. (Du Commencement jusqu'a la Fin.) Paix 
active ! Mais comment concevoir cette oeuvre qui nous 



40 WELLS 

de*passera infiniment et ou pourtant nous nous retrou- 
verons nous-me"mes, qui mettra d' accord ce que nous 
sommes avec ce que nous souhaitons d'etre, par 
laquelle nos petitesses et jusqu'a nos def alliances se 
trouveront mises en place ? Qu'interposer entre la vie 
universelle, dont le plan nous echappe, dont tout ce 
que nous pouvons dire c'est qu'elle est autre chose que 
le chaos, et nos individualites, dont les tendances 
s'opposent sans pouvoir et sans devoir s'exclure, et 
qui ne peuvent trouver en elles-memes leur propre 
loi ? 

Get angoissant probleme moral, c'est en se fondant 
sur son experience biologique, c'est en appelant a 
son secours le grand principe d' evolution dont sa 
jeunesse fut comme eblouie que Wells parvient a le 
resoudre. Nous nous trompons, dit-il, en attribuant' 
a 1'individu une existence independante. L'individu 
n'est pas la realite, la realite c'est 1'espece. L'individu 
c'est ce qui passe : ce qui dure, c'est 1'espece. Crea- 
ture isolee, je suis mis sur la terre pour faire ou pour 
tenter un certain nombre de choses ; la piece jouee, 
mon crane, mes dents, mes desirs et mes humeurs se 
disperseront comme les montants d'une baraque 
apres la fete. (Du Commencement jusqu'a la Fin.) 
Mais, mortel, je sais que je fais partie d'une immorta- 
lite. Etre faillible, qui n'ai pas meme le temps de pous- 
ser jusqu'au bout quelques timides experiences, qui 
dois subir des lois cogues par le hasard, qui suis victime 
moins de la mechancete que de 1'enorme stupidite 
des homines, auquel, du fait de ma naissance, de mon 
education premiere, certaines joies, certaines contem- 
plations demeurent a jamais interdites, qui souffre et 



L f ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 41 

fais souffrir, voici que luit devant moi le grand espoir, 
que m'apparait la grande consolation : Entre vous et 
moi, an moment ou nos esprits se meuvent en commun, 
de meme qu entre nous et le reste de I'humanite, il y a 
quelque chose, quelque chose de reel, quelque chose qui 
s'eleve a travers nous, qui n'est ni vous ni moi, qui nous 
englobe, qui pense en ce moment precis et, se servant de 
vous et de moi, nous oppose tandis qu'il pense, de meme 
que mon pouce et mon index sopposent tandis que je tiens 
la plume avec laquelle je suis en train d'ecrire. (Ibid.) 

Ceci, c'est le second acte de foi de Wells, et quicon- 
que a compris comment convergent son naturalisme, 
son pragmatisme et son mysticisme, connait a peu 
pres tout de sa philosophic. 

Cette espece humaine, avec quelle ferveur Wells 
croit en sa realite, de quels termes magnifiques, de 
quelles images puissantes il se sert, pour faire passer 
en nous sa conviction ! Tout d'abord, son sang-froid, 
son absolu detachement font songer a ceux du mathe- 
maticien qui, au tableau, va resoudre une Equation. 
Lorsque j 'oppose 1'humanite a 1'individu, declare 
Wells, ne croyez pas que je cede a une impulsion senti- 
mentale, que je quitte pour quelque construction 
abstraite le domaine des realites : les faits sont la, 
les plus irrecusables de tous, des faits qui sont a la 
porte'e d'un tout jeune eleve. Suivez ce raisonnement : 
nous avons deux parents, quatre grands-parents, huit 
arriere-grands-parents, et, n'etait qu'il faille tenir 
compte des manages entre ascendants, nous pourrions 
affirmer que si nous remontions a moins de cinquante 
generations, nous nous trouverions avoir pour anc tres 
tous les habitants de la terre. On peut objecter que 



42 WELLS 

certaines races se sont refusees a tout croisement : mais 
il a suffi qu'au temps de Pericles un Chinois, errant 
dans les regions qui s'appellent maintenant la Russie, 
se soit uni a une enfant de la steppe pour qu'un lien 
existe entre 1'Orient et 1'Occident. En tout cas, on 
peut dire sans exageration qu'il n'est pas dans 1'Eu- 
rope occidentale une ruine paleolithique ou neoli- 
thique qui, pour les hommes d'a present, ne soit un 
souvenir de famille, et que n'ait manie le sang qui 
coule dans nos veines. Or, ce qui est vrai du passe" 
Test aussi de 1'avenir. II se produira une prodigieuse 
diffusion de notre sang. Songeons que notre fils n'est 
que la moitie, notre petit- fils que le quart de nous- 
meme ; on peut calculer que ceux qui, dans dix genera- 
tions, porteront notre nom ne possederont plus 
qu'un 1/1024 des qualites qu'ils auront heritees de 
nous. De nouveau notre sang va se meler ; nous ne 
pouvons nous isoler ; les pires ennemis devront un 
jour conclure une paix de Verone. Tous les Montaigus 
et tous les Capulets sont destines a s'entre-marier. 
Un temps viendra, dans moins de cinquante genera- 
tions, oil toute la population du globe sera de mon 
sang, ou mon pire ennemi et moi serons incapables 
de dire quel est son enfant et quel est le mien. (Du 
Commencement jusqu'd la Fin.) 

Et maintenant, les chiffres mis de cote, voici venir 
les larges formules qui aux forces de la conviction 
viennent aj outer celles de la suggestion. Comme ils 
sont ramenes a leurs proportions les problemes qui 
agitent le monde ! Nos individualites, nos nations, 
nos etats et nos races ne sont que comme des bulles 
et des bouquets d'ecume portes par le vaste flot de 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 43 

sang de la race. Comme ils apparaissent sous leur 
vrai jour les conflits qui bouleversent notre existence 
quotidienne ! La race coule a travers nous, la race 
est le drame, nous les incidents. (Ibid.) Et, sans qu'il 
soit besoin de subtiles deductions, le voile aussitot 
se dechire. Le sens de la vie ? II nous echappe tant que 
nous restons enfermes en nous-me'mes, que nous ne 
cherchons a satisfaire que des appetits individuels, 
que 1'egoisme est notre seul ressort, que, simples ani- 
malcules, nous oublions que notre raison d'etre c'est 
de contribuer a la formation du recif de corail. Mais 
des que nous avons compris que notre existence n'est 
qu'une experience faite par 1'espece pour des fins qui 
lui sont propres, nous echappons au chaos ; une con- 
fiance nouvelle s'empare de nous ; nous nous trouvons 
justifies en tant qu'episodes dans cette experience 
plus grande que nous-memes. (Ibid.) Et voici 
qu'apparait en fin le grand devoir : puisque 1'espece se 
sert de nous, notre role est de lui fournir la plus grande 
somme possible de materiaux pour son entreprise 
constructive, c'est de tirer tout ce qui est possible 
de nos vies individuelles, c'est de developper nos 
talents a 1'extreme, de mettre en valeur nos richesses 
spirituelles, de faire fructifier les tresors dont nous 
sommes gardiens. 

Mais, parvenus a cette conclusion, il faut qu'une 
nouvelle croyance s'ajoute a celles qui nous ont sou- 
tenus. Pour bien agir, en tant qu'homme, il faut croire 
au destin de l'homme. C'est encore le pragmatisme 
que, cette fois, Wells appelle a son secours. II n'est 
rien, dit-il, qui, scientifiquement, s'oppose a une 
catastrophe dans laquelle sombrera 1'humanite ; il se 



44 WELLS 

peut qu'une planete heurte notre terre, detruisant 
toute vie a sa surface ; il se peut qu'une epidemic, au 
lieu de faire perir comme celles du moyen-age quinze 
ou vingt pour cent de la population, la fauche tout 
entiere ; il se peut que nous soyons empoisonnes par 
une exhalaison de vapeurs pestilentielles emanant de 
I'interieur de la terre ; il se peut que surgissent de 
nouveaux animaux de proie, que le soleil s'eteigne. 
Autant d'hypotheses tres tentantes pour le romancier, 
et dont Wells, ecrivain du merveilleux, a su mieux que 
n'importe qui tirer de puissants effets. II se peut... mais 
je ne veux pas y croire. (La Decouverte de I'Avenir.) 

Et nous avons d'excellerites raisons de ne pas y 
croire. 

Notre optimisme se nourrira des raisons memes que 
f ournit une etude sommaire des grandes phases de 
1'evolution. Nous ne pouvons repondre a cette ques- 
tion, la plus obstinement fascinante de toutes : 
Que sera l'tre qui viendra apres rhomme ? Mais, 
jouissant, grace aux decouvertes de la paleontologie, 
de 1'embryologie, d'un enorme recul, sachant enfm 
d'ou vient rhomme qui est notre contemporain, nous 
pourrons sans temerite chercher a determiner la 
direction dans laquelle sa marche est orientee. II faut 
songer aux tres qui 1'ont precede, aux reptiles a ailes 
de chauves-souris des fore'ts mesozoiiques, aux pre- 
miers mammiferes, aux mastodontes et aux mam- 
mouths, aux grands singes frugivores : de ceux-ci la 
nouvelle creature se distingue d'abord a peine ; c'est 
tout juste si elle soutient d'un epieu son pas maladroit, 
si son poing se contracte sur la pierre qu'elle vient de 
ramasser. Puis son ceil s'eclaire : 1'homme songe a 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 45 

faire ce qu'aucune autre b6te n'avait fait avant lui : 
a se rendre independant des saisons et des conditions 
climate'riques. Un abri lui manque-t-il, il se construit 
une cabane ; la nourriture est-elle rare, il la multiplie. 
Puis il quitte la for^t et descend dans la plaine. Des 
milliers de generations s'ecoulent, et il batit des 
cites, il s'adapte a la vie des tropiques aussi bien qu'a 
celle du pole, il invente la charrue et le navire, subjugue 
les animaux... Puis il se met a reflechir sur 1'origine 
du monde et les my stores de 1' existence. Une tradi- 
tion ecrite vient s'aj outer a la tradition verbale. II 
fait des routes. Encore cinq ou six cents generations, 
et nous voila rejoints. Un rideau tombe. L'ceuvre 
est enorme. L'electricite a cesse d'etre un jouet, elle 
eclaire nos villes, surpassant en clarte la lune et les 
etoiles : nous escaladons les poles, 1'air nous appartient. 
Et tout cela a ete fait en depit de nos petitesses, de la 
brutalite de nos instincts, qui plus d'une fois nous ont 
fait descendre au niveau du plus destructeur des 
animaux, en ddpit des vengeances de la nature contre 
son enfant rebelle. Tout cela a ete accompli parce 
qu'un rayon de pensee a traverse la lourde boite cra- 
nienne de la bete ; tout cela au d6but a ete fait presque 
sans intention, pour le plaisir ou par besoin. Et main- 
tenant meme nous ne comprenons pas. Nous engen- 
drons, nous luttons et nous mourons, et les ceilleres 
de la nature obscurcissent encore nos yeux. Nous ne 
vivons que sous la forme de mille petites vies isolees, 
nous preparons des flottes, des armees et des forte- 
resses, et Thumanite ressemble a un somnambule qui se 
blesserait lui-meme au cours de son sommeil (Un 
Anglais re garde le Monde : I'Humaine Aventure). Mais 



46 WELLS 

1'eveil est proche, 1'etat mondial s'elabore, I'humanite 
prend conscience d'elle-me'me... Songeons a 1'ance'tre 
de 1'epoque carbonifere, a cette creature au sang 
froid, a la peau visqueuse, tapie entre la terre et 1'eau, 
et qui fuyait devant les grands amphibies du temps , 
et disons-nous que, de mme que nous etions dans ce 
passe, de mme, par ceux que nous portons dans nos 
f lanes, nous sommes deja un peu dans cet avenir ou 
1'homme aura cesse d'etre la creature crepusculaire 
qu'il est aujourd'hui, pour devenir le geant au cerveau 
clair, barde d'acier, qui se dressera, prenant cette 
terre pour marchepied, et, riant, atteindra de sa main 
les etoiles. (La Decouverte de V Avenir.) 

L'homme quitte les abris ancestraux et se lance 
dans la plus grande aventure qu'aient jamais connue 
1'espace et le temps... (La Recherche Magnifique.) 
Si vous n'avez pas ete frappe par cette revelation, si 
vous ne vous sentez pas entraine par ce majestueux 
tourbillon, si vous vous refusez a 6tre de T aventure 
et a travailler pour votre faible part a ce qu'elle soit 
la plus belle possible, alors, en cette epoque ou toutes 
les traditions s'ecroulent, ou usages, precedents 
s'obliterent, vous vous trouverez en quelque sorte 
suspendu dans le vide, petit, ridicule, malheureux. 
Mais apprenez la modestie, une modestie qui n'a rien 
a voir avec 1'humilite, remplissez avec toute votre 
conscience le r61e, qui peut 6tre magnifique, de pour- 
voyeur de 1'espece, soyez 1'un des souples et puissants 
tentacules dont se sert le grand corps de la race pour 
orienter sa marche, ne vous laissez pas emporter vers 
de trop natives realisations, ne vous dites pas qu'une 
vie ne peut pas contenir toute la verite ni tout le 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 47 

bonheur, soyez patient, reconnaissez que la plupart des 
deconvenues de Thomme viennent de ce qu'il s'engage 
trop promptement dans Faction, de ce que, n'ayant pas 
1'idee d'une autre existence que son existence indivi- 
duelle, il estime qu'il vaut mieux, la vie etant breve, 
se tromper que d'attendre (La Recherche Magni- 
fique)... et tout le reste viendra pas surcroit. Celui 
qui est sauve ne peut qu'agir bien. Et vous serez 
sauve, affirme Wells, a 1'instant me"me ou vous aurez 
decouvert que votre vie est incluse au sein d'une 
vie collective, oil vous aurez place votre e"tre au coeur 
d'un grand etre physique qui lutte et, je crois, 
s'eleve vers la beaute, d'un grand e"tre moral qui lutte 
et, je crois, s'eleve vers le savoir et la puissance. 
(Du Commencement jusqua la Fin.) II convient d'ail- 
leurs, s'empresse d'aj outer Wells, que nous acceptions 
tout ce que ces termes beaute , puissance , recelent 
encore de mystere ; il faut les prendre tels quels, sans 
les soumettre aux froides definitions, car ils sont par 
nature synthetiques ; qu'il nous suffise de les 
retrouver dans nos actes et dans ceux de nos sem- 
blables, dans les objets, mme les plus vulgaires : dans 
la gorgee de biere qui passe a travers le palais desseche, 
dans la senteur de la terre, la chaleur d'un corps, 1'ex- 
quise sensation que 1'on eprouve au reveil (Ibid.), 
dans presque tous les spectacles de la nature et, 
par nature, Wells, a 1' oppose des romantiques, entend 
aussi bien 1'ceuvre de forces etrangeres a nous-me"mes 
que celle qu'a fagonnee la main de rhomme (L'Huma- 
nite se Fait) , dans 1'eclat d'un glacier, la senteur d'une 
fleur ou l'embrasement d'un ciel d'usines. Peu im- 
porte ce qu'^s^ la beaute, le tout est de la reconnaitre 



48 WELLS 

lorsqu'on la rencontre. Elle est lumiere, elle est toutes 
les choses qui peuvent tre lumiere : fanal, e'claircisse- 
ment, re*confort et consolation, promesse, avertisse- 
ment, vision de la realite'. (Du Commencement jusqu'd 
la Fin.) 



X 



Tout le reste vient par surcroit. La ligne du devoir 
pourra rester sinueuse : jamais plus nous ne nous en 
ecarterons quand nous aurons compris ce qui precede. 
Encore, toute image qui suggere 1'idee d'un unique 
devoir trahit-elle la pensee de Wells. Pour lui tre 
fidele, c'est non a la geometric, mais a la musique qu'il 
convient d'emprunter notre comparaison. Wells voit 
moins notre vie dominee par un devoir que par une 
symphonie de devoirs. II ne congoit pas de possibilite 
de definir le Bien, en dehors des objets dans lesquels 
celui-ci s'exprime ; c'est une notion qui s'efface en 
meme temps que disparait un seul des elements qui 
entrent dans la constitution de chacun de ces objets. 
Notre devoir, c'est la somme de nos devoirs a 1'egard 
de 1'espece. La vie bonne, c'est celle qui recueille, 
trie, prepare la plus riche moisson d'experiences et la 
rend profitable pour 1'espece, celle qui contribue le 
plus efficacement a la croissance collective. (Du 
Commencement jusqua la Fin.) 

De chacun selon ses moyens, de chacun selon son 
temperament. Mais s'il est impossible de definir dans 
1'abstrait ce qu'il faut faire, il n'est pas interdit de 
donner un nom aux mobiles qu'il faut resolument 
re jeter, aux fins qu'il est, dans tous les cas, condam- 



I/ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 49 

nable de poursuivre : S'isoler, agir en secret, servir 
des desseins caches et personnels, voila ce qui constitue 
le gaspillage de la vie, la qualite essentielle du peche. 
(Ibid.) 

Nous ne voulons pas anticiper sur le chapitre que 
nous consacrerons au socialisme de Wells, ou plutot 
aux trois formes qu'a prises successivement chez lui 
1'idee socialiste. Et pourtant, il nous est impossible 
de ne pas dire des a present que Wells fait dependre 
1'entreprise de coordination et d'unincation, de re'ac- 
tion centre le laisser-faire economique et contre toutes 
les autres formes de desordre social qui doit marquer 
le prochain stade de notre evolution, du triomphe de 
la derniere venue de ces grandes idees synthetiques 
qui ont tant fait pour modeler le monde : le Socialisme ; 
il ne s'agit pas d'une doctrine fixe, mais d'une notion 
dont nos modernes reformateurs n'ont pas senti toute 
la souplesse, d'une notion qui deborde tous les moules, 
qu'aucune ecole, aucun ,groupe politique ne peut pre- 
tendre monopoliser ; car elle ne peut se traduire en 
faits que par la collaboration, par la contribution 
reflechie de toutes les bonnes volontes. Le Socialisme, 
voila la seule lueur qui paraisse au-dessus des miseres, 
des futilites, des injustices de notre civilisation con- 
temporaine, et aussi la seule formule d'action qui 
depasse les remedes empiriques. Certes, le Socialisme 
n'organise pas notre vie dans le detail, mais il est la 
premiere perception nette qu'ont cue les hommes d'une 
autre realite que les vies individuelles, d'un grand corps 
encore garrotte, auquel notre devoir est d'assurer la 
liberte de ses mouvements et dont nous avons a faire 
respecter les intere'ts fondamentaux. Le Socialisme, 



50 WELLS 

c'est le premier essai de realisation d'un dessein 
collectif . II est la foi de ceux qui ont le desir passionne 
de creer un ordre au milieu du desordre, de mettre un 
terme a toutes les formes de gaspillage, de developper 
entre les hommes une mutuelle comprehension ; i 1 
est 1'espoir de ceux dont la vie est empoisonnee par le 
spectacle de ces travailleurs ruraux qui vivent dans 
de miserables cabanes, peinent enfonces jusqu'aux 
genoux dans le fumier, de ces millions de pauvies 
e'tres, esclaves de notre production industrielle, des 
riches eux-meTnes qui trainent une existence sterile 
au milieu d'objets vulgaires et couteux, de tous ceux 
qui peuplent les inutiles chemins de traverse 
de ce que Ton est convenu d'appeler le commerce ... 
Le Socialisme n'est pas un remede, il n'est qu'une 
tentative, 1'aube d'un jour qui se leve et dont nous 
nous demandons encore quels spectacles il eclairera, 
le premier vagissement de la conscience de 1'humanite 
decidee, non a creer elle-m&ne des individus plus 
parfaits, mais a faire naitre une ambiance, une atmo- 
sphere dans laquelle, en une serie sans fin d'essais 
et d'exploits nouveaux effectues dans Finteret de la 
race , des individus, tou jours plus beaux, tou jours 
plus nobles, pourront se developper. (Du Commence- 
ment jusqu'cL la Fin.) 

II faut, ce grand corps de I'espece, le nourrir, le 
vtir, Tabriter, garantir a ses membres leur libre jeu, 
en nourrissant, en habillant, en logeant en des demeu- 
res convenables, en n'astreignant pas a un labeur 
degradant ou trop prolonge les freres et les soeurs que 
nous avons. II faut traquer toutes les formes de para- 
sitisme, abolir toutes ies formes de prostitution, celle 






L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 51 

de la fille qui vend son corps, celle du journaliste qui 
vend sa plume, celle de 1' artisan qui fagonne des objets 
mauvais ou inutiles, simplement parce qu'ils flatten! 
les gouts de la foule. Mais il ne sufnt pas que I'humanite 
ait un corps vigoureux et sain, il ne suffit pas que nous 
aidions a la realisation de la grande synthese physique 
que rendent relativement aisee les magnifiques 
decouvertes qui ont jusqu'a un certain point opere" 
une fusion des peuples, et mettent Thomme a 1'etroit 
sur la terre. II ne sufnt pas que I'humanite soit d'une 
mme substance, il faut qu'elle sache qu'elle est d'une 
mme substance, que ces frontieres, ces douanes, ces 
nationalites etriquees, ces loyalismes tapageurs envers 
des simulacres de rois ne lui apparaissent plus que 
comme le legs d'une epoque barbare. Aussi notre 
premier devoir, envers nous-meme, envers autrui, est 
un devoir d' education. Nous ne faillirons pas a notre 
mission d'eveilleurs. Le facteur intellectuel est d'une 
importance premiere dans ma religion. Je ne vois pas 
pourquoi le salut viendrait plutot a ceux qui sont in* 
tellectuellement, qu'a ceux qui sont moralement inca- 
pables. (Du Commencement jusqu'a la Fin.) Voir 
clair en nous, atteindre a des idees claires, et partager 
avec les autres tout ce que nous sommes parvenus a 
faire naitre en nous de clarte ; empcher que s'obs- 
curcisse en nous et en autrui la conscience d'une vie 
synthetique : telles sont quelques-unes des etapes qui 
menent au salut. Ne point communiquer ses pensees 
a autrui, garder ses pensees pour soi, comme on dit 
communement, est soit lachete, soit orgueil. C'est 
une forme de peche. (Ibid.) Nous pouvons d'ailleurs 
stimuler, affiner de mille manieres le cerveau de 



52 WELLS 

1'espece, 1'aider a sortir de la demi-torpeur ou il est 
encore plonge*. Nous pouvons assister, en dotant les 
e'coles et les universites, en mettant les bons livres 
a la porte*e de tous, les hommes dont la fonction est 
d'enseigner. Nous pouvons e'crire, rechercher ces 
discussions loyales au cours desquelles 1'esprit 
realise tou jours un immense progres ; si nous ne trou- 
vons pas en nous-me'mes la richesse d'arguments qu'il 
faudrait pour convaincre, alors nous pouvons amener 
les Sires qui nous entourent a se tourner vers les 
hommes qui ont la science et la foi. Et puis nous pou- 
vons faire ; nos actes peuvent parler pour nous, actes 
qui ne seront pas marques par le coin de Tegoisme, qui 
traduisent une volonte de servir, actes du me'decin, 
de 1'hygieniste qui preparent une generation saine, 
de 1'ingenieur, du mineralogiste qui multiplient les 
moyens de transport, e*conomisent nos forces, eva- 
luent nos richesses en combustible et en matieres 
premieres, actes de 1'agronome qui travaille a ac- 
croitre la part preleve*e par 1'homme sur les fruits de 
la terre. 



XI 



Une telle attitude n'est pas une attitude courante, 
et pourtant nous devons prendre garde a ne pas faire 
dans le monde, serviteurs d'une foi nouvelle, figure 
d'isoles. Nous devons assainir et orner la maison, mais 
sans cesser de vivre a Tintdrieur de celle-ci. II est 
remarquable mais nullement illogique que Wells, 
en de*pit de la hardiesse de ses conceptions, garde le 
souci de se maintenir dans une sorte de catholicite. 



I/ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 53 

II faut, dit-il, une raison bien grave, il faut que la 
formule que nous sommes contraints de prononcer 
souleve vraiment un haut-de-coeur de la conscience 
pour que nous ayons le droit de nous exclure nous- 
me'mes de la communaute qui nous a accueillis. Le 
schisme m'apparait comme un pe'che' plus grave que 
1'heresie. Reflechissons & la fagon dont s'ope*ra la 
croissance de 1'idee catholique, qui fut la plus grande 
idee synthetique qui se soit encore imposee ; n'est-ce 
pas sur le siege du ponti/ex maximus, fonctionnaire de 
1'Empire Romain charge des sacrifices, que 1'Eglise 
a assis son pape ? Disons-nous bien que dans le monde 
moderne il est possible de pousser plus avant un tel 
processus. Travaillons a 1'avenement d'une Eglise qui, 
plus catholique encore que 1'Eglise d'hier, adoptera 
tout ce qui, dans la pensee humaine, dans la poe*sie, 
dans la litterature, aura une valeur constructive. Que 
nos reformateurs ne repetent pas 1'erreur du protes- 
tantisme qui rectifia, corrigea, tenta de revenir aux 
sources de la foi, mais tomba dans le particularisme, 
n'ayant rien reconstruit, laissant 1'organisation pri- 
mitive intellectuellement et spirituellement appau- 
vrie. Ne quit tons un groupe, une association que pour 
entrer dans un groupe, une association plus larges. 
Soumettons-nous a des conditions imparfaites, parti- 
cipons a la rigueur a des rites, esquissons des gestes 
dont la signification ne nous apparait plus. Et si, 
finalement, parce que nos idees font peur, parce que 
1'ampleur de nos vues inquiete, Ton nous chasse... eh 
bien ! laissons-nous chasser. Mais ne nous enfuyons 
pas dans le desert. Revenons sans cesse f rapper & la 
porte, jusqu'a ce qu'elle s'ouvre, et que nous trouvions 



54 WELLS 

une place en cette Eglise Universelle qui demain 
abritera la vie spirituelle de la race. (Du Commence- 
went jusqu'a la Fin.) 



XII 



Et puis, il f aut apprendre a bien penser, a avoir une 
pensee intrepide . On agit mollement lorsque Ton 
pense mollement. Une pensee mediocre fleurit en 
actes miserables. Celui qui est decide a servir la race 
de tout son tre, ayant pour but lointain la realisation 
de la grande synthese humaine, se demandera pour- 
quoi cette derniere se trouve retardee. II s'apercevra 
que les hommes sont dans la realite moins loin les 
uns des autres qu'ils ne le supposent, que de simples 
nuances separent les temperaments, que philosophies, 
doctrines politiques ou religieuses, puisent a un fonds 
commun. Ce qui cree entre nous tant de barrieres, ce 
sont moins les ide"es que les mots dont nous nous ser- 
vons pour exprimer les idees : les mots, voila les pieges 
mortels ou viennent choir la plupart des bonnes 
volontes. Ce sont eux qui alimentent les conflits meur- 
triers. C'est I'imparfait contrdle que nous avons sur les 
mots qui est cause de ce desarroi intime, de ce muddle 
spirituel, dont il nous faut nous guerir avant toute 
chose si nous voulons mettre un terme au desarroi de 
nos mceurs et de nos institutions. C'est d'un usage 
abusif des mots que nait le malentendu : or, ne nous 
y trompons pas, les neuf dixiemes des guerres de ce 
monde ont leur origine dans un malentendu. Le 
malentendu, c'est le peche et le deshonneur de Tesprit, 
et une pensee confuse est aussi ignoble qu'une con- 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 55 

duite malpropre... Infiniment plus graves sont les 
maux qui en derivent. (La Recherche Magnifique.) 
Avant done d'entrer dans Taction, avant de prendre 
parti dans quelqu'une de ces controverses ou s'enga- 
gent si facilement nos contemporains, il convient 
d'apprecier 1* exact e valeur de ces mots dont nous 
nous servons avec tant de liberalite*, de mesurer la 
precision des instruments qu' utilise la pensee, de 
determiner ses imperfections et ses limites, de savoir 
si la plupart des gens ne pensent pas a faux , de 
savoir si une commune infirmite ne nous conduit pas 
& exprimer les memes objets en terntes dif/erents et 
d nous servir des mimes termes pour exprimer des objets 
differents. Bref, il faut parvenir jusqu'a 1' essence de 
la pensee, nous vouer a une entreprise abandonee 
depuis les jours d'Aristote, cesser ' pour un temps 
d'etre moralistes, psychologues, et redevenir metaphy- 
siciens.- 

II y a, a cet egard, deux attitudes, dont Wells put 
saisir le contraste lorsqu'il eut quitte le Royal College 
of Science et que, desireux lui-me'me d'enseigner, il 
se fut fait inscrire aux cours du London College of 
Preceptors parmi lesquels un cours de philosophie 
occupait le premier rang : 1'attitude de rhomme qui 
est nourri de faits, et celle de 1'homme qui est nourri 
de concepts, 1'attitude de 1'individu enclin a considerer 
les mots comme la secretion d'un organe imparfait, 
et celle de Tindividu qui raisonne comme si les idees 
avaient une existence independante, Tattitude du 
biologiste et celle du logicien. L'un cherche a deter- 
miner comment la qualite de rinstrument peut influer 
sur celle de la pensee elle-me'me ; 1'autre n'est interesse 



56 WELLS 

que par la fac.on dont nos ide"es s'emboitent, par la 
marche que suit 1' esprit pour parvenir a ses conclu- 
sions. Des deux attitudes que nous venons de de"fmir, 
la premiere etait naturellement celle qui devait s'im- 
poser a Wells. Enfant, puis adolescent, dans la bouti- 
que de Bromley ou son pere vendait de la porcelaine, 
dans le grand magasin ou sa mere, elle-me"me con- 
trainte d'accepter une place d'intendante dans une 
famille noble, dut, apres la faillite de son mari, le 
mettre en apprentissage, a la Midhurst Grammar 
School, oil Wells s'etait fait remarquer, comme eleve, 
par son gout pour le latin et pour les sciences, et dont, 
en 1883, le/ Principal 1'engagea comme repe*titeur, le 
futur auteur d' Anticipations put faire une moisson 
de faits d'une exceptionnelle abondance. Par leur diver- 
site, par la variete et la richesse de leurs suggestions, 
les milieux ainsi traverses par Wells n'etaient point de 
ceux qui inclinent une jeune intelligence vers les 
generalisations que met en ceuvre la logique. Les trois 
annees passees ensuite au Royal College fortifierent 
la tendance anti-logicienne de 1'esprit de Wells. Elles 
sont pour celui-ci les annees de plein epanouissement, 
celles durant lesquelles le sens de la vie, les possibilites 
qu'elle renferme, lui apparaissent. Or, ce n'est point 
en comparant les especes, en etudiant, scalpel en main, 
1'evolution des organes contenus aujourd'hui dans 
le corps de rhomme, que Ton peut entretenir sur la 
valeur du cerveau de ce dernier une illusion pareille 
a celle dont est jouet le logicien. Aborder la logique 
apres avoir passe sur les plateaux acres de Tanatomie 
comparee, c'est 1'aborder avec en moins dans 1'esprit 
une foule d'idees precon9ues, tres naturelles d'ail- 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 57 

leurs... C'est la prendre pour ainsi dire de flanc. (Le 
Scepticisms de V Instrument.) Notre cerveau vaut ce 
que valent nos poumons, derives de la vessie nata- 
toire, ce que vaut notre oreille, derived d'une membrane 
plaque*e sur la fente de 1'ouie. Ses donne*es ont la cor- 
rection de celles de nos autres sens qui fonctionnent 
sans defaillance jusqu'au point, et pas au-dela, ou la 
vie de 1'espece se trouve en peril. Mais du darwinisme 
une autre le$on se degage, tout aussi opposee que la 
premiere & celle de la logique : 1'idee qui, en effet, sert 
de fondement a la doctrine darwinienne, c'est que la 
notion d'espece est toute superficielle,que les frontieres 
qui semblent exister pour nous entre les especes appa- 
raitraient, si nous pouvions mettre au jour les chainons 
aujourd'hui disparus, comme depourvues de tout carac- 
tere objectif, c'est quil n'y a de realite que dans I'indi- 
vidu. II n'y a de realite" que dans Tindividu ! Verite 
fondamentale que 1'esprit humain, presse d'aboutir, 
incapable de loger toutes les images que lui fournit 
1' experience, neglige dans tous ses raisonnements. 
Toutes nos operations mentales ont pour base le syllo- 
gisme, et le syllogisme postule qu'il peut y avoir deux 
objets identiques. Nous exprimons nos idees par des 
mots, et chaque mot joue vis-a-vis de la realite le role 
d'un lit de Procuste ; nous contraignons a s'y etendre 
des images, des perceptions qui jamais ne se recouvrent 
tout a fait, qui, par quelque qualite a laquelle nous 
n'avions pas songe, par quelque qualite possede'e a un 
degre different du degre considere par nous comme 
normal, debordent ou s'y trouvent a 1'etroit. Et il 
arrive que nous sommes finalement victimes de notre 
ingeniosite*. Nous sommes sous la dependance de ces 



58 WELLS 

mots que, pour des fins pratiques, nous avons crees. 
Nous perdons de vue que nos generalisations, nos 
classifications sont la ran9on de notre peu d'esprit de 
finesse, de ce que Wells n'hesite pas a appeler notre 
stupidite . Nous oublions que notre intelligence, 
agissant comme un forceps grossier, ecrase tou jours 
un peu la realite" en la saisissant . Nous peuplons 
1'espace et le temps des creations de notre cerveau 
imparfait, de notre cerveau qui n'a atteint sa forme 
actuelle que par une serie de compromis et d'adapta- 
tions ; puis, coupant le lien qui les rattache a nous, 
nous nous les figurons douees d'une vie autonome. 
Nous nous privons de ce sain scepticisme, nous pechons 
centre cette charite intellectuelle, dont, plus encore que 
de charite morale, le monde a besoin. Nous meurtris- 
sons la realit^ de bien des manieres. D'abord en faisant 
fi des subtiles differences entre realites objectives)). 
Vous prononcez le mot chaise , ecrit Wells avec 
humour, sans vous douter que, avec 1'aide d'un bon 
ebeniste, je me fais fort de ruiner toutes les definitions 
que vous me donnerez d'une chaise. (Du Commence- 
ment jusqu'd la Fin.) Nous immobilisons aussi, en les 
definissant, des objets qui sont soumis aux forces de 
changement : non seulement nous devrions dire, si 
nous voulions atteindre a uneverite* objective, que toute 
chose possede a un degre plus ou moins accuse telle ou 
telle qualite, mais nous devrions aj outer qu'elle est 
en train de prendre, ou en train de perdre, ladite qua- 
lite*. Mais il est une forme d'illusion plus dangereuse 
encore : c'est celle qui nous conduit a penser que parce 
qu'une qualite, un attribut, se rencontre dans certains 
objets, la qualite, 1'attribut contraire doit necessaire- 



I/ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 5Q 

ment exister, a donner une valeur positive a des termes 
negatifs, a croire qu'en prononcant un mot on fait 
necessairement surgir une idee, a vouloir transporter 
dans le monde de F experience certaines expressions, 
telles que infini, omniscient, que notre devoir est de 
re jeter dans le neant ou se rencontrent toutes les 
negations. 

Et puis, cause premiere et derniere de tous nos 
manquements & la charite, nous sommes incurable- 
ment portes a croire que la pensee humaine ne peut se 
developper que sur un seul plan ; c'est ainsi que nous 
marchons de contradiction en contradiction, que nous 
ne sortons d'une impasse que pour nous engager dans 
une autre. Imaginons au contraire une sorte de strati- 
fication des idees humaines, concevons une sorte de 
gelee intellectuelle dans laquelle nos idees, dans 
toutes leurs positions, sous toutes leurs inclinaisons, 
viennent s'enchasser, et la plupart des incompatibi- 
lites disparaissent. Prenez, par exemple, les deux 
notions de libre-arbitre et de predestination, qui sem- 
blent inconciliables. Sur le plan de la sensation et de 
1' experience communes , qui peut nier notre liberte ? 
Sur le plan de Tanalyse scientifique , qui peut demen- 
tir que tout se ramene a une inflexible succession de 
causes et d'effets ? A peine avons-nous postule cette 
troisieme dimension intellectuelle, que nous com- 
mencons k apercevoir un monde dans lequel on peut 
passer, en se rnouvant de haut en bas, du simple au 
complexe, de 1'analyse a la synthese, de la matiere 
aux atomes, aux centres de force, aux hommes et aux 
etats. (Du Commencement jusqu'a la Fin.) 



60 WELLS 



XIII 

Nous autres, modernes nominalist es.,. (Le Nouveau 
Machiavel.) C'est ainsi qu'apres avoir franchi la landc 
de ces observations metaphysiques, nous parvenons 
jusqu'au coeur, aux derniers retranchements de la 
pensee de Wells, que nous arrivons & determiner ce 
qu'en psychologic, en morale, en politique, Ton peut 
appeler son angle optique . L'idee que seul 1'individu 
a une existence re*elle, que toutes les reformes qui ne 
tiennent pas compte des differences individuelles et ne 
laissent pas une place suffisante aux volonte*s et aux 
humeurs de chacun ont un caractere provisoire et 
toujours factice, que vouloir le bonheur de moyennes, 
c'est ne vouloir le bonheur de personne, est 1'idee qui, 
apres celle devolution, semble dominer la mentalite" 
de Wells. Rectifier les institutions, corriger les syst ernes 
de faon a ce qu'ils tiennent compte de la gamme 
des caracteres, voila, & 1'heure pre"sente, pour les hom- 
mes, la pierre d'achoppement. Ce qui rend notamment 
complexe la tache du socialisme, c'est qu'il lui faut 
d^couvrir la formule qui concilie le maximum d'inter- 
vention collective avec le maximum de developpe- 
ment individuel. Et, en y reflechissant bien, il est clair 
que c'est avec la petite cle du nominalisme ou avec 
celle du realisme , forgees toutes deux a une epoque 
ou la logique etait le seul passe-temps spirituel de 
I'humanite', que nous ouvrons le mieux les intelligences 
et qui plus est que nous contraignons les tempe- 
raments a nous livrer les plus intimes de leurs secrets. 



L'ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 61 

Car, conscients ou inconscients, il y a des realistes et 
des nominalistes en conduite , des gens qui croient 
a la vertu souveraine des mots et de tout ce que les 
mots repre*sentent, et d'autres qui ne sont pas satis- 
faits tant qu'ils n'ont pas pe'ne'tre' jusqu'au cceur de 
la vie, jusqu'aux regions des ames ou il n'y a plus 
d'emploi pour les communes mesures. II va de soi que 
Wells se place resolument parmi les nominalistes, d'oii 
une impatience agressive, marquee surtout dans ses 
derniers ouvrages, contre ceux qui pre*tendent admi- 
nistrer les hommes k la grosse, voient dans le progres 
social une machine travaillant a 1'emporte-piece, au 
lieu de le considerer comme un ensemble d'influences 
qui s'exercent autour de chaque esprit et de chaque 
ame, leur apportant un peu plus d'air et un peu plus 
de lumiere. La position derniere de Wells, c'est en 
somme celle de Remington dans le Nouveau Machiavel. 
Par contre, la tendance contre laquelle son esprit 
s'insurge, c'est le re'alisme des Baileys, le couple 
Fabien qui marie Remington et preside a son entree 
dans la vie politique. Ce qui fait le fond de la mentalite* 
des Baileys, c'est une croyance absolue dans la valeur 
de 1'instrument intellectuel dont ils se servent ; ils 
croient a la realite* des classifications, a la valeur objec- 
tive des generalisations ; ils voient partout des types 
et des classes ; le monde des hommes est pour eux 
un monde d'echantillons vivants , de specimens que 
1'art du politicien doit e"tre de savoir manoeuvrer, tout 
comme de sa cabine 1'aiguilleur manoeuvre les trains 
et les envoie vers de, sures destinations. Le gouverne- 
ment pour les gens de 1'espece des Baileys n'est qu'une 
affaire de science appliquee, d'administration : la 



62 WELLS 

meilleure politique est celle qui place sur chaque levier 
une main competente, qui fait de V expert official, du 
fonctionnaire hautement specialise, la cle de voute de 
toute notre organisation... Et, pendant ce temps, la 
vie complexe, ondoyante, la vie qui est desir, passion, 
la vie qui, elle, ne se laisse pas administrer, se rue vers 
des fins inconnues. Combien differents sont les dons 
que doit posseder celui qui veut, ne fut-ce qu'un ins- 
tant, s'en rendre maitre ! Ecoutez plut6t Tincessante 
rumeur qui monte de nos cit6s, considerez les tragedies 
de la rue, le flamboiement des enseignes lumineuses, 
prStez 1'oreille au cri des camelots qui hurlent le dernier 
scandale, voyez passer le torrent des vehicules, frisson- 
nez au fr61ement de la prostituee, sentez agir toutes les 
forces bestiales, obscures et monstrueuses qui, 
autant que nos volontes de reforme, modelent notre 
civilisation, et reconnaissez que tout cela echappe a 
JT emprise de Tadministrateur pseudo-scientifique, que 
tout cela domine la petite voix cassante des classifica- 
teurs 1 . 

Quelque chose qui s'eleve vers la Puissance et la 
Beaute... Quelque chose qui lutte obscurement, en 
vous, en moi, en ncfus tous, et que les instincts de la 
be"te, toujours tenaces, nos haines, nos jalousies, ten- 
tent de refouler. Quelque chose qui pour naitre tout a 
fait implore une douce, une lumineuse assistance, une 
tendre et intime sympathie que le realiste, avec ses 
rubriques et ses compartiments, est incapable d'ap- 
porter. En politique mondiale, le realiste est hante 

i. II va de soi que nous nous bornons a exposer le point de vue 
de Wells, sans nous demander si sa peinture des Baileys rend 
fidelement Toriginal dont elle parait s'inspirer. 



I/ORIENTATION INTELLECTUELLE DE WELLS 63 

par des idees de races et de nationality's, fait fond sur 
des traites et sur des loyalismes. Chez lui, on le voit 
tout entier au service d'un parti, d'un de ces partis ' 
auxquels Remington cherchera vainement a faire 
partager 1'ampleur de ses vues, a communiquer son . 
ardeur constructive. En morale il est celui qui lance 
1'anatheme a tous ceux qui ont viol les pactes, qui 
cherchent a faire leur propre loi ; et ici nous songeons 
a la touchante Marguerite, 1'epouse que trahit Reming- 
ton, I'e'tre un peu faible et d'une si noble qualite qui, 
d'instinct, aime a suivre des regies, a consentir des 
sacrifices . Le realiste, c'est la tradition, alors que le 
nominaliste est 1'aventure. Le realiste aime les idees 
nettes, s'exprimant dans des institutions et dans des 
coutumes, le nominaliste se plait a ramener sans 
cesse a 1'etat de fusion le metal de ces dernieres. Le 
realiste affectionne les contours rigides, le nominaliste 
ne tolere que les contours mollement esquisses, le 
premier redoute le mot trop rude, Todeur trop forte, 
le second se jette bravement dans le flot des sensa- 
tions... 



CHAPITRE II 
L'HOMME DE DEMAIN 



La plupart des gens ont le regard si bien fixe sur le 
present qu'ils placent dans un m&ne lot tous ceux de 
leurs semblables ayant, a un degre quelconque, la 
preoccupation de 1'avenir. Alors que nous aimons a 
mettre sur nos contemporains 1'une de ces etiquettes 
que nous trouvons toutes preparees dans 1'armoire de 
la philosophic : idealiste , rationaliste , opti- 
miste , pessimiste , alors que nous multiplions, en 
matiere de gout ou de style, les divisions et les classifi- 
cations, il suffit qu'un ecrivain projette son action par- 
dela 1'epoque ou nos petites vies se deroulent, ou nous 
de*peigne une civilisation dotee d'instruments que nous 
ne possedons encore qu'a 1'etat d'ebauches, pour que, 
sans nous enquerir de ses intentions et sans mesurer 
1'envergure de sa pensee, nous releguions son oeuvre 
dans cette arriere-boutique de Tesprit, explorde par 
certains avec une curiosite enfantine, a laquelle d'au- 
tres ne font allusion qu'avec un mouvement d'epaules, 
ou voisinent proprieties a fondement scientifique, 
divagations de visionnaires, predictions d'astrologues, 
balbutiements de somnambules. Parce qu'il y a, par 



L'HOMME DE DEMAIN 65 

exemple, chez Wells comme chez Jules Verne, ce genial 
amuseur, des machines a monter dans la lime, vous 
voyez imprimer a tout bout de champ que Wells est 
le Jules Verne anglais . Bien rare est 1'article de 
journal, redige en general par quelqu'un qui a oublie" 
Jules Verne et qui de 1'oeuvre si riche et si variee de 
Wells ne connait que trois ou quatre romans d'imagi- 
nation, ou les deux noms ne se trouvent accole's. Quant 
a se demander si les raisons qui ont pousse Wells a 
embarquer quelques specimens d'humanite* pour la 
lune sont les me'mes que celles qui ont decide Jules 
Verne, quant a rechercher si le premier est mu par 
une simple curiosite, par un simple desir de sortir 
de 1' experience courante, si, chez lui, le manteau du 
pittoresque ne compte pas pour bien peu a c6te* de 
la pensee qu'il voile ; quant a tenter de determiner 
si les procedes auxquels Wells a recours pour fran- 
chir la region qui separe le reel de 1'irreel ne lui 
appartiennent pas en propre, voila ce dont se preoc- 
cupent peu ceux qui, par-dela chaque frontiere, veulent, 
a tout prix, trouver un pendant a leurs heros ou a 
leurs auteurs favoris. 



II 



Ce que Wells met en relief dans les romans ecrits 
par lui entre 1895 et 1905, romans auxquels peut s'ap- 
pliquer 1'epithete de scientifique, c'est beaucoup moins 
le parti que I'homme est appele a tirer des jouets ou 
meme des inventions vraiment grandioses que 1'esprit 
de recherche a place's ou placera a sa disposition que 
la transformation probable, sous Teffet de certaines 



66 WELLS 

influences que 1'auteur croit pouvoir distinguer et qui 
doivent agir comme d'autres facteurs ont agi sur 1'evo- 
lution des especes animales, du corps, de 1'esprit, des 
habitudes de nos contemporains. Son homme de 
demain, Wells le situe tantot dans I'infmi du temps, 
tantdt dans 1'infini de Fespace, ce qui revient au mme. 
II eut pu, comme Swift le fait pour ses Lilliputiens ou 
ses Chevaux Parlants, lui assigner pour residence une 
ile non encore decouverte, mais il a juge qu'en ces 
temps ou il n'est pas un coin de mer qui ne soit explore, 
c'est dans les espaces interplanetaires que la fantaisie 
du romancier pouvait encore s'egarer avec le plus de 
vraisemblance. Mais que 1'imprevu du decor ne nous 
fasse pas illusion, que la monstruosite des formes 
vivantes engendrees en de tels lieux ne nous trompe pas! 
Us sont de notre lignee, ces tres tentaculaires, ces 
terribles monteurs de machines, qui, en des cylindres 
de me*tal, se laissent choir de Mars et viennent porter 
chez nous 1'incendie et la mort, ces insectes implacable- 
ment specialises qui peuplent les galeries de la lune ; 
de mme, dans d'autres romans ou les siecles, et non 
plus 1'accumulation des lieues, nous eloignent de notre 
existence coutumiere, les larves anthropophages tapies 
dans les entrailles de la terre, les geants, demi-dieux 
nourris de la Boom-Food, le Dormeur qui s'eveille 
dans une civilisation de fer regie par une ploutocratie, 
et rhomme invisible, a la fois burlesque et pathetique, 
qui terrorise un paisible village. Toutes ces creatures 
sont chez nous en puissance. Nous pouvons etre tout 
cela, nous avons me'me commence a tre tout cela. 
A nous de deviner quelle est de ces diverses formes, 
deja ebauchees, celle qui definitivement s'imposera. 



L'HOMME DE DEMAIN 67 

Ce qui rend tragique chacune des anticipations de 
Wells, c'est que precisement nous nous sentons a la 
fois acteurs et spectateurs, c'est que ces monstres ou 
ces tres de lumiere, une voix nous dit que nous les 
portons dans nos flancs ; les contingences auxquelles 
certains ont echappe, nous en sommes deja partielle- 
ment affranchis ; les pouvoirs mecaniques dont, dans 
le grand drame de la lutte pour la vie, ils ont fait un 
infernal usage, nous les avons deja partiellement 
asservis ; leur specialisation, c'est la notre poussee a 
son extreme limite, et la volonte creatrice des Enfants 
de la Science, des formidables nourrissons de Redwood 
et de Bensington, il n'est pas un aspect de nos cites 
modernes qui deja ne la proclame. 



Ill 



Liberation des contingences. Nous trouvons la un 
premier trait commun a tous les romans scientifiques 
de Wells. .L'homme se degage de toutes les servitudes 
que la nature a voulu lui imposer, s'insurge non seule- 
ment contre les conditions physiologiques, mais contre 
les conditions physiques qui pesent sur son existence. 
II ne peut se mouvoir que dans 1'espace : Wells le fait 
se deplacer dans le temps (La Machine a Explorer le 
Temps.) Son elan se trouve arrete par le phenomene 
d'attraction : Wells invente une autre machine qui le 
soustrait aux effets de ce dernier (Les Premiers Horn- 
mes dans la Lune) . Sa croissance est trop lente : Wells 
decouvre un produit qui 1'active (V Aliment des Dieux). 
Sa visibilite est un obstacle a la plupart de ses efatre- 



68 WELLS 

prises : Wells le rend invisible (L'Homme Invisible). 
Son sexe, la presence d'organes secondaires nuisent a 
1' unite, a 1'intensite de son effort : Wells le transforme 
en une creature qui se multiplie par bourgeonnement, 
reduit sa structure a 1'essentiel (La Guerre des Mon- 
des). Quelque choc qu'eprouve notre sens esthetique 
lorsque nous sommes mis en presence de certains de 
ces monstres, quelle que soit la protestation emise par 
notre gout inne de I'equilibre et de la mesure, nous 
sommes obliges de convenir que, dans toutes ces 
etranges variations, le fond d'humanite reste intact, 
que tout cela c'est de 1'humanite en mouvement, et 
qu'un tel spectacle pourra bien, apres tout, nous toe 
offert dans un monde ou, sous une forme ou sous une 
autre, les hommes auront accru leur puissance, etendu 
leur rayon d'action, se seront organiquement perfec- 
tionnes, dans un monde oil 1'evolution, la force vitale, 
auront realise une etape egale a celle qui separe nos 
destinees present es de celles d'toes qui, de nous- 
mmes, n'offraient qu'une grossiere ebauche. 



IV 



II decoule deces remarques preliminaires que, chez 
Wells, 1'esprit d'anticipation, loin de marquer la 
revanche de 1'imagination sur la realite, s'alimente de 
cette derniere, que les realisations auxquelles il aboutit 
soient a breve ou a longue echeance. Sans doute, lors- 
que nos previsions ont un objet aussi magninquement 
complexe que 1' ensemble des destinees humaines, une 
rigoureuse methode scientifique ne saurait toe appli- 



L'HOMME DE DEMAIN 69 

cable : trop d'imponderables agissent, trop de subtiles 
reactions se produisent, dont Wells, qui mieux que 
n'importe qui a mis en lumiere le role des volonte"s 
individuelles dans le mecanisme de 1'evolution, n'ignore 
pas rimportance. Mais il y a loin d'une absolue rigueur 
scientifique au jeu d'une libre fantaisie, aux simples 
distractions d'un esprit qui s'amuserait a mouvoir 
sur 1'echiquier de 1'avenir des formes congues en une 
heure de reve, ou aux constructions, d'apparence plus 
precise, de celui qui ferait tout naivement fond sur une 
force impersonnelle, en quelque sorte automatique, de 
perfectionnement : le progres. L'esprit d'anticipation, 
tant decrie, remarque Wells en un tres suggestif 
opuscule qui est quelque chose de plus qu'un plai- 
doyer pro domo (La.Decouverte de lAvenir), a d'ail- 
leurs beaucoup moms de raisons qu'autrefois de s'ega- 
rer en d'incertaines conjectures. C'etait jadis une 
commune opinion que tout ce qui appartenait au 
passe e"tait sur, tout ce que nous placions dans Tavenir 
douteux. L'avenir ne pouvait, a 1'exemple du passe, 
etre un objet de connaissance. Le passe etait peuple 
par des faits, tandis que 1'avenir ne 1'etait que par nos 
reves. Et c'etait cet element de certitude qui donnait 
toute sa valeur au passe, qui faisait que la plupart des 
gens tiraient de lui leurs croyances, leur regie de con- 
duite. Si notre point de vue tend a se modifier, c'est 
que les moyens utilises par nous pour parvenir a la 
connaissance se sont eux-memes transformes. En 
effet, 1'avenir n'est pas directement connaissable, et 
personne, il y a un siccle, ne songeait qu'il put y avoir 
une autre sorte de connaissance. Par centre, le passe 
semblait matiere a connaissance directe, et rien qu'a 



70 WELLS 

connaissance directe. Nous avions derriere nous la 
zone des souvenirs personnels, puis la region moins 
sure des temoignages : livres, manuscrits, monuments, 
reliques de toutes sortes. Par dela ce passe historique , 
notre regard ne pouvait plonger. Un rideau tombait. 
C'etait le vide, le neant. Quelques milliers d'annees 
quatre mille ans precisaient les theologiens noussepa- 
raient de la creation du monde. Mais, avec les decou- 
vertes de la paleontologie, nos horizons se trouvent 
recules ; nous savons maintenant que la terre etait 
habitee depuis des millions et des millions d'annees 
lorsque rhomme parut. Une autre forme de passe se 
revele a nous dont nos a'ieux n'avaient aucune notion. 
Et sur ce passe prehistorique nous savons plus de 
choses, nous possedons des donnees plus certaines que 
sur bien des periodes de Tepoque historique. Je crois 
au megathorium que je n'ai jamais vu aussi fermement 
qu'a 1'hippopotame qui vient d'engloutir des brioches 
dans ma main. (La Decouverte de I'Avenir.) Or, ces 
especes aujourd'hui disparues, mais dont 1' anatomic 
nous est f amiliere, ne se pretent pas a une etude directe. 
Nous sommes rarement en presence de specimens 
entiers. Un debris d'os, un fragment de roc port ant 
une empreinte, voila nos materiaux. Nous trions, nous 
serions, nous comparons, et c'est avec quelques details 
que nous reconstituons un ensemble. La connaissance 
du passe prehistorique s'obtient par la methode induc- 
tive. On devine les conclusions que Wells s'appre"te a 
tirer de ce fait : il croit qu'au passe inductif peut faire 
pendant un avenir inductif, que, de mme que nous nous 
servons des debris fossiles de 1'age prehistorique, nous 
pourrons nous servir pour notre travail d' edification 



L'HOMME DE DEMAIN 71 

de toutes les causes operantes (operating causes) 
qui se manif estent dans le monde contemporain : fails 
scientifiques, tendances economiques, courants d'idees, 
dont 1'action est patente ; nous les etudierons et nous 
nous demanderons jusqu'a quel point, sous quelles 
formes, et en compagnie de quelles reactions, leurs 
consequences se feront sentir dans Tavenir. 



II n'est pas sans interest d'observer comment, dans 
les romans d'imagination de Wells, se produit ce que 
Ton pourrait appeler le decollement du reel a 
rirreel. Comment se fait-il, qu'au lieu de quitter terre 
brusquement, nous nous sentions tout doucement 
enleves ? Par quel illusionisme, a la fois scientifique 
et litteraire, nous trouvons-nous, sans avoir un instant 
perdu de vue 1'aspect coutumier des choses, plonges 
en pleine fantasmagorie ? Comment nait chez le lecteur 
la croyance qu'il effectue un voyage veritable a travers 
1'espace ou le temps, voyage dont, sans scrupules 
de logique, dans 1' acceptation complete du fait 
impose, il ne songe plus qu'a noter les peripeties ? 

C'est un parti-pris chez Wells de dedaigner tout pro- 
cede purement mecanique, de refuser de fuir les regions 
ou nous habitons, au moyen de quelque appareil qui, 
sans doute, pourrait toe fort ingenieusement con$u, 
mais dont nulle part, hors de T esprit de 1'auteur, ne 
se rencontrent encore les rudiments. Dans aucun des 
romans scientifiques de Wells vous ne vous trouvez en 
presence d'une veritable machine : il n'y a place en 



72 WELLS 

cux pour aucune application nouvelle de la vapeur, de 
1'electricite, du moteur a pe*trole. Ce sont des lois 
naturelles, physiques ou physiologiques, dont Wells 
s'ingenie a tirer parti, c'est a des constatations faites 
quotidiennement par n'importe quel homme du vul- 
gaire que tou jours il se refere; son point de depart, 
dans les plus te'me'raires de ses hypotheses, n'est autre 
que celui du sens commun : il nous fait suivre pendant 
un certain temps une route qui nous est familiere, oil 
tout ce que nous rencontrons est verine* ou verifiable, 
puis, insensiblement, par 1'effet de 1'introduction, sous 
forme & analogic, d'un element nouveau, nous nous 
^cartons de la ligne droite : nous nous trouvons en 
plein fantastique, en plein arbitraire, avant d'avoir 
pu crier gare. On pourrait donner le nom de proce*de* 
d'etirage a celui dont Wells se sert communement ; 
d'un principe rigoureusement juste iHire plus de con- 
sequences qu'il n'en comporte vraiment ; il utilise 
1'arc de la verite*, mais le bande tou jours un peu plus 
qu'il ne conviendrait pour que la fleche atteigne exacte- 
ment son but. Illustrons de quelques exemples ces 
remarques pre"liminaires. Voici la Machine a Explorer 
le Temps. La notion dont Wells va tirer parti est 
celle-ci : pour qu'un corps existc, il faut que non seule- 
ment il occupe dans 1'espace une certaine place qui est 
determinee par ses trois dimensions geometriques : 
longueur, largeur, paisseur, mais qu'il ait une dure*e. 
Un solide instantane, un cube qui ne dure pas pen- 
dant un certain temps, n'a pas d'existence reelle . 
Est-il possible de figurer cette quatrieme dimension ? 
Nous savons fort bien qu'il est une forme de geornetrie 
qui, au moyen de projections, parvient a representer 



L'HOMME DE DEMAIN 73 

sur un plan les trois dimensions d'un solide ; rien ne 
s'oppose a priori -- premier glissement de Wells 
a la creation d'une nouvelle descriptive permettant 
de repre*senter sous une forme spe*ciale la quatrieme 
dimension ; le temps n'est qu'une forme d'espace : 
prenez un barometre enregistreur : la ligne qu'il trace 
sur le rouleau de papier est, en realite, traced dans le 
temps ; or, nouvelle analogic on ne voit pas pour- 
quoi rhomme, qui se meut dans 1'espace, ne se mou- 
vrait pas aussi dans le temps. Est-il besoin de relever 
qu'avant 1'invention des ballons il ne se d^pla^ait 
qu'horizontalement ? D'ailleurs, notre esprit troi- 
sieme analogic n'a-t-il pas la facult6 de parcourir 
le temps aussi bien que 1'espace ? Nous anticipons ; 
par la me*moire nous faisons des retours en arriere ; 
nous pouvons en fin nous immobiliser. Conclusion : la 
victoire que rhomme, grace au ballon, aremporteesur 
la loi de gravitation aura comme pendant celle qu'il 
remportera sur la quatrieme dimension : en allant vers 
1'avenir ou vers le passe, il franchira les siecles avec 
autant de facilite qu'il s'eleve au-dessus des nuages ; 
de meme qu'il plane dans 1'espace, il campera dans le 
temps. L'illusion scientifique est cre*ee. De la a nous 
faire admettre la realite de la machine a parcourir le 
temps, d'une sorte de motocyclette, qui, tout en res- 
tant immobile, emportera vers le futur ou vers les 
engines du monde celui qui aura pris place sur sa 
selle, il n'y a qu'un pas. 

C'est en etudiant le probleme des densite*s optiques, 
de la refraction de la lumiere, que nait dans le cerveau 
de Griffin 1'idee de se rendre invisible (L'Homme In- 
visible). La visibilite est une consequence de 1'action 



74 WELLS 

des corps sur la lumiere. S'ils reflechissent ou s'ils 
refractent cette derniere, c'est-a-dire si leur indice de 
refraction est superieur a celui de 1'air, ils peuvent tre 
distingues par nos yeux ; dans le cas contraire, ils 
echappent a la vue. C'est pourquoi une boite de dia- 
mant est moins visible qu'une boite de carton, une 
boite de verre moins visible qu'une bpite de diamant. 
Placez une feuille de verre dans 1'eau, elle disparaitra, 
elle deviendra aussi invisible qu'un jet de gaz ou d'hy- 
drogene Test dans 1'air. Reduisez maintenant en pou- 
dre une feuille de verre, cette poudre, en s'eparpil- 
lant dans 1'air, sera beaucoup plus visible que la 
feuille elle-me"me, car vous aurez augmente le nom- 
bre des surfaces refringentes ; inversement, en rem- 
plissant les interstices qui existent entre les particules 
des corps ou en reduisant le nombre de leurs surfaces 
refringentes, on les rendra invisibles. Enduisez 
d'huile une feuille de papier, aussitot elle devient trans- 
parente ; or (analogic), les os, la chair, les cheveux, les 
ongles et les nerfs ne sont point faits de fibres diffe- 
rentes de celles du papier ; une substance nouvelle 
peut e"tre imaginee qui les rendra, eux aussi, invisibles. 
Ceci acquis, nous voyons se derouler, en passant du 
simple au complexe, 1'etrange serie d' operations con- 
cues par Griffin : une premiere experience est effectuee 
sur un brin de laine, la suivante sur un chat qui se 
volatilise, a 1'exception des pupilles des yeux, la der- 
niere en fin sur le jeune savant lui-meme, con vain cu 
que rinvisibilite lui donnera la puissance d'un sur- 
homme, lui permettra de se lire des lois des hommes, 
de regner par la terreur. 

S'agit-il de porter dans la lune Cavor, le burlesque 



L'HOMME DE DEMAIN 75 

petit homme de science, enroule dans son idee comme 
Tinsecte dans son cocon, aussi pen preoccupe des 
benefices que 1'humanite ou lui-mme pourra tirer 
de ses experiences que des consequences tragiques 
qu'elles pourront avoir, c'est a une autre proprie'te des 
corps que Wells va songer. Tous sont opaques a 1'egard 
d'une forme ou d'une autre d'energie radiante (laquelle 
peut etre lumiere, chaleur, electricite, etc.). Le verre 
se laisse traverser par la lumiere, mais beaucoup moms 
par la chaleur, ce qui permet de 1'utiliser comme garde- 
feu. Une solution d'iode dans du bisulfite de carbone 
laisse, au contraire, passer la chaleur, tandis qu'elle 
arrete completement la lumiere. Les metaux sont 
opaques, non seulement a Tegard de la chaleur et de 
la lumiere, mais aussi de I'electricite. Or, la gravitation 
n'est elle-meme qu'une forme d'energie radiante. II 
sufnt de creer, ce a quoi parvient Cavor, une substance 
qui soit opaque a 1'egard de la gravitation, et le pro- 
bleme du voyage a la lune se trouve resolu. Une sphere 
de verre est recouverte d'une armature d'acier, dans 
laquelle vont s'inserer des plaques, mobiles, de cavo- 
rite ; un dispositif interieur permet de soulever celles 
de ces plaques qu'il plait aux voyageurs. Tous volets 
clos, sauf ceux qui font face a la lune, la sphere echappe 
a 1' attraction terrestre et file en ligne droite vers notre 
satellite ; veut-on eviter, a 1'arrivee, un choc trop 
rude, on ouvre, comme un aeronaute jetterait du lest, 
1'un des volets qui masquent la terre. 

C'est en fin a la suite d'une etude attentive du pheno- 
mene de la croissance des etres que Mr Bensington et 
le Professeur Redwood entreprennent de fabriquer la 
miraculeuse herakleophorbia, 1' Aliment des Dieux , 



76 WELLS 

qui, en quelques annees, transformera 1'Angleterre 
en fort tropicale, fera surgir une race de grants qui 
menacera dans leurs traditions et leurs prejuges la 
foule des autres habitants, bientot ligues centre elle. 
Ayant mesure k de frequents intervalles diverses crea- 
tures, appartenant tant au regne vegetal qu'au regne 
animal parmi lesquelles son propre marmot le 
professeur Redwood, Tun de ces homines qui sont 
portes aux courbes et aux diagrammes , est parvenu a 
la conclusion que la croissance ne s'effectue pas, ainsi 
que se le figure le commun des mortels, d'une facon 
continue et reguliere, mais par saccades. Chaque 
individu, jusqu'a 1'age ou il a atteint son plein epa- 
nouissement, voit alterner les periodes de developpe- 
ment et les periodes de repos ; 1'explication de ce 
phenomene doit, selon les deux savants, resider dans 
le fait que toute croissance est liee a la presence dans 
le sang des toes non encore adultes de certains ele- 
ments qui s'epuisent et doivent, avant toute nouvelle 
progression, tre reconstitue"s 1 . Le sang, la seve de 
1'individu qui est en train de grandir, est done diffe- 
rent de celui de 1'individu qui traverse un stade de 
repos. Mais il est possible c'est en cela que consiste 
la veritable decouverte de Redwood et de Bersington 
- de transformer en une ligne droite la ligne zigza- 

i. Encore un eclair du genie intuitif de Wells. M. le Professeur 
Robin veut bien me faire observer que si rAliment des Dieux n'est 
pas encore trouvc, si Ton n'active pas encore la croissance, du 
moins est-on parvenu a isoler des aliments un corps, les vitamines, 
en 1'absence duquel le developpement des etres ne peut s'effectuer. 
Des experiences effectuees dans les fermes d'elevage ont ete, a cet 
egard, concluantes : les animaux sevres de vitamines ont imman- 
quablement peri. 



L'HOMME DE DEMAIN 77 

guante que doivent suivre toutes les creatures. Com- 
ment ? En introduisant dans 1'organisme, par la voie 
de I'alimentation, la substance qui lui fait precisement 
defaut. Telle est 1'origine de 1'Aliment des Dieux. 



VI 



Nous voici maintenant au sein des a causes ope- 
rantes . Appliquons-nous a isoler quelques-unes 
d'entre elles, et tachons d'entrevoir 1'avenir qu'elles 
nous preparent. II en est de cachees, il en est d'appa- 
rentes. II en est qui agissent a notre insu, lentement, 
familierement, et dont on ne peut mesurer 1'importance 
qu'apres avoir penetre par-dela 1'aspect cristallise 
des choses, qu'apres avoir compris le sens des mouve- 
ments masques par I'immobilite des institutions, 
qu'apres avoir demonte les idees qui ont donne nais- 
sance a ces dernieres et determine jusqu'a quel point 
elles ont ete depassees par la realite. C'est cette pre- 
miere categoric de causes qu'etudie Wells dans ses 
Anticipations, lorsqu'il nous montre 1'influence qu'aura 
necessairement sur la repartition de la population a la 
surface du globe, sur la croissance des villes, sur 1'eco- 
nomie domestique, et j usque sur la diffusion des lan- 
gues, le developpement des moyens actuels de com- 
munication ; c'est encore a ces causes qu'il remonte 
quand, dans le meme livre, il precede a 1'inventaire 
des forces qui se cachent sous le manteau bariole de 
la democratic. Mais il en est d'autres dont la revela- 
tion est brutale, dramatique, dont il n'est besoin d'au- 
cune education economique pour saisir la portee, qui, 



78 .W E L L S 

agissant sur notre seule sensibilite, provoquent en 
nous une sorte d'obsession. 

Au premier rang de ces dernieres on peut placer la 
condition presente du monde du travail. Qui nierait 
qu'a la vue de 1'ouvrier agricole penche sur la glebe, 
du mecanicien aux vetements huileux, au visage 
macule de suie, du mineur emergeant du puits, une 
question monte naturellement aux levres de ceux qui 
ont le souci des destinees de notre race : Ne se pourrait- 
iT pas que Thumanite, que nous nous imaginons 
evoluer dans un sens unique, evolue en realite dans 
deux sens tres differents ? Question troublante qu'en 
des temps ou 1'idee devolution etait encore dans les 
limbes, se posaient des ecrivains tels que La Bruyere, 
en presence des animaux males et femelles pen- 
dies sur la terre de France, tels que Dickens, tels que 
Disraeli. II va sans dire que pour Wells, chez qui la 
biologic sert de fondement a la morale, elle prend une 
importance qu'elle ne pouvait avoir pour un ecrivain 
du xvn e siecle ou meine du debut de 1'ere victorienne. 
C'est, nous 1'allons voir, dans un ouvrage qui appar- 
tient aux premieres annees de sa production litteraire 
que Wells nous decrit les phases du conflit qui met 
aux prises les deux races en lesquelles est appelee a 
se diviser 1'actuelle race humaine ; mais il n'y a 
pas la qu'une preoccupation ephemere : jusqu'en ses 
tout derniers ouvrages, alors que sa conception du 
progres et de revolution s'est profondement modinee, 
1'idee de cet antagonisme, non seulement social, mais 
physiologique, est de celles dont il ne peut se liberer. 
Relisez la scene de I'Ame d'un Eveque (1917) oil le 
prelat, apres avoir spontanement assume le role d'ar- 



L'HOMME DE DEMAIN 79 

bitre au cours d'une de ces greves, imprecises dans leurs 
motifs comnie dans leurs buts, qui existaient en Angle- 
terre a 1'etat endemique durant les annees qui prece- 
derent immediatement la guerre, cherche a convaincre 
de la solidarite des classes 1'un des chefs du syndica- 
lisme. II y a, repond ce dernier en substance, autre 
chose entre patrons et ouvriers qu'une opposition 
economique, et c'est pourquoi tout palliatif est vain, 
tout compromis sterile. II n'y a plus chez 1'ouvrier 
qu'une conscience de classe. II y a un incurable 
malentendu entre employeurs et employes. Disraeli 
les a denommes les Deux Nations. Mais il y a de cela 
longtemps. Maintenant c'est une affaire de deux 
especes. La machine en a fait deux especes diffe- 
rent es. 

Deux especes ! Non seulement avec un esprit, des 
habitudes, mais avec un corps different : telle est la 
these de la Machine a Explorer le Temps. Par quelle 
serie d' adaptations cette differentiation s'oprera- 
t-elle ? Quels caracteres, deja fixes chez chacun des 
deux peuples, s'accentueront au point de les rendre 
completement dissemblables ? Laquelle des deux races 
1'emportera sur Fautre ? Autant de themes sur les- 
quels brode 1'imagination de Wells a une epoque oil 
son pessimisme semble yolontaire, a une epoque ou 
rien ne lui semble plus dangereux qu'un idealisme 
factice, et ou d'ailleurs 1'exemple de certaines especes 
animales de varietes de poissons, notamment, qui 
deserterent la haute mer pour aller se refugier dans 
Tembouchure des rivieres lui demontre qu'il n'est 
rien d'impossible a ce que 1'humanite, epuisee par un 
long effort, jouissant en paix des fruits d'une civilisa- 



80 WELLS 

tion qu'elle a creee, s'achemine elle aussi vers son 
declin. 

II y a d'ailleurs dans la Machine, moins une hypo- 
these, qu'une se*rie d'hypotheses, egalement plausibles, 
egalement ingenieuses, qui nous permettent de nous 
rapprocher graduellement de la farouche, de 1'impi- 
toyable ve*rite. On salt qu'apres avoir voyage quelque 
huit cent mille ans a travers le temps, le voyageur 
fait halte. Les premiers spectacles qui s'offrent a lui 
I'amenent k conclure qu'il se trouve en presence d'une 
civilisation delicieusement decadente. L'humanite 
est en train de mourir en beaute ; elle meurt de sa vie 
trop facile, de son inaction. La terre est redevenue 
un Eden. Le sol est purge de ses mauvaises herbes, 
1'air de ses insect es nuisibles, la maladie est vain cue: 
Plus de luttes sociales ou politiques, plus de surpopula- 
tion. Cette existence de rve n'est d'ailleurs point 
1'effet d'un retour en arriere, elle ne provient pas d'un 
renoncement a toutes nos conqutes scientifiques, du 
genre de celui que preconisait William Morris dans ses 
Nouvelles de Nulle Part. C'est la science, au contraire, 
qui a realise 1'equilibre parfait de nos besoins et des 
presents de la nature, qui nous a donne a la fois 
1'abondance et la securite. Mais nous payons cette 
derniere d'un terrible prix. L'homme etait une creature 
de lutte, et c'est au cours de siecles de lutte qu'il avait 
pris conscience de sa valeur, que son corps s'etait 
fortifie, que la bravoure, 1'ingeniosite, 1'abnegation 
etaient devenues, au meme titre que la puissance 
physique, les facteurs indispensables de la lutte pour 
la vie. Mais, dans le monde ou debarque le voyageur, 
tout effort a perdu sa raison d'etre. Au lieu de crea- 



L'HOMME DE DEMAIN 81 

tures viriles, il n'a en face de lui qu'un peuple d'enfants, 
de jolis tres au visage pale, au regard candide, au 
sexe a peine marque, que le beau jar din nourrit de ses 
fruits. Us ont desappris les sciences, sans objet depuis 
que la nature est subjuguee ; ils semblent me"me inca- 
pables d'un reel effort artistique : dans le muse'e ou 
s'egare le voyageur, les livres moisissent et les collec- 
tions s'effritent ; les palais dans lesquels nichent, 
comme des essaims de colombes, les charmantes 
creatures, tombent en ruines. Tout ce que savent nos 
arriere-petits-enfants, c'est se parer de fleurs, faire 
1'amour, se baigner, se poursuivre dans la lumiere d'un 
soleil dont la chaleur s'est accrue du fait de sa ren- 
contre avec une planete. Toutes nos vertus sociales 
ou domestiques ne pourraient qu'alourdir inutilement 
ces hyper-civilises. Apres la bataille vient 1'apaise- 
ment. L'humanite avait ete forte, energique et intelli- 
gente, elle s'etait servie de son abondante vitalite 
pour modifier les conditions dans lesquelles elle vivait. 
Et maintenant venait la reaction des conditions modi- 
fiees... L'homme avait brise la pierre meuliere de 
la douleur et de la necessite* , et, pour ses membres, 
aussi bien que pour son cerveau, il n'e*tait plus d'em- 
ploi. 

D'une telle interpretation le voyageur se content e 
jusqu'au moment ou un detail de la vie des Elois (c'est 
le nom des jolis etres) prend a ses yeux un relief sin- 
gulier. Les Elois sont vtus de tuniques legeres, et 
pourtant ils ne filent ni ne tissent. C'est done que 
quelqu'un travaille pour eux. Mais qui ? Question qui 
serait insoluble, si tout a coup le, voyageur ne se trou- 
vait en njesence du Morlock, de l'araigne"e humaine, 



82 WELLS 

du monstre chevelu et au corps blanchatre qui habite 
les entrailles de la terre, et dont d'innombrables 
orifices de puits, criblant la surface du sol, auraient 
du lui faire soupgonner 1'existence. Seconde hypo- 
these : Un equilibre s'est etabli entre deux fractions 
d'humanite, dont chacune s'est perfectionnee selon 
ses lois propres et dont des conditions de vie totale- 
ment differentes ont modifie les organes. De nos jours, 
observe Wells, ne sommes-nous pas temoins des pre- 
miers symptomes de ce double processus ? Le xix e sie- 
cle connait un peuple des sous-sols ; dans les grandes 
villes, les travailleurs utilisent surtout les chemins de 
fer souterrains ; 1'heure est proche ou 1'industrie tout 
entiere aura dit adieu a la lumiere. A ce moment Top- 
position entre deux humanites qui se regardent deja 
avec haine et soup$on prendra un caractere vraiment 
biologique. La surface du globe sera occupee par les 
riches, qui meneront une existence facile et rafimee, 
qui veilleront a ce que leur sang, aussi bien que leur 
langue, reste pur, a ce que leurs enfants regoivent une 
education distincte ; dans les profondeurs du sol seront 
refoules les travailleurs manuels qui, graduellement, 
s'adapteront physiquement a leur nouvelle vie, dont 
1'ceil se dilatera comme celui de la plupart des creV 
tures nocturnes, dont la peau se decolorera comme 
celle des poissons qui vivent dans les cavernes du 
Kentucky. Entre les possedants et les depossedes, les 
Haves et les Have-nots, un compromis s'etablira finale- 
ment. Aux premiers, en echange du droit de respirer 
librement, c'est-a-dire de maintenir ouverts les orifices 
des puits, la race ouvriere abandonnera une partie de 
son travail. Dans les debuts, quelques tenl^tives de 



L'HOMME DE DEMAIN 83 

rebellion se produiront peut-etre, que les Haves 
materont par 1'asphyxie ; mais, a mesure que 1'adap- 
tation deviendra plus parfaite, un nouvel ordre social 
se creera, une civilisation nouvelle apparaitra, que 
tous, gens de la surface et gens des profondeurs, 
accepteront sans joie et sans re volte ; au lieu du 
triomphe de I'humanite predit par certains, au lieu 
de la cooperation generale par laquelle le problem 
social pourrait e"tre encore resolu, nous assisterons a la 
victoire d'une aristocratic armee des tout derniers 
perfectionnements de la science, et tirant de 1'organisa- 
tion industrielle d'aujourd'hui ses extremes conse- 
quences sociales. 

Mais ce que le voyageur se figure tre le dernier acte 
du drame n'est qu'une etape vers un denouement plus 
terrible encore. Le monde des hommes est appele a 
connaitre quelque chose de pire que cette organisation 
implacable. Ce quelque chose, combien est-il d'entre 
nous qui aient ete jusqu'au cceur du probleme ouvrier 
et qui ne 1'aient, avec un mouvement de recul, entrevu? 
Ecoutez plutot 1' apostrophe qui c!6t le dialogue de 
l'Evque et du chef syndicaliste, dont il a ete fait 
mention tout a 1'heure : Eh oui, la courbe de crois- 
sance est differente pour les deux especes. L'une 
regarde vers Test, Fautre vers 1'ouest. Comment 
voulez-vous qu'elles s'entendent ? Bien sur qu'elles 
ne s'entendront pas. Nous irons jusqu'au bout. Nous 
nous passerons de vous. Encore un peu d'instruction, 
et puis nous nous passerons de vous. Nous tacherons 
de tirer de vous tout ce que nous pourrons ; quand 
nous Taurons, nous soufHerons un peu, et puis nous 
demanderons da vantage. Nous sommes les Morlocks. 



84 WELLS 

Nous remontons. Ce n'est pas noire faute si nous som- 
mes devenus differents. En effet c'est la 1'ultime 
decouverte du voyageur -- les Morlocks remontent 
pendant la nuit pour se nourrir du frele gibier que sont 
les Elois : chaque nouvelle lune est temoin du massacre 
de ces aristocrates decadents. Le peuple du sous-sol 
est trop desaccoutume de la lumiere du jour pour avoir 
envie de reconquerir 1'heritage dont il fut depouille; 
par un restant d 'habitude, les Morlocks continuent 
mme a travailler pour les Elois. Mais la Nemesis 
des raffines s'avance en rampant. Des siecles, des 
milliers de generations plus tot, 1'homme avait 
ecarte son frere de la table d'abondance et 1'avait prive 
de soleil. Et voici que le frere reparait modifie. 



VII 



Avec la Guerre des Mondes, autre affirmation d'une 
froide et implacable volonte, autre defaite et autre 
decheance de ceux dont 1'intelligence et les muscles 
ne peuvent soutenir un certain effort, supporter une 
certaine tension. L'homme de demain nous est cette 
fois figure par la pieuvre martienne, qui fait pour ainsi 
dire corps avec la machine sur laquelle elle poursuit 
son entreprise de conquete, qui soumet a son cerveau 
hypertrophie' les souples rouages, les articulations 
precises de son armature metallique, en utilisant les 
tiges et les joints sans plus de gne que les tentacules 
qui lui tiennent lieu de membres. Est-il un lecteur de 
Wells qui puisse se liberer de 1'hallucinante vision des 
Martiens chevauchant sur leurs trepieds geants, des 



L'HOMME DE DEMAIN 85 

ravages causes par leur arme unique, le Rayon de 
Chaleur qui, projete au moyen de miroirs paraboli- 
ques, fait flamber comme fetus de paille les pins des 
forts, transforme chaque village en un tas de decom- 
bres calcinees, porte a 1'ebullition 1'eau des rivieres? 
Parallelement, c'est 1'exacte, bien que rapide, notation 
de toute la gamme des terreurs qui s'emparent d'une 
Angleterre endormie dans son illusion de securite et 
qui, pour la premiere fois, se rend compte du peu 
d'effet que peuvent avoir centre un peuple scientifique- 
ment organise ses moyens de defense empiriques ; 
c'est le tableau pathetique du sterile sacrifice d'une 
poignee de braves, dresses dans les anciennes disci- 
plines guerrieres et que foudroie a distance le terrible 
adversaire ; c'est, en une succession d'instantanes 
tragiques, un apercu du desarroi d'une nation qui se 
voit imposer une forme de lutte pour la vie a laquelle 
elle n'avait pas songe, de la ruee vers la capitale d'une 
foule hurlante qui cherche j usque dans 1'eau qui fuse 
un abri centre I'impitoyable Rayon, des routes encom- 
brees, des chevaux qui se cabrent, de tout un enorme 
brouhaha que viennent par instant couper les gemisse- 
ments de ce pauvre petit cure qui s'imagine qu'une 
nouvelle forme de providence poursuit le chatiment 
des offenses dont les gens de sa paroisse se sont rendus 
coupables. L'univers est subjugue, la terreur maitresse 
du monde, les faibles se resignant a subir la loi des 
Hardens. Mais quelques individus, qui ont compris le 
sens de la grande Ie9on, forment en secret le projet de 
chercher en commun, dans 1'oubli et dans le recueille- 
ment, la raison du succes des conquerants, apres quoi 
ils pourront les combattre avec leurs propres armes.,. 



86 WELLS 

Seul espoir qui luirait pour 1'humanite si subitement 
n'intervenait en sa faveur cet allie inattendu, le 
microbe, 1'hote depuis longtemps neutralise par notre 
organisme et centre lequel les forces de 1'habitude 
ne protegent pas le vainqueur. 

Le symbole dans tout ceci est transparent : le Martien 
c'est 1'homme qui, ayant appele la machine a son 
secours, a pu evoluer dans une direction purement 
cerebrale, et s'est deleste de tous ses organes inutiles. 
De sa structure primitive, il n'a conserve* que les e!6- 
ments pour lesquels aucun succedane mecanique n'a 
pu e'tre cree. La parfaite simplicite anatomique des 
Martiens est la contre-partie de la complexite de leur 
outillage. Corps et tte se confondent ; leur visage 
est sans narines ils ne semblent pas utiliser le sens 
olf actif ; une paire de grands yeux sombres entre 
lesquels s'inserre une sorte de bee charnu en rompt 
seule la monotonie ; a 1'arriere, une membrane tym- 
panique fait fonction d'oreille ; autour de la bouche, 
seize tentacules, groupees par paires, dont le monstre 
se sert comme de mains. Si Ton passe a 1'etude de 
1'anatomie interne du Martien, on voit que toute 
fonction qui n'est pas strictement justifiee est depuis 
longtemps abolie chez lui. Le cerveau envoie d'e- 
normes nerfs vers les yeux, 1'oreille et les tentacules 
tactiles. La bouche s'ouvre directement sur les pou- 
mons, eux-m^mes tout pres du cceur. L'appareil 
digestif a completement disparu : les lentes opera- 
tions qui paralysent chaque jour pendant tant 
d'heures les energies humaines ont cesse d'etre pour les 
Martiens une .source de preoccupations ; ils aspirent le 
sang d'un animal vivant de Thomme apres leur 



L'HOMME DE DEMAIN 87 

descente sur la terre, et, au moyen d'une seringue, 
se Tinjectent dans les veines ; leur sante y gagne et 
leur humeur aussi. Les hommes, fait remarquer 
1'auteur, sont heureux ou miserables selon que leur 
foie est en bon ou en mauvais etat. Chez ces e"tres 
terriblement efficients, aucune emotion, aucune fluc- 
tuation, aucune saute d'humeur. 

Le cerveau seul survit, en fait, tirant tout a lui, car, 
dans une societe qui a porte le machinisme a son plus 
haut point de perfection, lui seul demeure une 
necessite cardinale , lui et la main, qui est son agent 
et son educatrice . Ne fournissant pas de depense 
musculaire, les Martiens ignorent la fatigue, et, par 
suite, n'eprouvent pas le besoin du sommeil. Leur 
organisme ne dort pas plus que ne dort le cceur de 
rhomme. Le rendement de ces tres etranges en est 
accru d'autant. Mais ils ont sur rhomme un avantage 
plus precieux encore. Toutes les complications qui 
naissent en mme temps que le desir sexuel, les Mar- 
tiens n'en chargent pas leur vie. C'est, en effet, par 
bourgeonnement qu'ils se multiplient : le jeune Martien 
est rattache a 1'auteur de ses jours, comme Test la 
bulbe a la plante mere ou le jeune polype d'eau douce 
a I'organisme adulte. 

Tel est rtre moral, inaccessible a la pitie*, inflexible 
en ses desseins que, vue sous un certain aspect, semble 
annoncer notre civilisation, l'e"tre qu'un menu peuple, 
pour qui la vie n'est affaire que d'habitude et de com- 
promis, qui travaille a des besognes qu'il tremble 
d' avoir a comprendre , devra peut-^tre un jour 
affronter. Les puerils adversaires du monstre cerebral 
juche sur ses e*chasses metalliques, nous les reconnais- 



88 WELLS 

sons deja dans cette poussiere d'humanite qui pense 
et agit mollement, dans ces individualites craintives 
et routinieres qui s'assurent centre la mort et centre 
les accidents, prennent des trains de plaisir, s'accou- 
plent avec des femmes qu'ils ne desirent pas, mais 
dont le pecule, s'ajoutant au leur, renforcera leur illu- 
sion de securite se hatent le matin vers 1'atelier, 
se hatent le soir vers le diner, et, une fois par semaine, 
dirigent leur pensee vers 1'au-dela, comme si 1'enfer 
etait construit pour des lapins. (La Guerre des 
Mondes.) 

Ceci est ecrit en 1895, vingt ans avant le grand 
reveil... 

VIII 

Le Dormeur s'eveille. L'ame de 1'humanite, plongee 
pendant des siecles dans la torpeur, prenant enfin 
conscience d'elle-mme, le heros, Graham, ouvrant 
les yeux dans un monde administre par une plouto- 
cratie, et ne secouant le joug de cette derniere que pour 
servir d'inconscient instrument au politicien dema- 
gogue, contre lequel il engage finalement dans les airs 
depuis longtemps conquis une lutte dont, au moment 
ou le livre se c!6t, Tissue est encore incertaine. Le 
roman de Wells n'est qu'une representation drama- 
tique des derniers temps du processus de concentra- 
tion industrielle etudie par Marx dans son Capital, 
et dont I'Amerique nous off re deja de si frappants 
exemples. Graham symbolise le travail : sa lassitude, 
c'est celle de rhomme qui, sa journee finie, n'a ni le 
loisir ni la force de songer a la chose publique. Accable 



L'HOMME DE DEMAIN 89 

de sommeil, il tombe endormi sur la greve. Mais 
durant sa torpeur, sa fortune, qui s'accroit par le seul 
jeu de rintert, fait de lui le veritable maitre du 
monde. Cette fortune qu'il ne peut gerer, un groupe 
s'arroge le droit d'en contr61er 1'emploi : gouvernement 
de fait, aristocratic e*conomique et fmanciere qni se 
prevaut du silencieux acquiescement du Dormeur 
que le peuple est admis de temps a autre k contempler 
pour se rendre graduellement maitresse de 1' organi- 
sation politique et policiere. Sous la direction de ce Con- 
seil, I'humanite semble avoir materiellement progresse. 
Sa puissance mecanique s'est considerablement accrue. 
C'est 1'age de 1'acier. Les cites ont absorbe les villages, 
les routes sont enduites d'une substance qui les rend 
lisses et dures comme un miroir. Dans les villes, au 
flanc des enormes blocs qui ont remplace les maisons 
isolees, courent des plateformes aeriennes : ce ne sont 
partout que cables, generatrices, passerelles vertigi- 
neuses, postes d'atterrissage pour les avions qui sil- 
lonnent 1'air. Qui est maitre des debarcaderes et des 
centres d'energie actionnant les trottoirs roulants est 
maitre du monde. En dehors de ces agencements assu- 
rant aux habitants toutes les facilites d'un rapide 
deplacement, mille dispositifs ingenieux permettent 
a chacun de vivre plus pleinement et plus intensement : 
les journaux sont remplaces par de gigantesques phono- 
graphes, 1'alimentation est devenue tonique et ration- 
nelle ; grace a un appareil special de vision a distance, 
chacun peut tre de chez soi temoin de la piece qu'il 
prefere ; la confection des habits, par 1'utilisation 
d'une sorte de forme metallique qui epouse et reproduit 
tous les contours du corps, se fait en un instant. Mais 



go WELLS 

si, materiellement, le monde a progresse, on cherche 
en vain les traces d'une morale. C'est une societe 
sans scrupules, frenetique dans 1'action comme dans 
la jouissance, que celle qui accueille le Dormeur 
a son reveil et cherche a le gagner. La foule est en 
proie a une veritable fievre de speculation. Les femmes 
sont, comme les hommes, entrainees vers le plaisir, 
refusent la maternite ou confient leurs enfants a 
d'etranges pouponnieres, serres chaudes ou un curieux 
mecanisme, ayant 1'aspect d'une poitrine humaine, 
assure rallaitement des petits tres indesires. Dans les 
receptions, epouses et courtisanes se coudoient. Le 
Conseil regne par la corruption, achetant les partis et 
la presse. C'est, sur toute la terre, une formidable 
eclosion de trusts, de compagnies, de syndicats qui, 
tous, pretendent travailler au developpement de la 
fortune du Dormeur. Mammon est devenu le Dieu d'un 
monde unifie, scientifiquement organise, soumis a la 
tutelle d'un mandarinat economique, d'un monde 
amoral et excitable, de concurrence ardente, dont des 
Cites de Plaisir absorbent les elements fatigues ou 
pervers, et dans lequel des entreprises d'euthanasie 
donnent, pour les puissants, un gout de volupte a la 
mort elle-mme. 

Mais, comme dans La Machine, la vie de la surface 
a pour pendant une vie des profondeurs ; c'est 1'acti- 
vite du peuple du sous-sol, de pauvres tres qui ont 
perdu jusqu'a 1'illusion de la liberte, qui permet aux 
speculateurs et aux courtisanes de brasser a pleines 
mains cet or, devant lequel la terre est prosterne'e. 
Ce qu'on rencontre dans les galeries de 1'immense 
domaine du Dormeur, c'est d'abord un troupeau de 



LHOMME DE DEMAIN QI 

creatures miserables, uniformement values, au visage 
jaune et aux yeux mornes , que parque et entretient 
le Labour Department, impitoyable organisation, qui 
semble avoir son origine dans 1'Armee du Salut, jadis 
rachetee par le Conseil. Pour ces debris humains, pas 
d'euthanasie : une mort facile n'est pas a la portee 
des pauvres. En echange de 1'abri d'un jour, ils 
doivent donner le travail d'un jour. Plus loin, dans des 
sortes de soukhs souterrains, voici les specialistes, au 
corps rabougri, aux levres et aux narines rongees par 
quelque poison industriel : simples accessoires de la 
machine, ils travaillent eh silence sous la surveillance 
d'une police speciale. Mais, a 1'oppose des Morlocks, 
chez eux I'assimilation n'est pas complete ; en depit 
des moyens employe's 1'hypnotisme entre autres - 
pour supprimer en eux tout vestige d'humanite, leur 
deche"ance n'est que partielle. Ils ont garde leur foi 
dans le Dormeur. La formule de derision qui a cours 
parmi les corrupteurs comme parmi les corrompus : 
Quand le Dormeur s'eveillera... a conserve pour eux 
tout son sens prophetique. Et lorsque le Dormeur, 1'idee 
de pitie et de charite, se dresse enfin, ce sont eux qui 
lui font un rempart de leur corps, et qui, au cours de 
la bataille qui amene I'ecroulement de la puissance du 
Conseil, saignent et meurent pour lui. Sterile victoire ! 
Aux huit trustees succede Ostrog, le politicien, le 
foment eur de troubles qui, s'etant aper9U que sans 
Taide d'une idee il ne pourra renverser le regime qui 
refuse d'utiliser ses services, a hate* le reveil de Gra- 
ham. Mais, pas plus dans 1'etat democratique que dans 
1'etat ploutocratique, le Dormeur n'exercera la realite 
du pouvoir. L'orgueil des premiers dirigeants n'aura 



92 WELLS 

fait place qu'a une forme plus souple d'ambition. On 
tentera d'abord d'enerver Graham au sein des voluptes. 
II demandera des comptes : on feindra de les lui rendre. 
II demandera a explorer son royaume : on s'offrira a 
lui fournir un guide. Mais les forces de 1'amour veillent 
pres de Graham ; une femme, qui croit en sa haute 
mission, ne rve que d'etre sa servante, 1'avertit du 
danger : le peuple doute, le peuple, dont le sort n'a pas 
change, lui demande de prendre en main sa cause. 
Dans les galeries qu'il parcourt, Graham entend la 
revolte gronder. II se tourne vers Ostrog. II ordonne, 
il menace. Mais Ostrog sourit de ses emportements. 
C'est qu'il a trop longtemps complete, manoeuvre 
pour ne pas savoir combien peu comptent a 1'heure 
actuelle les forces inorganiques qui s'imaginent gou- 
verner le monde en regard des puissances organiques 
qui, silencieusement et sans apparat, controlent tous 
les rouages de 1'organisation economique. Le peuple 
peut s'agiter, crier, il peut a la rigueur faire des 
emeutes : il ne peut plus faire des revolutions. II est 
sans chefs reels, mene par des sentimentaux. On peut 
c'est ce qu'Ostrog a fait lui donner 1'illusion de la 
democratic, feindre de croire, lorsque Ton a besoin de 
se servir de lui, qu'un regime egalitaire est dans le 
domaine des choses possibles. Mais 1'ere de la demo- 
cratic est close a tout jamais, close depuis que les 
masses serrees ont cesse de gagner les batailles, et 
que le canon lourd, le cuirasse geant, le chemin de fer 
strategique sont entres en scene. Nous sommes au 
jour de la richesse. Tout le pouvoir est pour ceux qui 
peuvent manier la richesse. L'homme du commun est 
une unite impuissante. Notre organisation est d'une 



L'HOMME DE DEMAIN 93 

complexite qui depasse son entendement. Remarquez 
bien qu'Ostrog n'est pas absolument ici le porte-parole 
de Wells. Ostrog croit a la venue du surhomme ; 
Wells entend pre*parer celle d'une sur-espece. Ostrog 
veut que toutes les forces de 1'Etat s'humilient devant 
ceux qui, par les precedes brutaux que la nature 
emploie, se sont hisses jusqu'aux fonctions direc- 
trices : Wells pretend, au contraire, que rultime devoir 
de toute societe, c'est de creer artificiellement, par des 
lois sages, par une organisation economique ration- 
nelle, un ensemble de conditions permettant aux 
meilleurs, a ceux qui sont le mieux prepares et le plus 
decides a travailler a 1'avenir de la race - et non aux 
seuls individus capables d'un effort frenetique de 
tirer le plus possible d'eux-meTnes et de se reproduire. 
Pour toute cette humanite qui souffre, qui, dans 1' effort 
et dans la confusion, cherche a atteindre quelque chose 
de plus grand qu'elle-meTne, Ostrog n'a que sarcasmes : 
Quel droit cette foule a-t-elle de se plaindre ? Qu'es- 
pere-t-elle ? Que veut-elle ? Elle travaille mal, et elle 
pretend a la remuneration de ceux qui travaillent 
bien. Elle veut en son zele detruire les paradis arti- 
ficiels ou se consument nos vicieux et nos impuissants ; 
elle se pretend libre : mais c'est a 1'interieur de soi 
que Ton acquiert la vraie liberte. Dechainez cette 
meute, et elle se donnera de nouveaux maitres : 
Aussi longtemps qu'il y aura des moutons, la nature 
tiendra la main a ce qu'il y ait des betes de proie. 
Non, 1'avenir n'est pas pour ces gens-la, le monde 
n'est pas un lieu de refuge pour les medicares, les 
intelligences pesantes ou les enerves. Qu'ils se sou- 
mettent ou qu'ils disparaissent. Leur devoir 



94 WELLS 

et c'est un tres beau devoir est de mourir. 
Mais avec quel soin nous devons recueillir cette 
premiere parole d'optimisme de Wells, ce premier elan 
du coeur, ce premier acte de foi Ostrog a eveille 
quelque chose de plus grand qu'il ne pensait . Comble 
d'imprudence, il a laisse le Dormeur s'initier au fonc- 
tionnement du dernier cree des instruments de la 
science : 1'avion. Graham accepte la lutte. II declare 
a son interlocuteur que contre les multitudes en emoi 
il ne tolerera aucune violence. Ostrog, jetant bas le 
masque, lui annonce alors qu'il est son prisonnier. 
Mais le peuple a apergu Graham. Un combat de rue 
s'engage ; Ostrog a le dessous et s'enfuit en monoplan. 
Court repit pour le Dormeur. Ostrog a bientot rallie 
1'armee noire qui, transported par la voie des airs, 
devra retablir son pouvoir. Graham fait preparer 
1'engin qu'il pilote depuis la veille ; mais, avant de 
s'envoler, il tient a dire a son peuple quel est le sens 
de Teffort qu'il va accomplir : Je suis venu a vous du 
passe. Mon siecle etait un siecle de re"ves, de commen- 
cements, de nobles esperances... Et qu'est devenu 
rhomme apres deux cents ans ? De grandes cites, une 
enorme puissance, une grandeur collective qui sur- 
passe nos rves. Nous n'avions pas travaille pour cela, 
et c'est cela qui est arrive. Mais qu'a-t-on fait des 
petites vies qui composent cette vie plus ample ? Rien 
n'est change de la douleur, un dur labeur, des 
existences comprimees et qui n'atteignent pas leur 
but, sur lesquelles s'exerce la tentation du pouvoir, 
la tentation de la richesse, absurdes et steriles. Les 
vieilles croyances se sont evanouies et transformees, 
la foi nouvelle Y a-t-il une foi nouvelle ? . . . Charite 



L'HOMME DE DEMAIN 95 

et pitie ; beaute et amour des choses qui sont belles... 
Donnez-vous comme le Christ s'est donne lui-me'me sur 
la croix. Peu importe que vous ne compreniez pas. 
Peu importe si vous semblez echouer. II n'y a de foi 
que la foi... Void mon testament : Tout ce qui m'appar- 
tient dans le monde, je le donne au peuple du monde. 
Je vous le donne, et je me donne a vous. Et, selon ce 
que Dieu decidera ce soir, je vivrai, ou je mourrai avec 
vous. 

Puis c'est la melee autour des debarcaderes, 1'avion 
de Graham prenant son vol, la lutte inegale, en plein 
ciel, contre la flottille d'Ostrog, la chute du Dormeur... 
Mais il n'y a la qu'un des episodes d'un drame aussi 
mysterieux que Test elle-me*me la destinee de 1'espece 
humaine, d'un drame dont les plus clairvoyants ne 
peuvent entrevoir le denouement. Qui 1'emportera, 
de la loi d' amour, de la bonne volonte contenue dans 
chaque homme, ou de ces terribles causes operantes 
qui tendent a rendre plus implacable encore le gou- 
vernement des choses, qui, tout en accroissant notre 
bien-etre, reduisent la somme de nos libertes et font 
du monde 1'apanage d'une minorite d'individus 
capables, decides, amoraux, drainant la richesse, 
maitres de la production ? Qui gagnera d'Ostrog ou 
du Peuple ? , ecrit Wells dans la preface de la rendition 
du Dormeur (1911). Question que nous laissons 
pendante, et qui sera encore pendante dans des milliers 
d'annees. 



96 WELLS 



IX 



Nous quittons maintenant 1'atmosphere terrestre. 
Wells donne quelques tours a la molette de mise au 
point de la lunette avec laquelle il explore, dans le 
temps aussi bien que dans 1'espace, les tendues ou il 
a chance de decouvrir quelque civilisation qui prolonge 
1'actuelle civilisation humaine, et voici qu'une nouvelle 
conception du progres surgit devant nous. A la suite 
de Cavor et de son passager Bedford, nous nous trou- 
vons engages dans les galeries de la lune, cette enorme 
fourmiliere. Ici toute vie a la surface est impossible. 
Chaque journee lunaire -- qui equivaut a quatorze 
journe"es terrestres est en effet suivie d'une nuit de 
rnSme duree durant laquelle la temperature s'abaisse 
a 273 C. Toute differentiation de deux especes, du 
genre de celle qui semble annoncee dans Le Dormeur 
et atteint dans La Machine sa liniite extreme, ne 
saurait tre ici envisage*e. C'est a une autre formule 
d'organisation qu'il faut recourir. Elle est infiniment 
plus delicate et plus complexe, suppose chez les orga- 
nises une volonte d'adaptation que nous n'avons pas 
rencontree jusqu'ici. La nature, en errant des condi- 
tions e"gales pour tous, supprime du me"me coup ls 
principaux facteurs de revolution : celle-ci cesse d'etre 
subie, pour devenir voulue. Les lunaires peuvent se 
faire physiologiquement du progres l'ide"e qu'il leur 
plait. Par ailleurs, Tor se trouvant tre, dans notre 
satellite, le plus vil des metaux, ce n'est pas la con- 
centration d'une richesse inerte entre les mains d'une 



L'HOMME DE DEMAIN 97 

minorite qui peut devenir le facteur economique pre- 
ponderant. L'intelligence des senelites se meut done 
librement. Le but qu'ils ont en vue, c'est d'obtenir 
de tous les rouages de 1'organisme social un rendement 
superieur, c'est une utilisation des competences telle 
que tout frottement et tout tatonnement se trouve 
en'mine*. Le moyen auquel ils ont recours, c'est une 
hyper-specialisation de tous les agents sociaux, une 
modification, non seulement mentale, mais physique 
de chaque individu, qui le rend parfaitement et exclu- 
sivement apte a la tache qu'il aura a remplir au cours 
de sa vie. En somme, progres a I'interieur d'une civili- 
sation, dans laquelle s'opere une subdivision de plus 
en plus precise et plus delicate des besognes, et qu'un 
dernier acte d'intelligence fixe definitivement. Ce 
resultat est atteint en premier lieu par une education 
dont, nous dont les e*coles faonnent les esprits a la 
grosse, n'avons qu'une bien vague idee; en second lieu, 
par une savante utilisation de 1'hypnotisme ; enfin et 
surtout par la pratique d'une veritable chirurgie 
sociale : greffes artificielles, compression des organes 
qui n'auront pas a entrer en jeu, dilatation de ceux 
dont 1'action sera preponderante ; bref , c'est dans la 
lune un recours quotidien aux methodes inaugurees 
de nos jours par Carrel et dont Metchnikoff, ce savant 
double d'un philosophe, a presage les merveilleux 
effets. (Cf. Un Anglais regarde le Monde : Quelques 
decouvertes possibles). Ainsi, selon les besoins de la 
communaute, I'mtelligence collective des Senelites 
modele des corps, cree de nouveaux types, en supprime 
d'autres, provoque chez le patient des gouts et des 
appetits qui lui font accepter avec joie son labeur, fait 



gS WELLS 

taire les instincts qui pourraient s'insurger en lui ou 
1'amener a se diriger vers une forme d'activitd plus 
ou moins voisine de celle qui lui a 6t6 assignee. II n'y a 
ni le moindre frottement ni le moindre jeu dans ce 
delicat mecanisme. Chaque jour de nouvelles cate*go- 
ries d'agents apparaissent que quelque subtile modifi- 
cation physiologique prepare a 1'accomplissement 
d'une fraction de la besogne que pre'ce'demment un 
meTne individu assumait tout entiere. Non seulement 
la f ourmiliere comprend plusieurs centaines de varie'tes 
d'insectes, mais entre une espece et 1'autre on d^couvre 
toute une gamme de types interme'diaires. Une divi- 
sion semble pourtant s'e*tablir entre les individus chez 
qui le cerveau, et ceux chez qui les membres sont 
hypertrophies. Les premiers sont au sommet de la 
hierarchic lunaire, car, cette fois, ce n'est plus le r61e 
economique d'une classe, mais la valeur de ses idees, 
le volume des connaissances que peut contenir son 
cerveau qui la rend preeminente. Volume est bien le 
mot qui s'impose, la boite cranienne etant remplacee 
chez les Selenites par une simple enveloppe presque 
inde'finiment extensible et dans laquelle viennent se 
loger toutes les notions dont, dans le monde des 
hommes, les livres sont les dpositaires. Chef supreme 
de 1'Etat, ganglion central de ce prodigieux organisme, 
toute Science et toute Sagesse, sige dans la galerie 
la plus profonde le Grand Lunaire. Corps minus- 
cule sur lequel est pos6 un globe de plusieurs metres 
de diametre, sorte de vessie a Tinterieur de laquelle, 
sous 1'effort d'une pense'e qui jamais ne se repose, Ton 
voit se tordre et se contracter des circonvolutions. 
Spectacle majestueux et pitoyable , telegraphic 



L'HOMME DE DEMAIN 99 

plus tard de la lune Cavor a son compagnon, qui seul 
a pu rejoindre notre planete. Le Grand Lunaire est 
entour6 d'une pleiade encyclopedique de docteure 
et d'eYudits, dont le cerveau, bien que plus petit, n'est 
aussi qu'une gelee vacillante de savoir . La dispro- 
portion entre leur tte et les parties moyenne et infe"- 
rieure de leur corps est telle que certains d' entre eux 
les plus respectes sont incapables de se mouvoir 
et ne se d^placent qu'en chaise a porteur, pre*ce"de*s de 
crieurs qui clament leur renomme*e. Ces savants 
accumulent lecons et experiences comme 1'abeille 
du Texas accumule le miel dans son abdomen dilat . 
Jaloux et irascibles comme leurs collegues humains, 
ils sont accoutumes des 1'enfance a dedaigner tout ce 
qui n'a point trait a la science dont ils s'occupent. 
Rien n'a d'attrait pour le mathematicien que les mathe"- 
matiques : sa voix n'est plus qu'une stridulation tout 
juste propre a 1'enonce des formules ; a toute question 
qui n'est pas present e"e sous forme de probleme, son 
oreille reste sourde ; il a perdu la faculte* du rire et il 
n'y a que quelque faute centre le raisonnement mathe- 
matique qui puisse le dander. Ainsi, en passant par le 
linguiste, par 1'administrateur charg6 du gouverne- 
ment d'un certain nombre de pieds cubes de la 
lune, nous descendons jusqu'aux toes charges des 
besognes mecaniques, les uns tout muscles, les autres 
tout membres, tels les gardeurs de veaux lunaires , 
les autres, tels les souffleurs de verre, tout poumons ; 
il y a des ouvriers employes a la preparation des pro- 
duits chimiques, et ceux-la out un nez proe"minent ; 
il y en a qui doivent actionner des cloches, et ils sont 
tout oreille. Des injections pratique*es des le premier 



100 WELLS 

age ont active chez certaines classes la croissance d'un 
membre ou le developpement d'un viscere ; d'autres 
fois, on a eu recours a un se*jour prolonge* dans des 
sortes de jarres dont ne peuvent emerger que quelques 
parties du corps. Plus de plaintes : chacun, sachant qu'il 
ne peut pas plus sortir de son metier qu'il ne peut 
sortir de Iui-m6me, y prend bientdt un plaisir extreme. 
Mais la providence, dans 1'Etat se*le*nite, fait sentir 
plus loin encore ses effets. II peut arriver que les 
calculs des economistes soient en defaut, que 1'offre 
de main-d'ceuvre soit superieure a la demande : Ton 
drogue alors les chomeurs et on les range bien sagement 
dans un coin, ou ils sommeillent en attendant le jour 
oil Ton aura besoin d'eux. 



X 



Enfin, en 1904, Wells s'apenpoit qu'il est dans le 
monde un antagonisme plus fondamental encore, plus 
gros de consequences pour 1'avenir de l'homme que 
celui dont il nous avait, dans ses premieres oeuvres 
d'imagination, revele" 1'existence : que la vraie bataille 
ne se livrera pas entre les individus qui peuplent la 
surface et ceux qui habitent les profondeurs de la 
terre, entre ceux dans les mains desquels Involution 
economique a mis la richesse et la puissance et ceux 
qu'elle condamne k un travail servile. Ni nos oiigines, 
ni notre condition ne suffiront a nous ranger dans 
Tune ou 1'autre des deux armees qui, finalement, 
devront s'affronter : 1'armee des enfants de la Science, 
d'une part ; celle des 6tres dont 1'habitude, la tradition 



O M M E DE D E M A I N 

sont 1'unique ressort, de 1'autre. Les deux grandes 
families humaines appelees a se faire face dans le 
cours des siecles seront celle qui obe*it et celle 
qui re'siste a la grande loi de croissance, celle qui aura 
absorbe' une dose, petite ou grande, de I' Aliment des 
Dieux, et celle qui, de tout son pouvoir, s'opposera 
a la diffusion de ce dernier. 

Nombreuses et de qualite' tres diverse sont les forces 
qui concourent a la creation aussi bien qu'a la distri- 
bution du merveilleux produit. Nul ne peut dire si la 
part de Intelligence est plus grande que celle de la 
vanite ou du simple hasard. A Forigine, nous trouvons 
1'acte createur du savant, qui peut d'ailleurs c'est, 
dans le livre, le cas de 1'un des inventeurs n'tre 
qu'un cerveau mediocre, hante* par une idee fixe, 
a little discoverer of great discoveries, poursuivant, 
doucement obstine, ses investigations sans se demander 
un instant si de la de*couverte qu'il pressent surgira 
un univers nouveau, modifie dans sa structure, dans 
ses ide*es. A d'autres moments les agents du progres 
ne sont plus que les manoeuvres inconscients et bornes 
que la science utilise, tel ce couple Skinner, prepose* a 
la garde de la ferme d'elevage oil se fait 1'essai de 
I'Herakleophorbia, et qui ayant laisse par negligence 
se repandre sur le sol une petite quantite de l'Alirnent 
des Dieux, voit, epouvante, sa demeure envahie par 
une vegetation tropicale, tandis que des gupes, 
grosses comme des perdrix, et des rats, gros comme des 
chiens, vont porter la terreur dans les villages voisins. 

Et voici que toute la nature s'en impregne, de cette 
herakleophorbia, la nature qui sans cesse cherche a se 
surpasser : 1' Aliment passe dans la seve de la plante, 



102 WELLS 

dans le sang de 1' animal, bientot dans celui de Thomme 
lui-meTne. On a beau bruler, elaguer, c'est, a tout ins- 
tant, sur un point ou 1'autre du pays, une nouvelle 
manifestation de la victorieuse poussee. Par curiosite 
scientifique, par inte're't, par cet obscur instinct qui 
pousse I'e'pouse Skinner, fuyant la ferme devenue 
inhabitable, a cacher sous son manteau un pot de 
1'Aliment qu'elle destine a 1'un des petits-enfants 
qu'elle va retrouver au village, il n'est personne qui, 
dans sa sphere, ne travaille a repandre un peu plus de 
grandeur sur le monde. Les eaux, le vent qui chasse au 
loin les semences des orties g^antes qu'il faudra abattre 
a coups de hache, sont eux-me'mes complices. Et 
bientot, alimentee directement par la main de la 
science ou nourrie par des parents qui ne comprennent 
pas ce qu'ils font, parait aux yeux du monde stupefait 
une race de geants : ils s'ignorent les uns les autres, 
ils viennent de tous left points de 1'horizon, chacun 
d'eux incarnant une des formes possibles de la force 
et de la majeste. II y a d'abord les geants fils de 
Redwood et de son associe", 1'inge'nieur Cossar, ration- 
nellement eduque's, formidables ouvriers en me*taux 
et constructeurs de routes ; il y a la princesse royale, 
symbole d'une aristocratic rege'neree, sur laquelle 
Winkles, le medecm arriviste, a voulu essayer Teffet 
de 1' Aliment. Ceux-la sont grands par leur volont^ 
constructive, par leur resolution de mettre un terme a 
tous les aspects du desordre et de la misere ; ils sont 
grands par la force d'amour qui est en eux. D'autres 
sont grands par leur candeur, par la naivete du re" ve 
qu'ils abritent, tel ce Caddies, rejeton des Skinners, 
objet d'effroi et de mepris pour la paroisse qui doit 



L'HOMME DE DEMAIN 103 

pourvoir a son entretien, Caddies, le proletaire, qui, 
mis au moulin de discipline, franchit un jour, sentant 
sa vigueur, mu par un obscur besoin, les limites de 
1'espace que ses maitres ont assigne a ses pas et, 
gauche et pesant, s'en va vers la cite, la cite que 
nourrissent ses pareils, la cite" flamboyante et factice, 
ou il tombe sous le feu de salve de la police avant d'en 
avoir pu de"chiffrer renigme. 

En regard des geants, le menu peuple, obstine"- 
ment tourn6 vers le passe, niant residence, feignant 
d'ignorer les forces de changement, se cramponnant a 
quelque tlot de tradition, ch&issant tout ce qui est 
petit : petites maisons, petits enclos, routes etroites, 
toujours pre"t a voler au secours des petites nations, 
associant 1'idee de grace ou de beaute* a celle de 
petitesse ; les mediocres, les temporisateurs, les 
potentats de village, ceux qui, pareils a cette raide et 
ombrageuse Lady Wintershoot, sur les terres de 
laquelle le sort a fait naitre le jeune Caddies, tien- 
nent rigueur au peuple d'avoir des appetits plus 
vigoureux que ceux que la charite* pouvait jusqu'a 
present satisfaire ; les allies des derniers hobereaux, 
le cure et le me'decin de campagne, qui persistent a 
voir dans toute grandeur une sorte d'impertinence 
sociale, une tare que celui qui en est afflige doit cher- 
cher a mr squer ; ennemis aussi de 1' Aliment sont les 
malheureux qui s'opposent a ce qu'on les deloge de 
leurs demeures malsaines, ceux, un peu plus fortune's, 
qui montent jalousement la garde devant leurs titres 
de propriete et qui, menagants, se dressent contre les 
jeunes Cossars lorsque ces derniers, voulant mettre a 
execution le vaste plan qu'ils ont con9U, se preparent 



104 WELLS 

a leur construire de belles villes bien aeries et & substi- 
tuer aux chemins tortueux une noble route filant tout 
droit vers 1'horizon. En dernier lieu, le raffine", 1'etu- 
diant perdu dans des details d'erudition, qu'entfcte ce 
vacarme et qui gemit sous I'dpreuve que son sens des 
proportions se voit infliger. 

Toutes les forces de resistance sont coordonnees, 
manceuvrees par Caterham, le politicien, rhomme pour 
qui, hors du nombre, rien n'existe, qui ne semble pas 
se douter qu'il est des lois physiques et economiques, 
des quantites et des reactions que toute I'humanite, 
votant nemine contradicente, ne pourrait abolir, et aux- 
quelles il faut se soumettre si Ton ne veut disparaitre. 
De tous ces types, le politicien est celui que Wells 
execre le plus; il est pour lui le fleau du monde mo- 
derne, le monstre a la fois souple et loquace, sorte 
de rhinoceros civilise engendre par la jungle demo- 
cratique. Voyez-le manier 1'argument sentimental, 
debiter ses lieux-communs : Quel compte les createurs 
de la boom-food tiennent-ils des vieilles institutions 
de 1'Angleterre, de la sagesse des anctres ? Que font- 
ils du droit qu'ont les parents d'elever leurs enfants 
comme ils le furent eux-mtoes ? Caterham songe a 
fonder une Association centre 1'envahissement de 
1' Aliment ; il jette les bases d'une Societe pour la 
Preservation des Justes Proportions. II parle. Puis 
battu, oblige* de constater qu'une partie du monde 
exige maintenant sa dose quotidienne de boom-food, 
il se retire sur de nouvelles positions, va, au lendemain 
d'un assaut infructueux contre les geants, trouver 
Redwood qu'il avait d'abord fait arrester, 
suggere, en guise de compromis, que des zones spe- 



L'HOMME DE DEMAIN 105 

dales soient reserves a ces derniers, qu'ainsi peut- 
tre les deux especes, la grande et la petite, pourraient, 
sans se g6ner, cohabiter sur la terre... 

Et le livre se c!6t sur une vision du Camp des 
Grants, retranches pour la lutte supreme, conscients 
de leur force et fourbissant leurs armes, auxquels 
Redwood est alle porter la reponse de Caterham. 
Tout dans le camp vibre et flamboie. Vtus les uns de 
cuir, les autres d'acier, emergeant d'un gouffre ou 
dresses sur le rempart, fouillant 1'air de leurs projec- 
teurs puissants ou preparant dans un coin les obus 
monstrueux charges de boom-food, dont ils se pre*- 
parent a arroser les positions des pygmees, les geants 
saluent le Pere, le savant aux cheveux aujourd'hui 
blanchis et qui a peine a reconnaitre son oeuvre. Et, 
dans une obscurite qui senible elle-me'ine chargee de 
pensee, Rewdood lit aux guerriers attentifs 1'offre de 
partage du monde. Alors, c'est, re*percute*s par les 
parois abruptes, une s6rie de : non ! peremptoires. Le 
progres n'admet pas de partage. L'ide"al nourri par les 
petites gens de pouvoir se reproduire en paix, de per- 
petuer jusqu'a la fin des siecles leurs pratiques, leur 
morale minuscule, ne se realisera pas. De gre ou de 
force, il faudra qu'ils prennent 1'Aliment. Sans doute 
on verra encore des geants abattus, mais ceux qui les 
tueront ne detruiront que de la chair et des os, car la 
grandeur est non seulement dans V Aliment, elle est 
dans le dessein des choses . Et il faut qu'il en soit 
ainsi, il faut que la bataille soit livre*e jusqu'au bout, 
car petits et grands ne peuvent s'entendre. Bataille 
qui se prolongera pendant des generations et des 
generations, bataille qui n'est autre que la vie, les 



106 WELLS 

petits essayant d'entraver les grands, les grands 
pesant sur les petits . La terre n'est pas un lieu de 
repos ! clame une derniere voix ; il faut qu'a travers 
nous Tinvincible force de croissance passe, se fraj^ant 
un chemin vers le ciel, vers Dieu, vers la lurniere. II 
faut que nos enfants, hommes et femmes, soient porte"? 
plus avant que nous ne 1'avons e'te. 

Un appel retentit : Le fer attend ! Le martelle- 
ment rythmique reprend, le metal flamboie, le feu 
d'un projecteur enveloppe un instant la forme du 
ge*ant qui, mieux que les autres, a dit 1'espoir de tous, 
et qui maintenant, vaste silhouette noire campee 
centre le ciel e"toile*, semble menacer, en un geste 
puissant, le firmament et la multitude de ses astres. 



CHAPITRE III 

LE CRITIdUE DE LA SOClfiTfi 
BRITANNIQUE 



II y a, & regard de toute society des tres dont 
Tattitude est passive et d'autres qui sans cesse reagis- 
sent, des assimiles et des non assimiles. De multi- 
ples raisons concourent a faire adopter par chacun 
d'entre nous Tune ou 1'autre de ces attitudes. Raisons 
d'he're'drte ou d' education : il se peut que par notre 
naissance nous appartenions a 1'une des classes dont 
1'ensemble constitue 1'armature de la nation ou du 
groupement ethnique dont nous faisons partie, que 
des 1'enfance nous ayons puise au fonds d'ide"es qui 
depuis des siecles Talimentent ; il peut se faire, au 
contraire, que nous soyons englobe"s dans des elements 
qui n'ont pas encore ou qui ont perdu le droit de cite, 
que notre Education soit notre ceuvre propre, que 
nous ayons gard T esprit assez libre pour choisir parmi 
les ide"es en cours celles qui s'accordent avec nos ten- 
dances et notre temperament. II y a ensuite des raisons 
qu'on pourrait qualifier d' accident elles ; nous serons 
prets a louer qui nous a fait bon accueil, a critiquer 
qui ne nous a ouvert sa porte qu'a moitie ou sans cesse 



108 WELLS 

nous oblige a nous souvenir que notre origine differe 
de la sienne ; nous serons enclins a fermer les yeux sur 
les tares ou les faiblesses d'une organisation au sein 
de laquelle nous aurons pu librement nous e'panouir, 
ou les voies du succes se seront trouvees aplanies, ou 
Ton n'aura pas exig de nous de comptes trop rigou- 
reux ; a 1'oppose", nous jugerons mauvaise une socie'te' 
dominie par les influences qui se seront oppos6es a 
notre ascension, nous chercherons a decouvrir ceux de 
ses rouages qui ont pris quelque jeu, nous la somme- 
rons de se justifier. Une simple blessure d'amour- 
propre peut faire d'un homme un revoke, une affection 
profonde pour un tre qui nous vient d'une contree 
inconnue deborde sur cette contree elle-m&ne. Et puis 
il y a une accoutumance des sens qui entraine une 
accoutumance de 1'esprit. C'est enoncer un truisme que 
dedire qu'a vivre toujours pres de quelqu'un on devient 
aveugle a ses defauts, qu'a force de frequenter un 
milieu on arrive a n'en plus distinguer les traits 
essentiels. Mille details heurtent ou blessent le nouveau 
venu qui ne retiennent guere 1'attention de ceux qui 
habitent la maison depuis longtemps ; ce ne sont pas 
les mmes objets qui prennent du relief pour nous 
lorsque nous entrons par 1'entree des voitures que 
lorsque nous entrons par 1'escalier de service. II faut 
finalement tenir compte de la force des idees, qui, nous 
1'avons montr<5 au debut de ce livre, s'exerce dans 
chaque cas avec une intensite diffeYente. Celui qui est 
refractaire aux idees est en general facilement assimi- 
lable : il entre les mains vides, sans bagage, dans le 
monde qui 1'accueille ou dont il a force 1'entree ; celui, 
au contraire, qu'une idee possede, arrive, muni d'un 



LE CRITIQUE DE LA SOCIET& BRITANNIQUE IOQ 

rniroir concave ou convexe, dans lequel toutes choses 
ne se refleteront que deformees. II promene en tous 
lieux, Ik ou les hommes s'assemblent, deliberent, pel- 
nent, aiment, se recre'ent, son eternel : pourquoi ? 
Les actions, les pense*es, les croyances de ceux au 
milieu desquels il se meut, il les soumet au re*actif 
elabore par son propre esprit, et, selon que le resultat 
est positif ou negatif, il absout ou condamne. Le ton, 
d'ailleurs, sur lequel ses critiques seront formulees 
dependra de 1'epoque ou 1'idee qui regne sur lui en 
maitresse se sera introduite en lui. II y a des individus 
qui n'ont pas encore atteint, d'autres qui ont depasse* 
le stade d'asshnilation ; la qualite de 1'effort critique 
fourni dans le premier cas ne sera pas le me'me que 
dans le second. L'ecrivain, parti d'en bas, qui donne 
cours a sa verve satirique avant qu'un franc contact 
se soit etabli entre lui et la societe qu'il pretend stigma- 
tiser, sera surtout frappe par une activite de surface, 
penetrera difficilement jusqu'a la vie interieure des 
personnages qu'il pretendra decrire, aura tendance a 
les faire parler un ou deux tons plus haut qu'ils ne 
parlent en fait, dramatisera leurs attitudes, ne donnera 
pas aux silhouettes cette mollesse, ne les entourera 
pas de ce halo que prennent necessairement choses et 
gens dans rintimite desquels nous nous trouvons 
depuis longtemps. C'est ce defaut, cette incompre- 
hension, provenant moins d'une erreur de rintelli- 
gence que de 1'absence de sympathie, qui gate quel- 
ques-uns des ouvrages oil Wells s'attaque aux classes 
qui dirigent encore le monde britannique. Au con- 
traire, un romancier qui, durant un temps, a etc* le 
familier d'une elite politique ou mondaine, qui en a 



110 WELLS 

goute le charme, et qui ne s'en est detache que parce 
que quelque chose d'autre et de plus haul 1'appelait, 
saura, lorsqu'il lui arrivera de jeter un coup d'oeil en 
arriere, enfermer chacun de ses personnages dans sa 
vie de tous les jours, mettra tres exactement dans sa 
bouche les mots dont il se servait ; pour en montrer 
la petitesse, il n'aura pas besoin de lui preter de defauts 
imaginaires ; il n'aura, sans rien changer a ses exactes 
dimensions, qu'a lui donner comme fond la noblesse 
de 1'idee ou 1'ampleur du rve auquel des hommes de 
sa taille ne sauraient atteindre. Ces charmants fan- 
toches, il en connait tous les mobiles, ils ont jadis 
peuple sa propre existence : comment pourrait-il 
leur tre vraiment severe sans faire souffrir un peu 
le passe* ? Au lecteur d'apprendre a lire a sa veritable 
e^chelle chacun de ces caracteres. C'est de la sorte que 
precede chez nous un Anatole France : relisez la serie 
des Bergeret, et comparez le portrait que le maitre 
nous donne des Brece, des Bonmont, des Gromance, 
a celui que Wells, critique de 1'aristocratie britanni- 
que, nous offre, par exemple, de Lady Drew, dans 
Tono Bungay, de Lady Beach Mandarine, dans La 
Femme de Sir Isaac Harman. II y a toute la difference 
d'un pastel a une eau-forte. Alors que, gravement, le 
due de Brece fait visiter a ses hotes, 1'abbe", le general, 
le substitut, sans leur faire grace d'un detail, le chateau 
de ses peres, que, tout en se rhabillant dans la gar- 
conniere du jeune Dellion, la fringante M me de Gro- 
mance discute sur les moyens de faire nommer Guitrel 
e*vque, un France narquois et un peu libertin semble 
nous dire : Voyez ! Ce n'est que cela... Wells, lui, 
semble bien decide* a faire rentrer dans ses personnages 



LE CRITIQUE DE LA SOCltXE BRITANNIQUE III 

toutes les idees, toutes les tendances centre lesquelles 
s'insurge son esprit, nourri de verites scientifiques ; 
ils sont le receptacle de tous les peches dont il charge 
1'Angleterre : futilite, paresse mentale, resistance a la 
loi de progrs ; tout son realisme, tous ses dons d'hu- 
mour ne parviennent pas a les doter d'une vie auto- 
nome : femmes du monde, lanceurs d'affaires, politi- 
ciens, educateurs, prelats en proie a une crise de 
conscience demeurent des specimens, des pieces de 
laboratoire que Ton a envie de serrer une fois la 
demonstration terminee, de lointains descendants de 
ces singuliers personnages qui, dans les romans du 
Moyen-Age, symbolisaient tout un vice ou toute une 
vertu et qui avaient nom Faux-Semblant ou Male- 
Bouche. 



II 



II faut pourtant distinguer. Entre une oeuvre, telle 
que Le Nouveau Machiavel ou Les Amis Passionnes, 
ou la pensee est magnifique et tout ce qui entoure la 
pensee assez pauvre, et le cycle des romans autobio- 
graphiques de Wells : L' Amour et Mr Lewisham, 
Kipps, I'Histoire de Mr Polly, il y a, tant du point de 
vue de la verite psychologique que de celui d'une juste 
appreciation des valeurs sociales, un surprenant ecart. 
Et c'est bien le caractere a la fois pathetique et irrefu- 
table de ces premiers temoignages, de ces experiences 
de jeunesse, dont chaque detail se presente comme une 
charge contre 1'organisation de la societe britannique, 
qui fait que nous protons, malgre" nous, une oreille 
complaisante aux attaques formulees ulterieurement 



112 WELLS 

par Wells, alors que 1'esprit de systeme, une certaine 
lourdeur dans le dosage viennent vicier son argumen- 
tation. C'est, au fond, cette brusque attaque juvenile 
qui fait tomber toute la position. Wells n'a pas sombre, 
mais nous sentons qu'il s'en est fallu de peu qu'il 
sombrat, et que d'autres, qui auraient pu e"tre des Wells, 
se sont perdus corps et ame. Cette conscience anglaise 
qui n'a pas su de*couvrir tout le tragique de 1'existence 
de 1'apprenti on du petit boutiquier, qui, prise d'une 
sorte de panique, refuse d'aborder franchement le 
probleme des sexes, laisse sans directives, proie facile 
pour 1'instinct, tant d'adolescents, nous voyons tout 
de suite ses tares et ses faiblesses, et notre opinion est 
faite avant que Wells nous ait apporte F affirmation 
que tout le systeme politique de 1'Angleterre moderne 
n'est qu'un leurre, que tous ses maitres sont des 
amateurs, tous ses prtres des simulateurs, que la 
prosperite du pays n'est qu'une forme de degeneres- 
cence adipeuse . 

Ayons toujours ceci present a 1'esprit : ce n'est pas tant 
a cause de ce que son pays a fait de lui, qu'a cause de 
ce qu'il a manque de faire de lui, que Wells, dans pres- 
que tous ses livres, se dresse contre 1'Angleterre Vic- 
torienne. De qui se plaindrait-il ? Sa reputation litte"- 
raire s'etend sur les deux continents ; chacun de ses 
ouvrages souleve, dans toutes les contrees de langue 
anglaise, lors de son apparition, des discussions 
passionnees. Sans doute, certains critiques reprochent 
a Wells une trop grande prolixite*; un certain relache- 
ment du style dans les plus recentes de ses ceuvres, une 
excessive versatilite. Mais il n'est personne qui ne salue 
en lui le plus grand remueur d'idees de l'e*poque pre- 




LE CRITIQUE DE LA SOCIET^ BRITANNIQUE 113 

sente. Incontestee est son influence sur les University's; 
1'Amerique lui a fait un accueil chaleureux ; des sou- 
verains, comme Victor-Emmanuel III, des chefs 
d'Etat, comme Roosevelt, ont tenu a s'entretenir 
avec lui ; au cours de la Grande Guerre, des 
chefs, comme Joffre et Castelnau, ont pris plaisir a 
echanger avec 1'auteur des Anticipations quelques 
idees sur la conduite des operations. Tant a Londres, 
ou il a son appartement, qu'a Little Easton, dans le 
comte d'Essex, ou il occupe en bordure du domaine de 
Lady Warwick le plus delicieux des rectories, Wells 
goute les charmes d'une vie facile dont il nous a, dans 
Mr Britling va jusquau bout, decrit quelques aspects. 
Aux parties de hockey, auxquelles sont souvent con- 
vies quelques etudiants de Cambridge, succedent des 
promenades en automobile (Wells conduit lui-me'me 
une petite Ford) a travers cette campagne du sud de 
T Angleterre, riante et accidentee, que notre auteur aime 
a comparer familirement, lorsque 1'automne la reve"t 
d'une livree de pourpre, a une jolie femme de trente- 
cinq ans marquee de taches de rousseur. Le soir, c'est 
le retour a travers rimmense pare de Lady Warwick, 
sur les pelouses duquel flotte une brume bleute'e et 
dont les seuls h6tes sont des hordes de lapins qui f uient 
par centaines devant le moteur et que la maitresse du 
lieu, ame sensible, se refuse a dtruire. Puis c'est le 
diner, la conversation qu'un rien suffit a faire rebondir, 
les coups de dague portes par une petite voix aigue a 
toutes les idees surf aites, a toutes les reputations usur- 
pees. Enfin, la derniere cigarette eteinte, vient le tour 
du pianola que Wells acheta, il y a quelques annees, sur 
les conseils de Bernard Shaw. A Londres, le Reform, 

8 



114 WELLS 

le National Liberal, le Royal Automobile Club comp- 
tent Wells parmi leurs membres. Cette heureuse situa- 
tion ne date pas, d'ailleurs, d'hier. Avant ' avoir rien 
public, avant de s'tre mme essaye* dans le journa- 
lisme, alors qu'il n'etait que maitre de sciences, pre^ 
parateur aux examens de 1'Universite de Londres, 
Wells s'etait assure une large aisance ; nous pouvons, 
sans trop d'indiscretion, divulguer que son gain annuel 
atteignait huit cents livres sterlings (20.000 francs). 
Chez ce juge impitoyable de son temps, il n'y a done 
rien de l'homme aigri ou de^u par la vie. Ce que Ton 
trouve, des le premier abord, chez Wells, c'est un 
allant, une cordialite, une bonne humeur que Ton 
souhaiterait a plus d'un de nos optimistes profession- 
nels. Le naturel chez lui ne demande qu'a s'amuser de 
tout, a mordre a belles dents a la vie : dans la terrible 
epreuve que la France et 1'Angleterre viennent de 
traverser, alofs que d'autres taient accables, Wells ne 
voyait-il pas avant tout quelque chose de stimu- 
lant ? Et puis soudain, a propos d'un detail insigni- 
fiant, 1'oeil mobile se fait d'acier, le visage semble se 
contracter : c'est que vient de se reveler un aspect du 
muddle, de ce vaste desordre social, de cette absence 
d'intention collective, cause secrete de tous les maux 
auxquels les hommes sont encore assujettis, cause de 
tout ce dont Wells a lui-mme souffert : il revoit la 
faillite de son pere, les angoisses de sa mere, 1'abomi- 
nable vie d'apprentissage chez le drapier, la revolte 
de 1'adolescent contre un absurde destin, les longues 
heufes de surveillance a la Midhurst Grammar School, 
enfin, au lendemain de la conqute de la precieuse 
bourse qui lui ouvre Tentree du Royal College of 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 115 

Science, 1'anivee d'un jeune homme, tout seul, fort 
de sa seule volonte, dans ce Londres immense ou tant 
de volonte's se sont perdues. 



Ill 



C'est centre une classe, ou plutdt centre des frac- 
tions de classes qui n'avaient pas pris conscience de 
leur role social, qu'etaient partis en guerre Carlyle et 
son disciple Ruskin ; c'est contre 1'egoisme humain, 
contre les cceurs qui avaient laisse se tarir en eux les 
sources de la pitie que s'etait eleve Dickens ; 1'attaque 
de Wells, elle, n'est pas localise*e ; c'est moms a 
certains elements sociaux, a ceux qui detiennent telle 
ou telle part de la puissance politique ou economique 
qu'il s'en prend, qu'a 1'ambiance, a I'atmosphere dans 
laquelle tout Anglais, du plus petit au plus grand, est 
appele a se mouvoir. Tout le monde a sa part de res- 
ponsabilite : ceux qui oppriment aussi bien que ceux 
qui sont opprime*3, ceux qui refusent de descendre 
d'une scene sur laquelle ils n'ont plus rien a faire et 
ceux qui copient les attitudes des faux aristocrates, 
des maitres depourvus de tout esprit scientifique, des 
prtres qu'aucune foi n'anime plus, des insouciants 
administrateurs du plus vaste empire que le monde ait 
encore connu. Ainsi sur les deux iles s'etend un reseau 
de complicites. Le coupable, cette fois, ce n'est plus le 
landlord qui vend trop cher son ble", I'industriel qui 
traite en serfs les hommes et les femmes qu'il emploie, 
le politicien ou le ploutocrate qui, par legerete ou par 
rapacite, lance la nation dans quelque aventure colo- 



Il6 WELLS 

niale : ce que Ton denonce, c'est 1'ensemble des in- 
fluences qui empe'chent les intelligences de s'ouvrir et 
les ames de s'eclairer, qui dictent aux unes et aux 
autres les injustes soumissions et les pueriles admira- 
tions, c'est tout ce qui, dans le monde britannique, 
obstrue, alourdit, obscurcit, c'est la flaccidite du corps, 
la pesanteur de la pensee, tout ce que symbolise le 
labyrinthodonte, le monstre enorme et vaniteux, peint 
en vert et or, que Kipps et Anne, la petite servante 
que le pauvre heros de Wells s'apprte a associer a son 
Stroke vie, regardent se vautrer dans les jardins du 
Crystal Palace. 

Dans la boutique paternelle, aussi bien que dans le 
magasin ou c'e*tait le r61e de Wells de me*trer des 
pieces de drap ou d'accueillir avec un sourire fige la 
cliente, toujours indecise en son choix, s'etendait deja 
1'ombre du labyrinthodonte. C'est de cela que Wells 
est parti. L'histoire de Mr Polly, aussi bien que 1'his- 
toire de Kipps est celle d'une lutte me*gale contre le 
monstre. L'un et 1'autre personnages ont une sensibilite 
qui ne demande qu'a s'emouvoir, 1'un et 1'autre ont 
1'esprit habite par ces mille curiosites qui rendent 
1'enfance insatiable, 1'un et 1'autre sont vaguement 
accessibles a 1'harmonie des lignes et au pittoresque 
des mots, 1'un et 1'autre ne demandent qu'a aimer, a se 
devouer, a se livrer, Tun et 1'autre ont vu une fois leur 
vie touche'e par le rayonnement de la beaute; mais ils 
ont aussi vaguement compris que quelque chose, sur 
quoi ils ne savent mettre un nom, s'est appesanti 
des le premier age sur eux, quelque chose qui rend leurs 
gestes gauches et leur pensee hesitante, qui comprime 
leurs petites ames et mutile leurs rves, qui, dans le 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 117 

monde des hommes, fait d'eux de perpetuels enfants, 
enfants qui ont perdu la grace et la naivete* du premier 
age et n'en ont garde que les brusqueiies, les engoue- 
ments, les cruautes et les de*pits. Bien avant leur mort 
ils sont ensevelis. Le labyrinthodonte, le grand corps 
flasque, les a de*finitivement e*crase*s. 



IV 



II est insaisissable, mais il a des agents, des allies, 
conscients ou inconscients, qui, eux, ont des visages 
humains : attardes, laquais de la mode ou de la pensee, 
faux moralistes et faux esthetes, toutes les formes para- 
sitaires qu'engendre et que nourrit le snobisme social. 
En tte vient le maitre d'ecole libre, tapi a 1'entree de 
Tun de ces miserables antres de desordre et d'impos- 
ture d'ou sortent, a jamais atrophies, a jamais 
deshumanises, Kipps et Mr Polly. Ses complices : 
1'Etat, qui n'a pas su pousser jusqu'au bout la reforme 
d'une organisation surannee, qui en 1870 decida 
qu'en matiere d'education la collectivite n'intervien- 
drait que dans les cas oil aucun effort individuel ne se 
serait produit : ces milliers de petites gens, boutiquiers 
frisant la faillite, veuves credules, soucieux de faire 
donner a leurs fils une instruction qui ait les apparences 
d'une instruction de classe , persuades que ces 
derniers ne pourraient sans souillure subir le contact 
des enfants d'artisans ou de serviteurs qui, sur les 
banes des board-schools, 1'equivalent de nos e*coles 
primaires, regoivent un enseignement solide et fruste. 
Comme ils connaissent les vanites et les faiblesses de 



Il8 WELLS 

leurs dupes, comme ils penetrent au fond de leur psy- 
chologic, ces pseudo-educateurs qui tuent les ames et 
castrent les esprits, auxquels 1'Angleterre laisse les 
coudees tranches, et dont, des 1'instant ou ils renoncent 
aux subventions de YEducation Board, elle n'exige 
aucune justification ! Et nous songeons tout de suite a 
Woodrow, T^tre debile et veule, incapable d'instruire, 
incapable de penser, incapable mSme, comme le 
Creakle de David Copper field, de chatier rudement, 
dans I'ofncine duquel s'ouvre 1'intelligence du petit 
Kipps. Tout chez lui et en lui est fraude et equivoque : 
le titre pompeux dont il affuble son ecole, cette Ca- 
vendish Academy qui se loge dans une maison mena- 
9ant ruine, les quatre lettres F. S. Sc., indices d'un 
dip!6me apocryphe, dont sur 1'enseigne il fait suivre 
son nom. II sait que sa clientele n'exige ni t6tes bien 
remplies ni me'me tStes bien faites, mais seulement 
ttes bien coiffees : aussi son premier soin est-il de 
revtir le chef de ses eleves de cette sorte de bol ren- 
verse" surmonte d'un carre, qui fait partie de 1'uni- 
forme des public schools, comblant ainsi, pour les 
families me'dusees, 1'espace qui socialement separe 
1'enfant du boutiquier des rejetons de la noblesse ou de 
la grande bourgeoisie. Escroquerie encore que le 
prospectus de Woodrow, redige a dessein en termes 
vagues et extensibles, oil chacun est libre de trouver 
tout ce qu'il lui plait : sciences, beaux-arts, langues 
etrangeres, preparation au commerce aussi bien qu'aux 
fonctions administratives. I/ abomination que les 
classes elles-me'mes, avec leur atmosphere lethargique, 
ou pas une idee n'est offerte aux eleves sous une forme 
claire, oil aucune experience n'accompagne les 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETY BRITANNIQUE IIQ 

de physique et de chimie, tout le materiel se trouvant 
reduit a quelques e'prouvettes, a une cornue, a un 
bruleur Bunsen endommage, tenus d'ailleurs soigneuse- 
ment sous cle dans une armoire, oil jamais un nom 
geographique n'est situe* par 1'ecolier sur la carte, mais 
ou, par contre, on connait les pre*juge"s des parents 
contre 1'ecole sans Dieu des heures entieres sont 
consacrees a anonner le cate*chisme ! C'est de lieux 
semblables qu'einergent vers la quinzieme anne*e, 
1'esprit bourre* de termes qu'ils ne savent definir, de 
notions a demi-assimilees et s'emboitant tant bien 
que mal les unes dans les autres, la moitie des citoyens 
d'un Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais : 
sans avoir pris contact avec la realite", ils ont perdu 
contact avec eux-mmes, avec les vertus naives, les 
genereuses intuitions qui paraient leur cceur d'enfant ; 
on a fausse pour eux le sens de la vie : pour eux le 
monde n'est plus une terre de merveilleuses expe- 
riences ; il se confond avec 1'histoire et la geographic, 
la repetition de noms difficiles a prononcer, avec des 
listes de produits, de populations, de hauteurs et de 
longueurs, avec des listes et des dates. (L'Histoire de 
Mr. Polly.) 

Rien ne pourra remedier a ce premier accident de 
croissance. Ballottes par le destin, pauvres ou riches, 
ces jeunes esprits ne s'epanouiront pas. Kipps heritera 
par la suite d'un grand-pere, Kipps visitera Londres, 
Kipps sejournera dans un de ces modernes palaces 
que 1'industrie hoteliere a construits pour notre aristo- 
cratie d'argent, Kipps sera mme admis dans quelques- 
uns des cercles qui se sont crees aux lisieres de la 
e britannique, et Kipps demeurera pourtant 



120 WELLS 

le pauvre petit Kipps auquel 1'institution Woodrow 
a coupe* les ailes : tou jours il se sentira g6ne aux entour- 
nures, jamais il ne se sentira fait k la mesure du monde. 
Sans lumieres, sans criteres, sans faculte*s critiques, 
Kipps et ses pareils chercheront en dehors d'eux- 
m&nes, toutes faites, leurs idees et leurs admirations ; 
ils croiront s'elever en se ralliant aux facons de vivre 
de ceux qui se trouvent occuper un rang imme'diate- 
ment au-dessus du leur ; ils mettront tous leurs soins 
a n'emder, dans leur petite sphere, aucun des rites, 
aucun des articles du code social auxquels, dans un 
pays oil les manieres comptent plus que la pensee, 
nul n'a le droit de se soustraire. Et le plus tragique de 
leur sort, c'est, qu'en depit de leur Education premiere, 
le sens de la beaute ne sera pas completement 
oblite're' en eux. Kipps se sentira de*faillir devant Miss 
Walshingham, la jeune esthete qui, plus tard, man- 
quera de devenir sa femme, et chez qui il va, lorsque 
le magasin ou il est apprenti a ferme ses portes, s'initier 
aux mysteres de la sculpture sur bois. Apres 1'h^ritage, 
n'a-t-il pas 1'air, sur 1'imperiale de 1' omnibus qui le 
ramene de Folkestone a New Romney, tenant en 
main le petit banjo qu'il convoite depuis si longtemps, 
d'une naive incarnation du bonheur de vivre ? Est-ce 
sa faute a lui si Ton a comprime son ame de telle sorte 
que les joies qui la peuvent remplir gardent, elles aussi, 
un visage d'enfant ? Et quel appetit de lectures con- 
serve durant son existence Mr Polly ! Tout y passe : 
romans et recits d'aventure, tous les styles et toutes 
les epoques, ceuvres completes et ouvrages depareilles ; 
si les idees lui e*chappent, quel merveilleux pouvoir il 
a sur les mots, ces mots sur I'orthographe et la pronon- 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 121 

elation desquels il garde certains doutes que l'e*cole 
aurait du disssiper et que, moiti6 par fantaisie, moitie* 
pour brouiller tout a fait les cartes, il e*tire et de'forme 
avec autant de liberte* que 1'artiste pe*trit sa glaise, 
ces mots qui, par leur truculence ou leur sonorite*, 
fournissent a son humour 1'aliment que lui refuse la 
trop terne realite ! 

Aux fils de la petite bourgeoisie, dont Wells jusqu'a 
sa seizieme annee partagea 1'existence, il est une 
institution qui retire le peu de clarte*, de franc juge- 
ment, d'autonomie spirituelle qu'a laisse subsister 
1'ecole libre. Cette institution, c'est 1'apprentissage. 
Elle est la consequence du second des prejuge*s entre- 
tenus par 1'esprit de classe, le second des fruits du 
snobisme social. II est par 1'Angleterre des milliers de 
pauvres tres, aupres desquels un mason ivre est 
roi , que leur pays, leur entourage offrent en holo- 
causte a un mot que 1'evolution economique a vide* de 
son sens ; au sein d'une societe avide de changement, 
dans laquelle 1'individu jouit d'une mobility que 
chaque jour accroit, dont la solidarite des organes res- 
sort chaque jour plus nettement, ils sont condamne*s 
a la stagnation, a I'isolement, k la sterilite. II est des 
milliers d'adolescents, gar9ons et filles, qu'on denomme 
encore apprentis, alors qu'il n'est plus d'apprentis- 
sage. La machine assume la fonction jadis deVolue 
au simple effort musculaire, laissant a 1'ouvrier un 
simple role de surveillance ; la necessite" de tenir cache 
1'etat de leurs affaires, par suite du resserrement de 
credit qu'entrainerait la divulgation d'une situation 
parfois compromise, interdit aux dirigeants du com- 
merce et de I'mdustrie d'initier vraiment le jeune 



122 WELLS 

employe aux m6thodes pratiquees dans la maison ou 
Ton utilise ses services. Le seul apprentissage possible 
aujourd'hui, ce n'est ni a 1'atelier, ni au magasin, ni 
au bureau qu'il peut tre effectue' : ce ne peut tre que 
dans Tune de ces ecoles professionnelles ou Kipps, ne 
peut s'empe'cher de constater Wells avec amertume et 
ironie, aurait trouve* place au sortir de 1'ecole primaire 
s'il e*tait n6 citoyen allemand ; la le jeune homme se 
trouverait mis en presence de generalites commerciales, 
geographiques, e"conomiques, seules notions qui lui 
soient accessibles a une epoque oil I'mdustrie privee 
garde jalousement ses secrets. Voila ce que compren- 
drait le petit bourgeois vaniteux qui a refuse d'envoyer 
son enfant a la board-school s'il avait une ombre d'edu- 
cation economique. II comprendrait que le contrat 
d'apprentissage, jadis loyal, a perdu tout caractere 
synallagmatique, que le directeur de magasin auquel 
il confie 1'adolescent qu'il destine au commerce 
regoit tout et ne donne rien, que 1'apprenti n'est pour 
lui qu'un employe, qui restera un employe a vie, un 
employe qu'en jouant sur les mots il parvient a payer 
pendant quelques ann^es moins que les autres. Mais 
notre bourgeois anglais ne veut rien voir. Convaincu 
qu'il existe toujours une classe moyenne , faite d'une 
m6me substance, analogue & celle qui, il y a deux ou 
trpis siecles, s'intercalait entre 1'aristocratie fonciere 
et la plebe, insensible au fait que, sous 1'influence du 
machinisme d'une part, de la societe par actions de 
1'autre, ladite classe s'est partagee en tron9ons qui 
n'ont plus entre eux rien de commun, qui jamais plus 
ne pourront se rejoindre, il veut, pour lui et pour les 
siens, une occupation, si futile, si mal payee spit-elle. 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 123 

qui leur permettra de conserver autant qu'il se pourra 
1' allure, le ton social des grands marchands d'autre- 
fois. Que s'etiolent les corps, que pe"rissent les ames de 
toute la famille, pourvu qu'un detail de costume ou 
d'inte*rieur cet inte'rieur sans livres et sans bains , 
dans lequel un escalier a pic, martyre de la petite ser- 
vante, relie la salle a manger a la cuisine souterraine, 
dont le salon garde toujours ses housses, qu'une 
grille et une rondelle de gazon separent du trottoir - 
designe nos petits bourgeois a leur entourage comme 
les parents eloignes des aristocrates de 1'industrie ou de 
la finance qui se prelassent aujourd'hui sur la peluche 
rouge des wagons-lits , ou rende plus nette la ligne 
qui les separe du travailleur manuel ! Peu importe que 
1'apprentissage ne mene a rien, pourvu que vive la 
tradition du col trop empese, du veston aux coudes 
trop brillants, pour les femmes celle du chapeau trop 
abondamment fleuri. Porter une robe ou un complet 
dont la coupe rappelle, m6me de tres loin, celle adoptee 
par les augustes personnages dont les photographies 
s'etalent dans les magazines, dont les quotidiens 
relatent les moindres faits et gestes, qui hantent les 
garden-parties donnees par la famille royale ou ceux 
qui vivent dans son orbite ! Qui sait mme, pouvoir 
passer, en quelque circonstance favorable, pour Tun 
de ces derniers ! Etre pris pour quelque grand seigneur 
voyageant incognito, pour quelque blooming duke, 
c'est la le souhait que formule en son argot, 1'employe 
en vacances, le prototype de Kipps, ce Hoopdriver 
che'tif, hableur et lamentable qui, parvenu au terme 
de son voyage et de ses aventures, de*couvre au reVeil, 
devant la glace de sa chambre d'hotel, sa laideur et 



124 WELLS 

son ignominie ! (Les Roues de la Fortune.) Quelle proie 
facile ils offrent a tous les loups-cerviers du commerce, 
ces gamins et ces gamines attarde*s sur une route dont 
le progres s'est de"tourne*, et que, parce qu'ils portent 
des habits convenables, qu'aucune fumee ne les 
asphyxie ou qu'aucune fournaise ne les desseche, la loi 
oublie de proteger. Voyez-les, dans Kipps, se presser 
tremblants aux ordres d'un Shalford, ce grossier 
arriviste, cet organisateur en toe, qui s'imagine avoir 
cree quelque chose, qui a 1'audace de vouloir faire 
admettre par son personnel que c'est a 1'esprit d'entre- 
prise allie a 1'esprit d'economie, a ce qu'il denomme 
pompeusement son systeme , que sa fortune est 
due, alors qu'il sait fort bien que ce systeme tant 
vante* n'est que la codification de tous les menus 
avantages qu'il a tires, sa vie durant, de la cre*dulite ou 
de 1'inadvertance d'autrui. Quelle terreur chez tous 
de deplaire non seulement au maitre, mais a 1'inspec- 
teur, au vendeur, a 1'etalagiste dont la destinee a fait 
votre superieur immediat, terreur dans laquelle s'in- 
sinue pourtant le fol espoir qu'on succedera un jour 
au tyran, et qu'alors de plus faibles trembleront devant 
vous ou devront rire de vos bons mots. D'autres re- 
flexes, d'autres sentiments interviennent d'ailleurs, 
obscurcissant encore ou colorant bizarrement la vie 
de 1'apprenti. II y a 1'angoisse qui s'empare de 1'ado- 
lescent lorsqu'il s'aper9oit que la promenade du soir 
s'est indument prolongee et qu'il va peut-etre trouver 
porte close, il y a la gla^ante perspective de la chasse 
aux places, de la comparution devant quelque iras- 
cible et exigeant employeur en 1'un de ces modernes 
marches aux esclaves qui se tiennent entre Wood 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 125 

Street et le Cimetiere Saint-Paul, il y a 1'horreur melee 
d'admiration devant le geste du camarade qui, tel le 
vehement Parsons de Mr Polly, I'homme qui pretend 
revolutionner 1'art classique de dresser les vitrines, 
ose d'un coup briser ses chaines. Mais par quels traits 
decrire les secretes rancceurs, 1'ennui, le sens d'une 
intime degradation eprouves par 1'apprenti en face 
des besognes monotones et fastidieuses en lesquelles se 
consume sa journee, besognes qui n'apprennent rien : 
depaquetage, metrage, pliage, decoupage de mar- 
chandises dont jamais le vendeur ne saura d'ou elles 
viennent, ou elles vont, a quel prix on peut se les 
procurer, qu'il voit simplement decroitre et dispa- 
raitre dans le monde heureux et mysterieux qu'habite 
le consommateur ? Comment dire surtout la tristesse 
du grand dortoir ou trouvent place une dizaine de lits 
qu'avec 1'aide d'un pardessus, de quelques vetements 
de dessous, sans parler des journaux, Ton peut, sauf 
par les temps tres rudes, rendre suffisamment chauds, 
au jugement de toute ame raisonnable ? (Kipps.) 
Faut-il, pour conclure, parler du lever au petit jour, 
de 1' austere dejeuner compose de pain, de margarine 
et d'un breuvage dans lequel seul un Anglais eleve 
dans le culte de 1'Empire peut reconnaitre du cafe , 
premier repas auquel les repas principaux offerts par 
1'employeur et dont tout le menu consiste en viande 
coloniale obtenue par contrat a trois pence la livre, 
en pommes de terre ache tees par sacs, et en biere 
diluee (Ibid.), font une digne suite ? Atrophie des 
corps, atrophie des imaginations, atrophie des passions. 
Les grands elans de Tame, les envolees du reve, tout 
ce qui fait la gloire de la vie, 1'apprenti s'en trouvera, 



126 WELLS 

comme du reste, sevre. Dans le magasin les sensibilites 
s'eVeillent, les sexes se coudoient, mais a ces pauvres 
rejetons du grand arbre de la bourgeoisie la porte qui 
s'ouvre pour le manoeuvre, pour le pauvre here, pour 
ceux que la terre nourrit le plus chichement, reste 
obstinement close. II leur est interdit de preparer 
Favenir, ils ne connaitront pas les fortes re'alites de 
1'amour. Jamais ces adolescents attaches au char du 
petit commerce, moins bien payes, moins bien nourris 
que tous ceux qu'ils meprisent, ne tiendront un enfant 
dans les bras. Eleve's dans une ambiance puritaine, ils 
ignoreront aussi bien les entrainements de la chair. 
L'amour chez Shalford ne mene pas plus au mariage 
qu'il ne conduit au peche' hardi : il n'y a place dans 
V emporium que pour de menues affaires de sentiment : 
fiancailles qui ne sont qu'un boilclier contre la me'di- 
sance, oil Ton entre et dont on sort comme si le cceur 
etait un omnibus, le"gers serrements de main, mots 
tendres a demi chuchotes, courtes promenades a deux 
le long du bord de mer, bout d'escorte fait par le 
soupirant a sa belle qui se rend a Feglise et qui, chemin 
faisant, s'occupe du salut de Tame de son partenaire ; 
parfois, supreme audace, vient une heure d'oubli, au 
clair de lune, sur Tun des banes qui jalohnent les 
leas... Naivete, futility strilite, gaspillage d'energies, 
e'parpillement d'un tremor, qu'une nation au cerveau 
clair, a 1'intelligence orient^e vers des buts qui echap- 
pent aux yeux brides de Tindividu, aurait considere 
comme un de ses premiers devoirs d'eviter. 

Le plus souvent Thistoire n'a pas de suite : 1'apprenti 
demeure arrte aux premiers degres de 1'echelle qui, 
pour les siens, devait normalement lui permettre de 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 127 

s'elever jusqu'au patronat. Mais il peut arriver qu'il 
soil servi par un grand ou pat un menu hasard. Comme 
Kipps il heritera d'un aieul richissime et ignore, et 
alors la conqu@te de la societe semblera s'offrir a 
lui. Ou, comme dans le cas de Mr Polly, c'est la mort 
d'un pere, dont 1'existence fut etroite, rigide et parci- 
monieuse, qui vient charger de quelques centaines de 
livres sterlings le portefeuille du petit employe. II 
semble a ce dernier que Tun des murs de sa prison 
s'ecroule. II ne s'agit plus cette fois de la poursuite 
d'un decevant mirage. Ces quelques billets de banque, 
c'est, a breve e*cheance, des qu'il plaira a leur heureux 
possesseur dMtendre la main, la liberte, 1'independance. 
Ce qu'ils representent pour demain, c'est la boutique 
au fronton encore vierge que peintres et menuisiers 
ache-vent d'equiper. C'est le droit de se lever, enfin, a 
1'heure qui vous con vient, de s'entretenir avec qui 
vous plait. C'est, radieuse perspective, la certi- 
tude de pouvoir compter bient6t parmi les personna- 
lites tout a fait respectables de la ville, parmi celles 
qui gravement, le dimanche, arpentent apres 1'eglise 
la parade en redingote et en chapeau de soie. PoUrquoi 
douter ? Un gain honngte, a defaut de la fortune, 
n'est-il pas assur6 ? Le monde n'a-t-il pas besoin de 
viande, de pain, de fil ou de porcelaine ?... Qui done 
oserait reprocher a 1' employe d'hier de se laisser bercer 
par un tel rve ? L'illusion nouvelle qui vient de s'em- 
parer de lui n'a-t-elle pas toutes les couleurs de la 
realite ? Et puis, y a-t-il une autre forme d'autonomie 
qui soit a la portee de 1'affranchi de la veille ? Briguer 
une fonction publique : il faudrait savoir parler et 
ecrire correctement ; I'employe sort d'ailleurs d'une 



128 WELLS 

classe qui, si elle est a 1'occasion mue par un patrio 
tisme agressif, est totalement de"nue*e d'esprit public, 
pour qui 1'Etat, la commune ne sont que la puissance 
tyrannique qui chaque annee ajoute quelques decimes 
au taux des impdts d'Empire ou des taxes locales. 
S'interesser a quelque grande entreprise ? II faudrait 
pour cela des capitaux, une education economique 
que 1'employe ne possede pas. Et vers 1'entree de la 
boutique ou les ouvriers sont en train de poser les 
derniers rayons, il semble que tout le monde s'accorde 
pour le pousser : les amis des mauvais jours, les parents, 
commis ou petits fonctionnaires que cette experience 
faite avec 1'argent d'autrui inte*resse et auxquels elle 
procure, a eux qui jamais ne briseront la chaine, 
comme un relent de liberte ; ils sont pressants, per- 
suasifs, savent demontrer au heros hesitant qu'on 
se souvienne des conseils donnes par 1'employe de 
chemins de fer Johnson, funebre et meticuleux, a 
Mr Polly qui, d'humeur vagabonde, aimerait demeurer 
longtemps, le plus longtemps possible, dans 1'expec- 
tative que, dans tous les cas, 1'entreprise patera. 
Mais ceux-la ne sont encore que des dilettantes ; la 
plus sure suggestion, c'est celle que sait exercer sur 
1'esprit de 1'etre naif dont elle a su vaguement emou- 
voir les sens, la cousine pauvre, lasse de jouer a la 
maison le role de servante ou de travailler en cachette 
a 1'usine voisine, et qui rve de troner derriere un 
comptoir. 

Enfin vient 1'installation, rendue plus aisee par la 
combinaison a laquelle se prete quelque maison de 
gros, qui equipe le debutant, prend ses cent ou deux 
cents livres sterlings et lui ofire un credit de quarante 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE I2Q 

ou cinquante livres . Le nouveau commergant est tout 
a la joie de deballer, de ranger dans la vitrine les mille 
objets devant lesquels s'arre"tera le passant, tout a 
ramusement de voir penetrer a 1'interieur d'une vie, 
qui n'etait qu'une longue et sombre galerie, mille sil- 
houettes nouvelles et pittoresques. Mais quel contraste 
entre ce prologue et la piece elle-me'me ! Quel change- 
ment a vue le jour ou les grandes forces economiques 
dont notre imprudent a ornis de tenir compte entrent 
en scene ! Forces qui favorisent les puissants et broient 
les faibles. Chaque jour c'est un client nouveau qui 
prend le chemin de la cooperative ou du grand magasin 
a succursales multiples. Comme elle est pathetique, la 
lutte que soutiennent contre un implacable destin, 
dans la petite rue de Fishbourne, Mr Polly et ses 
voisins ! Que de desespoirs, que de rancunes, que de 
haines mal contenues chez ces for9ats d'un nouveau 
genre ! Leur capital fond lentement, et ce qui reste ne 
peut tre sauve*, car la boutique ne lache pas son 
homme : vendre serait pre*cipiter 1'heure de la faillite. 
Comment traduire 1'angoisse qui etreint ces detaillants 
lorsque pour la premiere fois ils s'apercoivent que 
1'equilibre de leur budget, maintenu depuis le debut 
avec peine, est de'nnitivement rompu ? Les visages, 
naguere empreints de cordialite, sont maintenant 
tires ; les ames elles-mmes surissent. On se met a 
detester les pratiques qu'on n'a pas su retenir, les 
voisins, les uns parce qu'ils semblent un peu mieux 
reussir que vous-mme, les autres parce que leurs traits 
revelent des tourments analogues aux votres. II n'est 
aucune particularite, aucun geste des gens qui vous 
entourent qui ne transforme en exasperation la sourde 



130 WELLS 

animosite que vous portez en vous. C'est, dans I'His- 
toire de Mr Polly, Rumbold, le marchand de porce- 
laine, qui met hors de lui le heros du livre parce qu'il 
deballe ses paniers en lui tournant le dos, c'est Hinks 
le sellier auquel il en veut de la supe'riorite que lui 
confere la frequentation des hippodromes et une cer- 
taine connaissance des femmes, c'est Rusper le quin- 
caillier dont Polly se fait un ennemi mortel du jour 
ou le premier decouvre le sens de 1' exclamation : 
Fais-le cuire dur ! suggeree a son humoristique 
confrere par son crane ovo'ide. Tous savent quelle mort 
lente leur est reservee. Les sources de la joie sont chez 
eux a jamais empoisonnees. Un malaise physique 
s'ajoute d'ailleurs souvent a leur trouble moral. L'edu- 
cation menagere de la femme qu'ils ont epouse"e sans 
amour, parce qu'en cette circonstance aussi ils ont obei 
a la loi du moindre effort, n'a guere ete conduite plus 
loin que ne 1'a e"te chez eux 1'education economique. 
Que d'heures abominables 1'estomac de Mr Polly 
cet estomac tou jours en etat de guerre civile doit 
a la cuisine improvisee de la maussade Miriam ! Et 
comme Ton comprend la joie mal contenue de tous ces 
maudits le jour oil 1'incendie criminellement allume par 
Mr Polly fait flamber tout le quartier marchand de 
Fishbourne ! L/ argent de 1'assurance, c'est pour les uns 
la perspective, qui semblait a jamais close, de merveil- 
leux et tout aussi absurdes recommencements ; 
c'est, pour Mr Polly lui-mme, la liberte* de pouvoir 
enfin se lancer le long des routes baignees de soleil, a 
travers les campagnes coupees d'eaux vives, oil, dans 
Taisance de ses mouvements, l'homme redevient lui- 
m^me, cesse d'obdir aux choses, aux destinees des- 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 13! 

quelles la sienne etait associee, ne cde plus qu'aux 
suggestions de son caprice et de sa fantaisie. 

Snobisme de 1' education premiere, snobisme de 
1'apprentissage, snobisme du petit commerce, pre- 
mieres tares, qui furent revelees a Wells, eleve de 
1'ecole prive'e de Bromley, apprenti, fils de detaillant. 
Mais le mal ne serait peut-tre pas incurable, le bon 
sens triompherait sans doute chez les elements probes, 
diligents, un peu austeres au milieu desquels se passa 
la jeunesse de 1'ecrivain si, entre ces humbles et les 
modeles qu'ils font effort pour imiter, mais aveclesquels 
ils ne sont presque jamais directement en contact, 
toute une gamme de snobs ne s'intercalait, snobs qui 
se meuvent a tous les degres de 1'echelle sociale, entre 
lesquels n'existe qu'un lien tres lache, que rapprochent 
seulement la mollesse de leur pens6e, Tautomatisme 
de leurs attitudes, la servilite de leurs admirations. 
Aux fils et aux filles de petits bourgeois, ces derniers 
offrent un ideal plus aise'ment et moins cherement 
accessible. Ces snobs du second degre nous les ren- 
controns dans tous les rouages de la societe* britan- 
nique. Ils sont pour Wells la societe britannique ; ce 
sont eux qui d'un bout a 1'autre de cette organisation 
desuete font courir les mots de passe, dressent des 
autels aux mille petits dieux, qu'un rien courrouce, 
qu'un rien peut apaiser, qui incarnent toutes les formes 
du savoir-faire et du savoir-vivre... Ce sont eux qui 
detiennent en fait le pouvoir dans un pays oil Ton ne 
sait ni agir ni penser a fond, ou les grands probl&nes 
sont negliges au profit d'insignifiahts details de con 
duite , ou la fa9on de se tenir a table et autres 
menues regies de civilite constituent la substance de 



132 WELLS 

la vie (Kipps.) Ils maintiennent en dehors de leur 
cercle tous ceux dont le ton differe sur quelque point 
du leur, et pourtant ils ne les laissent pas en paix ; ils 
sont jaloux des caracteres qu'a force d'observation et 
de contrainte ils sont parvenus a s'assimiler, et pour- 
tant une insupportable fievre de proselytisme les 
anime. Ce sont eux qui fondent sur Kipps au lende- 
main de son heritage, et decident de travailler a son 
salut. Quels tournients 1'ex-apprenti doit endurer ! 
Les mots qu'il faut dire et ceux qu'il ne faut pas dire, 
les gestes qu'il faut faire et ceux qu'il ne faut pas faire, 
les silences qu'il faut observer, les emotions qu'il faut 
avoir 1'air d'eprouver ! N'etre en visite ni trop habille 
ni trop neglige, sourire d'un air entendu a toutes 
sortes d'allusions qu'on ne comprend pas ; lorsqu'il est 
fait mention d'une celebrite musicale, Vargner ou 
Padreeski , feindre de retrouver en lui une vieille 
connaissance ; savoir ecouter debout, le visage baigne 
d'un religieux transport, 1'hymne nationale que vient 
d'attaquer la musique des leas \ Et puis il y a la terreur 
d'oublier quelque detail d'une leon dont les rapports 
avec la vie reelle ne vous apparaissent pas, de ne pas 
depouiller tout a fait le vieil homme, et surtout, dans 
le desarroi de la pensee, de ne pouvoir faire montre 
de cette aisance, de cette impassibilite qui est le prin- 
cipal attribut du gentleman. Pauvre Kipps ! Volant 
affole que se renvoient du lever au coucher du soleil 
les raquettes des quelques snobs sans le parrainage 
desquels il ne pourra parvenir jusqu'au sanctuaire, 
sur lesquels il compte pour operer en lui la metamor- 
phose qui lui permettra un jour de passer inapercu 
au milieu de cette societe dont un brusque decret 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 133 

de la fortune vient de lui rendre possible 1'acces. Ces 
snobs, figures du premier plan ou personnages episodi- 
ques, Wells les a decrits d'une plume que 1'ironie rend 
impitoyable. C'est Miss Walshingham, la fille pauvre 
dont on fait miroiter aux yeux de Kipps e'bloui la 
lointaine parente avec une des grandes families du 
royaume, qui a touche a tout, mme aux etudes se"rieu- 
ses, dont le temperament artistique ne fait que 
cacher le gout d'aventure elle est prte a condes- 
cendre a mettre en son bagage Kipps et sa fortune, 
qui croirait dechoir en faisant oeuvre utile et estime 
remplir un devoir a 1'egard des humbles en leur ensei- 
gnant, a la suite d'une journee de dur labeur, a con- 
vertir en figures ajourees d'inoffensifs morceaux de 
bois. C'est le jeune Walshingham, petit voyou pre- 
tentieux tout impregne de nietzscheisme et qui donne 
a la fin du livre une preuve de son amoralisme 
en dilapidant a la Bourse les fonds que Kipps lui a 
confies. C'est la jeune pecore, amie de la fiancee de 
Kipps, qui veut apprendre a ce dernier a aspirer ses H, 
et s'embrouille elle-m^me dans la Ie9on. C'est surtout 
ce Coote amorphe, emascule, gelatineux, qui, mu par 
une sinistre passion pour la pedagogic , caracteris- 
tique de ceux auxquels la vie n'assure pas d'autre 
espece de domination, se fait le precepteur de Kipps, 
cherche a faire passer en lui son horreur pour tout ce 
qui est vulgaire , son admiration contenue, car 
tout est contenu chez cet homme pour ce qui est 
raffine : Coote qui lit moderement, s'adonne mode- 
rement aux sports, a voyage dans un petit rayon, evite, 
comme s'il y avait la une inconvenance, de's'engager 
trop k fond dans les idees, Coote vertueux sans 



134 WELLS 

effort et sobre sans contrainte, Coote qui trouve un 
refuge centre la passion dans une vague sentimenta- 
lite*, Coote qui est conscient que, dans la vie d'un 
gentleman, patriotisme, emotion religieuse ont des 
heures re"serve*es qui ne doivent pas empie'ter sur la 
seYenite des autres, qu'il est toute une serie de sujets : 
finance, politique, dogmes, nationalites, et combien 
davantage les problemes cardinaux de la Naissance et 
de la Mort , que le Vrai Gentleman ne doit jamais 
mettre sur le tapis ; Coote, humble missionnaire, 
ambassadeur au petit pied envoye en des spheres 
semi-barbares par la Societe, cet etat dans 1'etat , 
constitue aujourd'hui aussi bien par des elements 
magnifiques ou modestes qui se contentent de jouir 
du travail d'autnli, que par d'autres qui sont plus 
ou moins vaguement engages dans cette forme d'ac- 
tivite* qu'on appelle les affaires , mais qui tous sont 
reconnaissables, quel que soit le lieu, non a leur cul- 
ture, non a leurs actes, mais a leur maintien. 



Ces sondages suffisent a Wells. Ces symptomes sont 
assez nets pour lui permettre de formuler son dia- 
gnostic. L'Angleterre est atteinte d'une maladie de 
croissance. Le corps est enorme, et la tte petite. Les 
causes du mal, c'est presque au debut du dernier siecle 
qu'il -faut les aller chercher. La richesse est venue 
avant que les ames fussent prates a 1'accueillir. De 
nouvelles puissances economiques se sont affirmees 
avant qu'un ordre nouveau ait eu le temps de se 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 135 

substituer & 1'ordre ancien. Le bruit des metiers assour- 
dissait 1'air, les hauts-fourneaux projetaient leurs 
lueurs dans un ciel vers lequel, quelques decades plus 
t6t, montait le belement des troupeaux, les chemins 
de fer sillonnaient le pays, sans que le public britan- 
nique se fut rendu compte qu'un changement fonda- 
mental s'e'tait ope"re" dans les modes de vie, qu'un 
reclassement des valeurs sociales devait etre le corollaire 
du reclassement des valeurs economiques, qu'a un 
accroissement de force materielle devait corresponds 
un accroissement de forces spirituelles. S'il faut en 
croire Wells, la revolution industrielle qui semble 
tenir tant de place dans 1'histoire des debuts de 1'ere 
Victorienne a e*te* moins voulue que subie par 1'Angle- 
terre. Cest presque a leur corps defendant que tous 
ces gens se sont enrichis. A travers les achievements de 
1'age du charbon et de Tacier, il est impossible de de- 
couvrir une pensee directrice. L'Angleterre, c'est pour 
Wells une epreuve agrandie de ce bourg de Bromstead 
ou Remington, le Nouveau Machiavel, recueille ses 
premieres impressions d'un tragique desordre qui 
rend steriles ou pervertit les plus nobles efforts 
humains : nulle reflexion, nulle coordination, nulle 
adaptation reelle des moyens aux fins ; une fievre de 
construction, des batisses dont la plupart restent 
inachevees, des routes qui ne menent nulle part, des 
villas pretentieuses, des slums, des cabarets, et partout 
de vastes afnches vantant pilules ou condiments. Oui, 
c'est bien cela : un peuple surpris des moyens que la 
science, 1'esprit d'invention ont mis a sa portee, un 
peuple qui ne demande a aucun architecte de lui sou- 
mettre un plan d'ensemble. L'epoque qui m'a vu 



136 WELLS 

naitre fut, en verite, remplie de gens bornes et indisci- 
plines, subitement mis en presence d'une e'norme puis- 
sance, d'un afflux de biens et de liberte~s nouvelles, et 
incapables d'en faire un usage digne de civilises, 
frappes tant6t par une idee, et tantdt par une autre... 
L'^poque Victorienne n'a pas ete le debut d'une ere 
nouvelle ; ce fut une experience native, un essai gigan- 
tesque, et Ton n'en peut concevoir de plus dispendieux 
et de moins coherent. J'imagine que ce fut ne"ces- 
saire ; j 'imagine que toutes choses sont ne"cessaires. 
Je suppose qu'avant que les homines soient assez dis- 
ciplines pour apprendre et pour concevoir, il faut qu'ils 
apenpoivent d'abord, sous des formes qui les con- 
vainquent, les absurdes effets, le gachis qui resultent 
de methodes precipitees, sans but, hasardeuses. 
(Le Nouveau Machiavel.) 

C'est ainsi, qu'en depit de son equipement moderne, 
la structure sociale de 1'Angleterre est demeuree la 
meme. Personne ne s'est demande s'il conviendrait de 
changer quelque chose a la configuration d'une de- 
meure a 1'interieur de laquelle les marchandises les 
plus precieuses, les plus diverses, pouvaient venir 
s'entasser. Puisque le chiffre des exportations s'elevait 
chaque annee, que les depots affluaient dans les 
banques, puisque le systeme rendait en un mot, et 
que ricn pourtant n'etait modifie, ni 1' organisation 
administrative, ni celle des Universite*s, qu'a la Cour 
et j usque dans les rues de la Cite des ceremonies sem- 
blables a celles que le Moyen-Age avait connues 
pouvaient se derouler sans qu'un sourire errat sur les 
levres des assistants, puisqu'au Parlement le jeu de 
bascule auquel depuis plusieurs siecles se pretaient les 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 137 

partis historiques etait tou jours en vogue, puisqu'en 
un mot deux formules qui, au premier abord, sem- 
blaient devoir s'exclure mutuellement, se conciliaient 
admirablement dans les faits, pourquoi, au lieu d'adap- 
ter les forces de la tradition a des conditions nouvelles 
creees par une minorite' agissante, ne pas chercher a 
attirer cette minorite vers des asiles depuis longtemps 
prepares par la tradition, pourquoi ne pas tenter de 
couler le metal en fusion dans des moules faconne*s par 
une longue suite de generations ? L'experience reussit ; 
1'assimilation se fit ; les cadres furent plus forts que 
les individus. L'Angleterre, en 1832, en 1846, chassa 
bien quelques-uns des insectes paresseux qui encom- 
braient la ruche, mais on ne toucha pas aux rayons, 
les methodes d'education resterent a peu de chose pres 
ce qu'elles etaient, aucune classe nouvelle ne se crea. 
Les hommes nouveaux arrivent au pouvoir un a un, 
venant d'entreprises differentes, ayant des traditions 
differentes, et un a un, avant qu'ils aient pu parvenir 
a la conscience d'une autonomie de classe et d'une res- 
ponsabilite collective, le vieux systeme, avec sa 
socie*te* organisee, les capture. (L'Humanite se 
Fait,) Vous habillez vos marchands et vos action- 
naires en pairs du royaume et le tour est joue. 

Etonnante victoire du re*alisme britannique, de cette 
faculte de rajeunissement des formules caduques et 
des institutions vieillottes qui distingue le peuple 
anglais de tous les autres peuples d'Europe, s'ecrient 
ceux qui veulent que le passe se fonde insensiblement 
dans le present, qu'il le nourrisse de ses reserves 
spirituelles et qu'il laisse ouvert aux hommes, dans 
les intervalles de 1'action, le refuge de la beaute ! 



138 WELLS 

Hypocrisie fonciere, clame Wells, que celle de ce 
peuple moderne empetre dans ses traditions archai- 
ques, de ce peuple qui se plait a glorifier 1'effort viril, 
qui a e"te" le premier a de"couvrir que la notion de pro- 
gres est associe"e a celle de concurrence, et qui pourtant 
est capable d' assist er impassible aux momeries du 
couronnement , qui souffre que toutes les hautes 
fonctions de 1'Etat, tous les hauts grades de la marine 
et de 1'armee soient reserve's a des individus sur lesquels 
aucune selection ne s'exerce, qui se resigne a ce qu'un 
fils de bourgeois qui depense dans le Civil. Service 
toute son e"nergie et tous ses talents ne recolte pas 
pour lui et pour sa femme le dixieme des honneurs 
publics qu'un fils de due se voit conferer par droit de 
naissance ! (L'Humanite se Fait.) Atmosphere a la 
fois immorale et debilitante ! Stratification qui s' op- 
pose a la percee des bonnes volontes ! Simulacres dont, 
sans doute, ceux qui savent ne sont pas dupes, appa- 
rences derriere lesquelles les inities apercoivent de 
plus reconfortantes realites, mais qui n'en sont pas 
moins profondement dangereuses pour 1' esprit des 
jeunes naturellement enclins a tout prendre au serieux, 
et qui s'embarquent aujourd'hui dans la vie avec la 
conviction qu'en leur pays le but supreme doit tre 
pour tout homme non de servir, non de se devouer, 
non de s'adonner patiemment a quelque recherche 
desinteressee, mais de decrocher sur le tard Tun des 
oripeaux renfermes dans le magasin aux accessoires 
ou vont s'e'quiper des rois qui ne gouvernent plus, des 
nobles qui, sans regir aucun territoire, s'affublent 
encore du nom de quelque ville ou de quelque comte ! 
La tradition semble tendre sur 1'Angleterre une 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 139 

immense toile d'araignee, a laquelle viennent se faire 
prendre tous les nouveaux venus. D'apres Wells, 
toutes les croissances nouvelles, qui ont donne au 
xix e siecle son originalite, prennent place sur une se*rie 
de cercles dont le manoir, le hall de 1'epoque patriar- 
cale, demeure le centre, quel que soit l'e"cartement des 
branches du compas. Le hall a simplement agrandi ses 
communs. C'est a son ombre qu'il faut avoir vecu si 
Ton veut comprendre le reste, si Ton veut savoir pour- 
quoi la plus efficiente des nations est aussi la plus 
archaique. C'est parce qu'il a passe ses vacances a 
1'office du chateau de Bladesover aupres de sa< mere 
intendante souvenons-nous que cette fonction fut, 
apres la faillite de son mari, celle de Mrs Wells elle- 
meme que George Penderevo (Tono Bungay) 
parvient a dechiffrer 1'enigme qui a laisse perplexes 
tant de peintres et tant de critiques de la societe* bri- 
tannique. Bladesover ! II faut avoir defini la nature des 
rapports que la tradition a crees entre les occupants 
du hall et ceux des chaumieres qu'il domine de sa 
structure, pour que la coexistence, en une me'me cite, 
du West End, avec ses palais, et de 1'East End, avec 
ses slums, des magasins flamboyants de Regent 
Street et de la masse sombre de Westminster cesse 
d'etre un mystere. Brasseurs d'affaires, grands proprie- 
taires de journaux, parlementaires qui avez sans cesse 
le mot : democratic sur les levres, gens d'e*glise et 
boutiquiers, vous n'tes chacun qu'une piece dans le 
Bladesover system ; vous pouvez changer de nom ou 
d'etiquette, donner un air moderne a la maison dans 
laquelle vous habitez : elle n'est au fond qu'une copie 
maquillee de celle qui, sous les premiers Georges, fut 



140 WELLS 

Edifice pour les anctres de la presente chatelaine, la 
falote et toute recroqueville*e Lady Drew, & moins 
qu'elle ne rappelle 1'un des humbles logis ou trouvent 
place les artisans, les petits commer9ants, tous ceux 
dont la fonction est de pourvoir aux besoins du cha- 
teau et de ses h6tes. 

Bladesover ! Monde ferine* dont le petit Penderevo, 
avec toute la surete* d'intuition de 1'enfance, a pourtant 
trouve* la cle ; monde ou toute creature humaine a sa 
place, une place qui vous appartient de naissance, 
comme la couleur de vos yeux, et dont on ne peut pas 
plus se detacher que de sa destinee. Tout en haut se 
trouvent ceux dont on ne s'entretient qu'a mi-voix 
a 1'office, ceux que, le soir, le jeune George en tend 
marcher au-dessus de sa tete, les dieux, les Olym- 
piens ; ce sont, par ordre, Lady Drew elle-me"me, 
Miss Somerville, sa cousine et compagne aux cheveux 
jaunes, sur les joues fanees de laquelle une rougeur 
s'attarde, puis les rares invites. Un degre plus bas, les 
gens de la cure ; puis, servant de tampon entre les 
Olympiens et les sujets , quelques peregrins, 
installs pour 1'ete au village, le docteur, le maitre 
d'ecole. Enfin, soigneusement disposes sur 1'echelle, 
venaient les tenants : le sommelier et 1'intendante, 
le boutiquier du village, le premier valet de chambre, 
le cuisinier, le cabaretier ; le second valet de chambre, 
le forgeron (dont le statut se compliquait du fait que 
sa fille tenait le bureau de poste : quelle salade elle 
faisait avec les telegrammes !), le fils aine du bouti- 
quier du village, le premier valet de pied, les plus 
jeunes fils du boutiquier du village, son premier com- 
mis, et ainsi de suite... (Tono Bungay.) Et voilk ce 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 141 

qui survit, voila le seul ordre qu'ait encore pu concevoir 
le cerveau de 1'Angleterre contemporaine, voila 1'or- 
ganisation centre laquelle toutes les idees de liberte, 
d'egalite sont en vain venues battre. Ne nous laissons 
pas illusionner par 1' apparent changement qu'il y a 
chez les individus, dans leurs gouts et leurs tendances : 
sans doute, derriere les vitres du hall s'agitent des 
silhouettes nouvelles : un financier hebreu, Sir Reuben 
Lichtenstein, habite avec sa famille les appartements 
oil naguere errait 1' ombre de Lady Drew ; dans le 
salon, un pianola voisine avec la harpe que, au temps 
des Hanovres, effleurerent des doigts delicats ; dans les 
campagnes, c'est a une trepidante voiture americaine 
et non plus a la solennelle caleche que le paysan adresse 
son salut machinal : mais il n'y a dans tout ceci nulle 
marque de progres, nulle victoire de 1'intelligence, pas 
autre chose que la venue d'une classe qui n'aurait pas 
su batir Bladesover, et qui est incapable de rien lui 
susbtituer. L'Angleterre a connu des Reform Acts et 
autres modifications de formules du meme genre ; 
mais (depuis deux cents ans) il n'y a pas eu de revolu- 
tion fondamentale : tout ce qui est moderne, tout ce 
qui apporte quelquc trait different, s'est insinue au 
milieu du reste, ou se presente comme une glose, 
humble ou insolente, de cette formule predominante ; 
ceci compris, vous apercevez tout de suite ce qu'il y a 
de raisonnable, de necessaire dans ce snobisme qui est 
le caractere distinct!! de la pensee anglaise. (Ibid.) 
II n'y a jamais eu en Angleterre d'examen de con- 
science collectif. Nous n'avons jamais rompu avec 
notre tradition, nous n'y avons jamais, m^me symbo- 
liquement, porte la hache, comme 1'ont fait les Fran- 



142 WELLS 

$ais sous la Terreur (Tune fa$on tres reelle et qui 
donne le frisson. Mais toutes les idees organisatrices 
se sont detendues, les vieux liens coutumiers se sont 
relache's ou se sont completement defaits. (Ibid.) 

Bladesover ! Nous le retrouvons encore dans ces 
kilometres de rues, dans ces milliers de maisons lon- 
donniennes, baties au debut de Tere victorienne pour 
une bourgeoisie a laquelle, a peine installee, le deVe- 
loppement des moyens de communication allait 
permettre de s'e'tablir, defmitivement cette fois, 
hors de la cite. Et alors que vit-on ? Une ruee d'ele- 
ments nouveaux, auxquels les promoteurs du Blades- 
over System n'avaient pas songe* : employes, petits 
commer9ants joignant dimcilement les deux bouts, 
poussiere de producteurs, vibrions e*conomiques intro- 
duits par la banque et le grand magasin, qu'il fallait 
bien loger quelque part, et qui durent s'ingenier a tirer 
parti de ces maisons trop vastes qui n'avaient pas ete* 
conc.ues pour eux. Quiconque a eu le temps de se fami- 
liariser avec la vie londonnienne sait a quelle solution 
ces elements sont parvenus : dans le sous-sol, primi- 
tivement reserve* aux serviteurs, le ((principal locataire 
s'installe : le reste de 1'habitation est sous-loue' par 
lui a une autre famille, ou a quelque etudiant solitaire 
auquel, pour accroitre son petit revenu, le logeur rend 
le plus souvent quelques menus services ; une telle 
combinaison est sans risques pour le proprietaire, sur de 
trouver 1'inte're't de son argent ;mais qu'un des occu- 
pants de I'e'tage refuse de s'acquitter et le locataire 
tombe au ruisseau. Pauvre monde des logeurs Ion- 
donniens, milieu sordide et pitoyable qu'Anne Vero- 
nique, apres son coup de tte, que Lewisham, apres son 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 143 

manage, sont, en quete d'un gite, contraints d'ex- 
plorer ! Que de drames, insoupgonnes du passant, s'y 
deroulent ! Quels relents s'en exhalent ! Avec quels 
regards soupgonneux sont accueillis les nouveaux- 
venus qui confessent etre sans mobilier ! Comment 
rendre le sourire equivoque des uns, et, par contraste, 
les effarouchements de ceux qui, deja hante"s par le 
spectre de la faim, veulent pourtant garder a leur 
maison un caractere respectable ? Ou vaut-il 
mieux chercher a de"peindre 1'effort de tous pour faire 
miroiter aux yeux du futur locataire le plus minime 
avantage du local visite, les ruses de"ploye"es par la 
suite pour gagner quelques pence sur le seau de char- 
bon qu'on montera chaque jour ? 

Bladesover ! Un Bladesover surpeuple" et qui deborde 
sur toute 1'Angleterre. Une aristocratic terrienne, qui 
porte les memes titres que sous la Renaissance, et qui, 
ne trouvant plus un choix sufnsant chez 1'unique bouti- 
quier de la paroisse, a fait s'ouvrir pour elle les somp- 
tueux magasins de Regent Street et de Bond Street. 
La maison du docteur, vous la retrouverez, a dix 
exemplaires, dans Harley Street ; celle du notaire de 
la famille, que de fois elle attire vos regards si vous vous 
promenez dans Westminster ! Levez la tte : vos yeux 
rencontrent intact, hautain et morose, le Parlement 
;< qui tressaillit d'horreur quand, il y a cent ans, mar- 
chands et brasseurs en forcerent 1'entr^e , le Parle- 
ment of lords and gentlemen. Et pourtant il est mde"- 
niable que toutes sortes de formes etranges, de"sor- 
donnees, montent a 1'assaut de 1'orgueilleux domaine, 
forces de hasard que la vraie Angleterre a voulu 
ignorer, qui s'organisent comme elles peuvent, acti' 



144 WELLS 

vites sociales dont on ne peut dire si elles poursuivent 
un but, qui pullulent dans des espaces, tels que ceux 
qui s'etendent au sud de la Tamise, que Bladesover a 
oublie d'enclore. Civilisation sinistre en marge d'une 
civilisation deliquescente, cancer qui ronge le grand 
corps paresseux. Fumees qui empuantissent le ciel 
de la ville tou jours feodale, qui trainent sur le fleuve 
ou viennent s'amarrer les na vires de toutes les jeunes 
nations du monde et qu'enjambe un pont gothique. 
Odeur de vice, voix gutturales s'interpellant a travers 
les ruelles du Soho, le ghetto londonnien. Masses 
hallucinantes dont on peut se demander si jamais elles 
auront une structure, ou si elles ne sont qu'un temoi- 
gnage de plus de la decomposition du gigantesque 
organisme qu'aucune pensee neuve n'habite, qui git 
prosterne aux pieds de souverains qiii ne gouvernent 
plus, d'une cour etrangere, de chevaliers dont la che- 
valerie est aussi morte que Test Tame de ces croises 
dont, autour de quelque vieille eglise de campagne, on 
retrouve quelquefois la tombe. Une cite de Blades- 
overs, la capitale d'un royaume de Bladesovers, tous 
tres chancelants et dont quelques-uns tombent com- 
pletement en ruines, occupes par des parasites qui ont 
ete insidieusement remplaces par des etrangers, par 
des elements indifferents et irresponsables ; le tout 
etendant sa domination sur un empire bigarre, oeuvre 
du hasard, qui occupe un quart de ce dedale terrestre. 
Comme consequences, des lois complexes, un fouillis 
d'exigences sociales, un afflux de suggestions trou- 
blantes, insatiables. Tel etait le monde oil je naquis, 
dans lequel je devais en quelque sorte me jeter, auquel 
je devais adapter le problemc de ma situation parti- 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 145 

culiere, mes tentations, mes efforts, mon instinct 
patriotique, tous mes instincts moraux, mes appe*tits 
physiques, mes rSves et mes re'alites. (Tono Bun- 



VI 



La tradition, s'efforce de demontrer Wells dans quel- 
ques-uns de ses romans, fausse en Angleterre toutes 
les valeurs sociales. Quant aux valeurs economiques, 
1'absence de sens critique, la credulite, 1'action de 
toutes les puissances de mensonge, qui sont les seules 
organisees, contribuent, chacune pour leur part, a les 
travestir. Car cette Angleterre trop vite enrichie, cette 
Angleterre dont une digestion trop lourde assoupit 
le cerveau, a laquelle il faudrait, pour qu'elle sorte de 
sa torpeur, pour qu'elle prenne enfin la vie au serieux, 
une saigne'e ou une humiliation Peu importe que 
son drapeau tombe dans la boue, s'ecriera le Nouveau 
Machiavel, si son ame pouvait en sortir ! ne de- 
mande me'me plus aux gens auxquels elle permet de 
drainer son or, aux gens qu'elle anoblit quand ils se 
sont enrichis, de creer quelque chose. Naguere, la 
nation exigeait de ses nouveaux barons qu'ils lui appor- 
tassent du fer, du coton, des locomotives. Aujourd'hui, 
le public est en proie a une sorte de mysticisme e*cono- 
mique : 1'apparence des objets lui suffit ; il ecoute non 
plus ses appetits mais ses nerfs, il cede a la suggestion 
des mots. A 1'age de 1'Acier a succede' celui de la Pilule. 
Toniques, stimulants d'un jour triomphent sur le 
marche. A la tte de 1' organisation industrielle et 
marchande, Wells ne decouvre plus que deux sortes 

10 



146 WELLS 

d'hommes. D'une part, I'lndustriel a 1'individualisme 
forcene, parti de rien, sans culture, feroce a 1'egard de 
ses concurrents, feroce a 1'egard de ceux qu'il emploie, 
detestant tous ceux de ses semblables qui ont recu une 
education sup^rieure a la sienne, qui parlent une 
langue qu'il ne parle pas, et refusent de se laisser eblouir 
par son luxe, hostile aux puissances, qu'elles s'ap- 
pellent Etat ou Trade-Unions, qui pretendent s'im- 
miscer dans son administration autocratique, inca- 
pable de donner une seule de ses pensees 9a a d'ail- 
leurs ete 1'une des conditions de son succes a 1'art, 
a la beaute, a la chose publique, bref, aussi civilise, 
aussi peu accoutume aux idees d'action collective et 
de consideration mutuelle qu'un negre de 1'Afrique 
centrale. (Le Nouveau Machiavel.) En regard, nous 
trouvons I'^tonnant petit bonhomme dont 1'ascension 
est dcrite dans Tono Bungay : Penderevo, 1'ancien 
pharmacien de Wimblehurst, failli et dilapidateur des 
biens de son neveu mineur. II y a chez lui une part de 
romantisme. Fi de ) f existence du petit boutiquier 
qui, placide, doit attendre la venue du client qui a 
besoin de quelque chose, fi de la petite ville ou de tels 
gens se regardent mourir ! Cela, c'est de la vie figee, 
du gras de mouton . Mais se lancer, 1'escopette au 
poing, dans la grande aventure que le commerce 
rend possible, rafler sur le marche tout ce qui existe 
d'un produit de premiere ne*cessite, mettre, par 
exemple, la main sur tous les stocks de quinine, puis 
attendre 1'epidemie qui mettra a vos genoux les pauvres 
comme les riches... C'est en de telles regions que se 
perd Timagination de Penderevo tandis qu'il se mor- 
fond derriere ses bocaux. II a compris, par une intui- 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 147 

tion grossiere, que la seule fa$on de s'enrichir dans 
notre societe moderne, c'est de preVoir la chose dont 
le monde aura bientot besoin, de la mettre hors de son 
atteinte, puis de la lacher lentement au plus haut prix. 
Mais il fera mieux encore. II sera celui qui cre"e quel- 
que chose avec rien, provoque le desir, fait passer 
dans les veines de tous ceux qui 1'approchent la grande 
fievre des speculations. Le point de depart de sa 
fortune ce sera la drogue, eau additionnee d'un vague 
stimulant, pour laquelle il a trouve ce nom enigma- 
tique : Tono Bungay. Tono Bungay ! Bruit d'explosion 
qui fait dresser 1'oreille a tous ! Tono Bungay ! Quatre 
syllabes qui agissent bientdt sur toute FAngleterre 
comme une obsession. Sournoisement, elles s'ins- 
tallent dans votre esprit. Parfois elles se presentent 
familieres et desinte'resse'es : Gardez-vous des phar- 
maciens et des lanceurs de drogues ! Ce qu'il vous faut 
pour vous donner du ton, c'est simplement un regime 
convenable , d'autres fois, elles vous apostrophent, 
joviales : HILARITE-TONO BUNGAY ! Etes-vous 
degoute des affaires ? Etes-vous degoute de votre 
diner ? Etes-vous de"goute de votre femme ? Et voilk 
Tono Bungay parti a la conque"te du monde. Avec 
quelle fievre Penderevo et son neveu George qui, 
voulant epouser une femme sans dot, accepte la com- 
binaison que lui offre le pharmacien, honteux d'abord, 
puis interesse malgre lui par 1'absurde jeu, marquent 
la chute des villes, les progres de la vague qui deferle 
d'un comte sur 1'autre. L'ame du Tono Bungay se 
prte d'ailleurs a toutes les metamorphoses. Elle sait 
quitter sa forme originelle pour s'incorporer dans tel 
elixir qui rend les yeux brillants ou empche les che- 



148 WELLS 

veux de tomber. Qui n'a vu les affiches, jalonnant 
routes et voies ferrees, qui proclament les vertus de la 
merveilleuse mixture ? Sous forme de chocolat, elle 
est le soutien du soldat en manoeuvre, administre*e en 
losanges elle est 1'auxiliaire du predicateur et de 
1'avocat. Et de 1'omcine de Raggett street, des caisses 
et des caisses de 1'etonnant produit, dont, d'ailleurs, 
a mesure que la vente progresse, Penderevo reduit le 
seul principe actif, s'en vont par eau, par voiture, par 
le rail, en route pour leur destination derniere : le 
Grand Estomac du Peuple . Et 1'etonnant de 1'affaire, 
c'est que Penderevo arrive a croire lui-me'me a 1'efn- 
cacite de ce qu'il a cree. D'ailleurs, la voix des peuples 
n'est-elle pas la pour imposer silence a ses scrupules ? 
Est-il une nation qui ne se passionne pour le prodi- 
gieux roman du commerce ? Est-il une seule classe qui 
ne soit prte a mettre tout ce dont elle dispose sur le 
tapis du cercle immense ou quiconque est muni de 
quelques livres sterlings est sur de se faire admettre ? 
De quelle consideration sont entoures les joueurs prin- 
cipaux, quels magnifiques salaires sont reserves a 
ceux qui savent provoquer 1'acte de foi, repandre 
autour d'eux la croyance qu'une marchandise des 
plus vulgaires est la meilleure de toutes, qu'un produit 
auquel personne n'avait jusqu'ici songe est celui 
dont aucun homme sense ne saurait se passer ! Com- 
pare , s'ecrie Penderevo, un jour oil son neveu ne 
peut dissimuler un mouvement de revoke, ce que la 
societe alloue a ses educateurs et a, ses inventeurs a ce 
qu'elle alloue a ses hommes d'affaires. Cela te montre 
quels sont ceux dont elle a vraiment besoin. II y a une 
justice dans ces grandes choses qui domine et depasse 



LE CRITIQUE DE LA SOCIET& BRITANNIQUE 149 

1'apparente injustice. Je te dis qu'il faut du commerce 
au monde ! C'est le commerce qui fait tourner la 
terre ! Les grands navires ! Venise ! 1'Empire ! Et 
Penderevo re^oit 1' approbation ironique d'Ewart, 
1'artiste, dont le dilettantisme trouve a 1'aventure une 
saveur prodigieuse : Poe"sie ! s'exclame-t-il, Poe*sie 
de celui qui fabrique, Poesie de celui qui acjiete ! Un 
poete qui repond a un autre poete, une ame a une 
autre ame ! La Sante, la Force, la Beaute le philtre 
magique, dans une bouteille ! Comme dans les contes 
de fees... 

La fusee monte toujours. Le lancement du Tono 
Bungay n'est pour Penderevo qu'un coup d'essai. 
Affaires en plein rendement, affaires qui battent de 
1'aile, il achete, se*duit par quelque aspect ingenieux ou 
baroque qui a e'chappe aux promoteurs, triple, decuple 
le capital social, aux acclamations d'un public qui 
croit a son etoile et ne cherche que des occasions de 
souscrire. II r6ve de transformer j usque dans les plus 
menus details I'agencement de chaque interieur bri- 
tannique ; un peu plus tard, seduit par une autre idee, 
il laisse partir son neveu a la recherche du quap, masse 
vegetale en fermentation dans une ile de 1'Afrique 
Occidentale, dont se degage une enorme energie 
radiante et qui permettra a celui qui la rapportera de 
fabriquer a des prix encore inconnus les lampes a 
filament. II achete les affaires, il achete les hommes, 
il croit pouvoir meme acheter les idees : il met la main 
sur le Bosquet y Sacre , revue d'art, de philosophic, 
de sciences et de litterature, sur la couverture de 
laquelle le lecteur peut, a partir de ce moment, trouver 
le nom de la meilleure pilule du monde pour un foie 



150 WELLS 

capricieux . II s'en faut d'un rien qu'il n'acquiere, 
pour s'en faire un instrument de reclame, deux des 
principales revues medicales d'Angleterre. Jamais foule 
hantant 1'antichambre d'un ministre ne fut aussi 
dense que celle qui patiemment attend a la porte de 
ce Napoleon du commerce, lequel, avant d'avoir 
trouve* une demeure a sa taille, a ^tabli son quartier 
general dans un des plus somptueux h6tels london- 
niens. II y a la des gens de toutes conditions : hommes 
et femmes du monde, clergymen anglicans et pre"tres 
non-conformistes, commis venus pour vendre quelque 
secret ou monnayer quelque trahison, tous appelant 
le moment certains re*petent tout bas leur le^on 
ou s'ouvrira le tambour qui les separe de 1'ex- 
pharmacien de Wimblehurst. Un geste tranchant, un 
mot : Snap ! La suggestion est ecartee ou le marche 
conclu. Et Penderevo monte toujours. Dans la resi- 
dence historique qu'il vient d'acque*rir il se trouve a 
l'e"troit. II se fait construire au haut d'une colline un 
e*norme palais de marbre. II force l'entre"e de la 
societe britannique, apprend le fran^ais, s'affuble 
d'une maitresse ; il a, dans les reunions de charite, 
une place reservee a c6te de pairs du royaume ; 
a une exposition de peinture le portrait de sa 
femme fait vis-a-vis a celui du souverain... 

Puis, sans qu'il y ait plus de raison dans la chute 
que dans 1'ascension, le chateau de cartes s'e*croule. 
Le public doute, se cabre, cesse de croire a la hausse, 
s'apercoit qu'entre le capital souscrit et la valeur 
intrinseque des entreprises trustees par Penderevo il 
n'y a aucune relation ; une serie de manoeuvres 
frauduleuses ne peuvent retarder le krach ; a une 



LE CRITIQUE DE LA SOCIET^ BRITANNIQUE 151 

arrestation prochaine Penderevo ne se soustrait 
qu'en s'enfuyant a bord d'un dirigeable equipe et 
pilot e par son neveu, lequel est retourne* a la science, 
sa premiere idole, et qui le depose quelque part dans 
le pays basque, oil une congestion pulmonaire vient 
quelques jours plus tard le terrasser. A cet homme 
1'Angleterre avait donne le controle de pres de trente 
millions de livres sterlings, dont deux etaient devenus 
sa legitime propriete. Le desordre, la folie d'une 
communaute qui 1'avait pay a un tel taux pour se 
tenir assis dans une piece a pre"parer et a debiter des 
mensonges ! Car il ne creait rien, n'inventait rien, 
n'economisait rien. Je ne puis pretendre qu'une seule 
des grandes affaires que nous organisames ait ajoute a 
la vie humaine quelque valeur re*elle. II etait devenu 
une sorte de tourbillon dans lequel la richesse venait 
spontanement s'engouffrer. Mais dans Tono Bungay, 
le roman de la futilite et du desespoir, il y a d'autres 
figures representatives de I'amoralisme, de la corrup- 
tion, de Tapathie et du desequilibre mental de 1'Angle- 
terre contemporaine que celles de Penderevo et de ses 
dupes. En face d'hommes tares, avides de jouis- 
sance, nous trouvons Marion, la petite cockney, senti- 
mentale et sterile, vers qui monte le desir de George 
et dont il fait sa femme, Beatrice, 1'amour de son 
enfance, le grand amour de sa vie, la fille noble qui se 
drogue et qui vend son corps, types de femmes aupres 
desquelles 1'individu qui veut etre pensee et action ne 
peut faire sa carriere, influences desagregeantes, 
emanations dernieres d'une societe sans fierte et sans 
courage, d'une societe que Wells, comme George 
Penderevo, en est venu a ne plus regarder que du 



152 WELLS 

dehors et qui vous ferait douter du progres humain 
si ce dernier n'e*tait servi par une force des profon- 
deurs, par une se*rie de facteurs a peine associe*s au 
drame de notre vie, et que vient symboliser le destroyer 
silencieux et rapide a bord duquel George, dans le 
dernier chapitre du livre, remonte la Tamise ; facteurs 
qui agissent sans souci de nos interts, et qui sont pour- 
tant le cceur de la vie, qui apparaissent un instant 
dans les achievements de Tart, de la pensee et de la 
science, tre*sor mysterieux de Thumanite, qu'accroit, 
presque toujours inconsciemment, chaque generation, 
but lointain, imprecis vers lequel nous nous dirigeons 
tous, nous qui sommes les creatures d'une heure, qui 
tentons d'agir et passons, mais qui pourtant savons 
tre en route pour la haute mer, luttant pour remplir 
une mission cache"e. 



VII 



Elle a domestique, cette societe britannique, non 
seulement les individus, mais aussi les ide*es. Sur les 
plus hardies, les plus fieres d'entre elles, elle a mis 
1'enduit de 1'humour ou de la sentimentalite. Voyez 
ces eVques, si activement meles, a 1'oppose de leurs 
collegues fransais, a toutes les manifestations de la 
vie publique. Voyez ce petit professeur d'universite*, 
qui s'en va trottinant par les rues de Cambridge, sa 
toque a la main, dont le visage reflete toute la quie*- 
tude de 1'homme sur de son erudition, et qui sait bien 
qu'il n'est argument ou doctrine autour de laquelle 
son esprit, habitue a faire le tour des choses, ne saura 
tisser sa toile d'araignee, que le debit presse de sa voix 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 153 

melliflue ne saura submerger i Voyez ce principal de 
public-school ! Voyez tous ceux dont le haut enseigne- 
ment est tributaire. Vous ne pouvez leur reprocher 
de se boucher les oreilles aux bruits ou aux clameurs 
du dehors. Us ont lu, vu, entendu. Us savent ce que 
contiennent les principales theories socialistes ; ils 
ont accueilli chez eux les porte-paroles de la cause 
ouvriere, ils ont m6me parcouru Darwin. Et ils ne se 
sont pas cabre*s. Socialistes ! Mais nous le sommes tous 
des 1'instant oil vous ne diminuez pas 1'ecart qu'il y a 
entre possedants et non-possedants, du moment que 
vous respectez chacune des institutions sur lesquelles 
le temps a mis sa patine. Darwiniens ? Autant qu'il 
vous plaira, pourvu que vous n'effleuriez pas le dogme 
de la chute, fondement moral du christianisme. Ils 
sont prts a bien des sacrifices, ils introduiront autant 
d'huile que vous 1'exigerez dans les rouages de la 
machine, pourvu que vous promettiez de ne tou- 
cher a aucun de ses engrenages essentiels. Le grand 
fleuve de la tradition accueillera tous les affluents que 
lui enverra la science ou la philosophic moderne, il 
laissera meme ses eaux perdre de leur purete, pourvu 
qu'il lui soit loisible de continuer a couler nonchalam- 
ment entre les me"mes berges. Car, retenez bien ceci, 
les plus obtus d' entre les dirigeants de 1'Angleterre 
n'ont pas meme le courage d'etre reactionnaires. C'est 
en cela que la mentalite anglaise est deroutante. Ce 
pays est plein de gens qu'aucun changement n'effraie, 
et qui pourtant, par leur structure intellectuelle, sont 
la negation mme du changement. Des public-schools, 
d'Oxford et de Cambridge, sortiront, certes, des 
soldats energiques, des administrateurs pleins de zele, 



154 WELLS 

des directeurs de journaux qui sauront admirablement 
louvoyer parmi les inte"rts qui sont en constante 
reaction dans un e"tat civilis : mais quel jugement 
porter sur les maitres par lesquels leur cerveau a e"te" 
modele, comment qualifier 1'ideal social que, d'un 
bout a 1'autre de leur Education, on leur a presente ? 
Appartiennent-elles a une nation moderne, ces ecoles 
ou, a quelques milles du tumulte de Londres, on attribue 
encore au latin la place qu'il occupait a une e"poque 
ou il e*tait le langage commun de la civilisation, ou 
Ton donne aux jeunes gens les tragedies grecques 
comme modeles, comme si, en ce temps de concurrence 
acharne"e, d'efforts fre'netiques pour arracher a la 
nature ses derniers crocs, 1'idee de fatalite nous domi- 
nait encore, ou Ton s'etend sur des histoires d'incestes 
et de parricides, comme si elles pouvaient vraiment 
inteYesser un esprit occidental ? (Le Nouveau Machia- 
vel.) Us s'imaginent tres honnetement, ces heads 
majestueux, ces dons dont la voix emplit l'cho des 
vieux colleges gothiques, que rien n'a change en 
Angleterre depuis la Renaissance, depuis les siecles 
ou leur enseignement avait vraiment quelque hardiesse; 
ils sont de bonne foi lorsqu'ils croient que c'est sous 
une robe classique que toutes les idees qui sont appe- 
lees a surgir dans le monde continueront a se presenter. 
Entre public-schools et universites fondees au 
m^me moment , a Tint^rieur des universites elles- 
m^mes, s'^tablit un courant d'echanges dans lequel 
n'intervient aucun apport etranger. Chacun enseigne 
ce qu'il a appris, rien de plus, rien de moins. Jamais 
Tun des futurs maitres, rompant la chaine scolastique, 
ne tentera pour son compte quelque aventureux 



LE CRITIQUE DE LA SOCIET& BRITANNIQUE 155 

voyage vers les regions riches et troublees de la vie, 
ne se perdra pendant quelque temps, pour en revenir 
les bras charge's de magnifiques experiences, dans 
Londres myste'rieux, capitale et coeur du monde, 
Londres qui roule comme une caratacte, Londres 
noir, brun, bleu, d'argent scintillant, Londres qui 
mugit comme le metier me*me du Temps. (Le Nou- 
veau Machiavel.) City Merchants enverra son homme 
a Cambridge, et Cambridge le renverra, muni d'un 
dipldme, a City Merchants. Sur la porte de tous ceux 
qui ont en Angleterre la charge du haut enseignement 
on pourrait ecrire, comme sur la cage de certains des 
animaux qu'abrite le Zoo : Ne a la Menagerie. 
L'epigramme est pour eux la quintessence d'une litte- 
rature, leur philosophic, toile aux fils chatoyants , 
a moins souci de penetrer jusqu'au mystere des choses 
que d'eviter, au cours de ses raisonnements, toute 
apparence de contradiction ; f aire bonne figure dans 
une equipe de cricket est a leurs yeux le premier, peut- 
6tre le seul devoir social ; d'une point de vue pe"dago- 
gique, Tintroduction dans le curriculum de 1'etude - 
facultative de 1'allemand constitue une hardiesse 
dont ils ont presque a s'excuser aupres des Sieves... 

Voila le moule oil sont f aconnes les futurs dirigeants 
de TEmpire britannique, celui ou plus tard ils feront 
passer leurs fils afin que ceux-ci ne soient pas pour eux 
des Strangers. Si 1'Angleterre veut devenir un Etat 
moderne, son premier devoir, d'apres Wells, est de 
rompre le dangereux court-circuit qui s'est etabli 
dans son systeme d'e*ducation. L'edifice vermoulu 
des vieilles university's ne fournit que des materiaux 
inutilisables : il faut le mettre a bas. Tout homme 



156 WELLS 

soucieux de servir 1'avenir n'a que faire de ces maitres 
qui arrtent leur cours d'histoire a 1815, comme si 
tout ce qui s'est accompli apres cette date avait un 
caractere d'inde"cence. II faut creer une nouvelle educa- 
tion liberate, dans laquelle aura ete coupe" une fois 
pour toutes le cordon ombilical des langues clas- 
siques , une education qui donne a 1'histoire, a la 
philosophic modernes, aux litteratures europeennes, 
a la physique, a la biologic, a la sociologie, a la peda- 
gogic la place qui doit leur revenir, qui remplace 
par des manoeuvres, par des exercices d'aviation, par 
des courses en montagne, la solennelle puerilite des 
jeux . 

Le jeune aristocrate, le fils de grand bourgeois 
fagonne par 1'universite, 1'eleve du don, nous le retrou- 
vons bientot sur les banes des Communes, politicien 
disert et nonchalant, ennemi de toute discussion tech- 
nique, de toute forme de specialisation, aussi aveugle- 
ment soumis aux decisions qui lui sont transmises par 
les whips de son parti qu'il 1'etait jadis aux ordres du 
capitaine de son equipe de foot-ball. Dans les milieux 
dont il est le plus bel ornement, evoluent deux autres 
types auxquels Wells a voue une haine aussi prof onde : 
le reformateur sentimental et I'humoriste professional, 
' Manning d'Anne Veronique, et Magnet du Manage. 
Us sont la supreme paresse, la supreme hypocrisie de 
la societe britannique, le plat trop sucre qui souleve 
le cceur : Manning, le Ruskinien, dont chaque phrase 
ressemble a une guirlande, plein de devotion pour la 
femme, a laquelle il est pre 1 1 a donner toutes les libertes, 
sauf celle d'avoir des idees, qui, a 1'etre trepidant, 
impatient du mors qu'est Anne Veronique, offre de 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 157 

son vivant une sorte de beatification ; Magnet, colla- 
borateur du Punch, qui saisit toutes les occasions de 
jeter un pont entre le rire et les larmes , qui semble 
ne pouvoir concevoir qu'une discussion soit poussee 
vraiment a fond, qui ne voit dans les querelles des 
partis, dans tous les antagonismes sociaux que des 
simulacres de combats livres entre des gens qu'un bon 
mot, un dessin savoureux suffira a reconcilier, Magnet 
qui deteste les realites mises a nu par la science, qui se 
sent un peu inquiet devant une machine et que la vue 
du sang fait presque s'evanouir... La ne s'arrte d'ail- 
leurs pas la serie des sentimentaux depeints par 
Wells : a Tarriere-plan figurent ces bourgeois retires 
des affaires, ces aristocrates ou ces roturieres, jeunes 
ou vieilles, qui n'ont de paix que lorsqu'elles se sont 
placees en tte d'un mouvement, a qui il faut a tout 
prix des ames a sauver, missionnaires en jupon qui, 
d'estrade en estrade, promenent une mme conference, 
telle 1'agressive Tante Plessington, du Manage, dont 
la grande reforme serait d'interdire aux classes 
ouvrieres un certain nombre de denrees, resultat qui 
serait atteint en substituant au paiement en especes le 
paiement en nature. 

II est un dernier reproche il contient d'ailleurs 
tous les autres adresse par Wells a ses compatriotes : 
c'est de s'etre trop bien installes dans la vie, c'est 
d'etre devenus inaccessibles a tout ce que cette der- 
niere contient de poesie et de mystere. Malheur a celui 
que 1'Ange de la Beaute (La Merveilleuse Visite) est 
venu visiter, malheur a celui dans 1'existence duquel la 
Sirene aux cheveux pareils a des rayons de lune, aux 
bras merveilleux (La Dame de la Mer) a voulu s'in- 



158 WELLS 

troduire. L'un sera taxe" de folie. L'autre sera entraine* 
vers des abimes ou aucun de ceux qui se targuent de 
respectability ne sera tente", soyez en sur, de le 
suivre ; il sera perdu pour ses concitoyens ; il se perdra 
a ses propres yeux. Car il n'est pour la societe britan- 
nique ni d'Anges ni de Sirenes. Du bel oiseau, aux 
couleurs d'arc-en-ciel, que blesse d'un coup de fusil 
le petit cure de campagne, du radieux enfant dont 
Tarchet ravit ou fait pleurer les bienheureux, elle a vite 
fait un homme pareil aux autres, ne se distinguant a 
ses yeux des autres que par un surcroit de ruse ou de 
naivete. Ses ailes : simple difformite, bosse que Ton 
va cacher sous une redingote ; son violon : instrument 
d'un musicien tres original, sans doute, mais pas tres 
4 rythmique ; ses etonnements, ses mouvements de 
revolte lorsqu'il est en presence d'une humanite" qui 
fuit la souffrance et semble en mme temps prendre 
plaisir a 1'infliger : manifestations d'agitateur socialiste 
dont la paroisse cherchera bientot a se debar- 
rasser. Tous, hobereaux, medecin, femmes qui se 
piquent de cultiver les arts, gens du peuple, considerent 
le celeste visiteur avec des yeux blasts par la vie quoti- 
dienne. Chez aucun, sauf chez le cure", qui s'est pris 
pour son note d'une etrange affection, et chez Delia, 
la petite servante, qui un jour sanglota en entendant le 
violon et que 1'Ange qui retrouve 1'usage de ses 
ailes emporte vers le pays ou Ton ne connait ni 
mort, ni guerres, ni douleur, il n'y a place pour l'ide 
que nous sommes environnes d'ombre et que notre 
ame baigne des k present dans 1' ether. 

A peine different, bien que plus cordial, est 1'accueil 
fait dans un milieu bourgeois a la Dame de la Mer, 



LE CRITIQUE DE LA SOCIETE BRITANNIQUE 159 

a la sirene qui a jete son devolu sur Chatteris, aimable 
jeune homme, espoir du parti Liberal, futur depute de 
Hythe. Elle a vite perdu tout caractere surnaturel dans 
l'honne"te famille qui 1'adopte apres que, pour par* 
venir a son but, elle a feint, elle la reine des profondeurs, 
de se noyer. On ne sait ce qui est le plus rejouissant, 
des soins maternels de Mrs Bunting, que la sirene a, 
en exhibant un coffre rempli de joyaux, tres vite 
convaincue de sa respectabilite ; des curiosites de 
Miss Glendover, la vierge forte, fiancee de Chatteris, 
qui s'etonne, beaucoup plus que de la queue de son 
interlocutrice, qu'il puisse y avoir dans le royaume 
liquide des gens qui ne prennent pas le the, et demande 
si les habitants de la mer ont, eux aussi, leurs pro- 
blemes ; de la colere du directeur de journal auquel 
un reporter zele a communique' la fabuleuse nouvelle 
et qui refuse d'en faire mention, sous pretexte qu'il n'y 
a de vrai que ce que le public veut croire ; ou de la 
conscience de Parker, la garde, qui considere si bien 
comme humaine la sirene que sa fonction est de 
promener dans un fauteuil a roulettes, qu'elle tient 
absolument a lui acheter des- bas. Mais tout ceci ne 
fait que preparer le vrai drame, celui qui se joue au 
coeur du jeune politicien, enfant gate de la societe 
britannique, a partir du moment ou il a entendu la 
voix revelatrice lui apprendre que la vie n'est qu'une 
fantasmagorie, que les hommes, en se creant des 
devoirs, tracent tout simplement autour d'eux des 
cercles enchantes, que leur morale, leur code de bien- 
sance, tout cela a & enfante dans un songe, et lui 
murmurer, plus tendre encore et plus enveloppante, 
qu'il y a des re"ves plus vastes... Apres quoi, en une 



l6o WELLS 

serie de pages diaphanes qui nous montrent qu'il s'en 
est fallu de peu que Wells frit un romancier tres diffe- 
rent de celui que nous connaissons, sont relates les 
efforts de 1' entourage de Chatteris pour retenir celui 
auquel un monde familier semble maintenant irreel, les 
reVoltes de la fiancee qui ne peut comprendre quelle 
est la nature de cet tre qui s'est interpose entre celui 
qu'elle aime et la vie, la victoire momentane*e de la 
raison, et enfin le triomphe de la nuit merveilleuse oil, 
emportant dans ses bras le beau corps nu de la sirene, 
Chatteris s'avance vers la mer qui se referme sur 
tous deux. 



CHAPITRE IV 
LE SOCIALISME DE WELLS 

I 

Le socialisme de Wells differe des doctrines du me'me 
nom qui 1'ont precede en ce qu'il est quelque chose 
d'autre, et aussi quelque chose de plus qu'un simple 
essai de reajustement economique. Les ecoles socia- 
listes qu'a vu naitre le xix e siecle, soil qu'elles aient 
vise a repandre la pensee reformatrice d'un esprit 
original, soit qu'elles se soient donne pour but de faire 
connaitre les tendances qui se degagent spontanement 
des faits, ont eu, avant tout, pour souci de donner au 
probleme de la distribution des richesses une solution 
qui s'ecarte de celle qu'il recoit dans une societe ou 
aucun pouvoir economique veritable ne s'interpose 
entre les individus ; elles se sont plus preoccupees de 
la destination des valeurs creees que des modifications 
dont pourraient tre 1'objet, sous une organisation 
meilleure et plus rationnelle, ceux qui les creent. Le 
facteur humain est, au contraire, celui qui plus que 
tout autre interesse Wells. Economiquement, politique- 
ment, c'est I'homme, dont tant de fois il nous a dit la 
merveilleuse aventure, qui reste son heros. Notre 
systeme individualiste lui semble defectueux parce 



162 WELLS 

qu'avec lui chaque homme, chaque femme, chaque 
enfant ne peut tout a fait s'epanouir ; il lui parait 
insumsant, non seulement parce qu'il permet aux de- 
tenteurs de certains monopoles de tirer a eux une part 
trop grande des substances dont chaque organisme a, 
besoin, mais parce qu'il asservit a des intere'ts parti- 
culiers les forces appelees a contribuer a la formation 
des futures generations. 

II faut, pour bien comprendre F orientation, 1'origi- 
nali te", les limites du socialisme wellsien ne pas perdre 
de vue ce que nous savons deja des tendances intellec- 
tuelles, metaphysiques aussi bien que morales, de 
1'auteur d' Anticipations. II n'y a pour lui, nous 1'avons 
dit, que deux realites dans la vie : 1'individu, 1'espece. 
Entre Tune et 1'autre il ne voit qu' associations, grou- 
pements provisoires, loyalismes factices ; nations, 
castes et partis ne sont pour lui qu'une des conse- 
quences de notre instinct gregaire, que des refuges 
edifies par notre esprit qui, pareil a un enfant, a peur 
de se trouver seul dans la nuit, que des creations ver- 
bales dont toute 1'utilite est de nous rendre 1'action 
plus facile ; mais le vrai drame de 1'existence n'est pas 
la : il est d'abord dans la competition d'individus dont 
chacun se distingue des autres par quelque trait, dont 
les uns survivent, dont les autres tombent ; par 
ailleurs, s'il y a plus de verite dans rindividu isole que 
dans les troncons d'humanite auxquels, sous le nom 
de races, d'etats ou de sectes, nous sommes enclins a 
attribuer une existence autonome, il y a plus de verite 
dans 1'espece que dans 1'individu. Conduisant 1'homme 
du passe, qui appartient a la bete, vers 1'avenir, qui doit 
appartenir au demi-dieu, une force, force de 1'espece, 



LE SOCIALISMS DE WELLS 163 

le soutient, le dirige et, lui mortel, I'immortalise. La 
tache du socialisme est precisement, d'apres Wells, de 
determiner, entre toutes les formes d'activite* sociale, 
celles qui ressortissent a 1'individu et celles qui ressor- 
tissent a la race, de fixer les limites du domaine de 
Tun et de celui de 1'autre, de decouvrir, ainsi que nous 
1'avons deja dit, la formule qui concilie le maximum 
de Iibert6 avec le maximum d'intervention collective. 

II ne s'agit pas de creer de toutes pieces une organi- 
sation nouvelle. La plupart des socialist es ont cru que 
l're du socialisme s'ouvrirait au moment precis ou 
une revolution opererait le transfert de certaines fonc- 
tions economiques, reservees jusqu'a present aux par- 
ticuliers, aux mains des agents de la collectivite. Us 
n'ont pas vu que chaque progres, chaque affirmation 
de 1'idee socialiste coincide avec une victoire de 1'ordre 
sur le desordre, de la justice sur 1'injustice, que le 
socialisme fait corps avec une tendance qui, depuis les 
ages les plus recules, lutte, sous les noms les plus divers, 
contre une coalition de tendances adverses, instinc- 
tives et brutales, qu'il est au fond 1'un des facteurs les 
plus actifs de revolution humaine. Regardee dans ses 
details, Thistoire apparait comme un prodigieux enche- 
vtrement de haines et detractions individuelles ; 
mais, avec un peu de recul, un autre plan se d^couvre : 
1'histoire ne fait plus que retracer les phases de 1'inces- 
sant et douloureux combat de la Bonne Volonte de la 
race (Des Mondes Neufs contre des Vieux) contre la 
violence, la faim, Tavarice, la vanite, la peur. 

On voit tout de suite quel est le point de depart de 
Wells. II ne saurait s'agir, selon lui, pour le socialisme 
de mettre un Eden a la place d'un Enfer : notre monde 



164 WELLS 

ne peut tre 1'un et n'a jamais etc tout a fait 1'autre, il 
s'agit de rendre plus decisive une victoire encore 
incomplete, de faciliter la marche, encore incertaine, 
souvent trebuchante, d'un bel et noble esprit qui 
s'avance vers nous des profondeurs des siecles oil 
1'homme cessa d'etre mu par des instincts ele'mentaires. 
Le socialisme n'aura pour ambition que de contribuer 
a un vaste processus intellectuel, a un mouvement de 
de*sirs et d'idees qui s'exprime dans un plan ayant pour 
but de reconstruire, selon des donnees nouvelles et 
meilleures, la societe humaine. (Ibid.) L'action du 
socialisme ne pourra tre feconde que si la notion 
qu'ont les socialistes de la vie elle-meme est optimiste. 
On ne batit pas sur du desespoir. On ne peut esperer 
rendre le monde meilleur qu'il ne Test a present que si 
Ton est convaincu qu'il est aujourd'hui meilleur 
qu'il n'etait hier, que la Bonne Volonte de la race 
est plus forte que 1'egoisme et que la cruaute. Sans 
doute, 1'observateur d*e bonne foi doit reconnaitre 
qu'il y a recul sur plus d'un point : le Venitien ou le 
Florentin de moyen-age s'habillait avec plus de magni- 
ficence et de fantaisie que le Londonien d'a present ; 
1'architecte qui construisit le Parthenon ou les maisons 
de brique de Verone avait davantage le sentiment de 
la beaute que celui qui congut la gare de Cannon Street; 
la pensee philosophique s'est elevee a Athenes a des 
hauteurs qui n'ont pas ete depassees ; la langue anglaise 
du temps d'Elisabeth fut un instrument plus puissant 
et plus harmonieux que celle que Ton parla sous Anne 
ou sous Victoria. Mais les sources de la pitie sont plus 
abondantes qu'elles ne 1'ont jamais ete. Je me demande, 
dit Wells, si aux siecles precedents une vieille pau- 



LE SOCIALISMS DE WELLS 165 

vresse en haillons ou un infirme eussent pu passer 
devant un troupeau d'enfants sort ant de 1'ecole sans 
voir s'abattre sur eux une pluie de quolibets ; nous 
sommes de"saccoutumes d'une se"rie de fleaux : peste, 
famine, duel, guerres intestines, qui, autrefois, f aisaient 
partie de 1'ordre habituel des choses ; nous pouvons 
voyager sans crainte pour notre vie, lire, penser, 
parler librement. A eux seuls, les achievements de la 
science au cours des trente dernieres annees suffiraient 
a affermir notre foi. Que de choses pourraient s'ac- 
complir aujourd'hui, s'ecriera le Nouveau Machiavel ! 
Que de choses sont en train de s'accomplir ! Ce sont les 
secondes qui donnent son ampleur a 1'idee que je me 
fais des premieres. Quand je songe aux progres de la 
physique et de la mecanique, de la medecine et de 
1'hygiene au cours du dernier siecle, quand je mesure le 
niveau atteint par 1'instruction de la generalite des 
individus et le rendement moyen de chaque homme, 
quand je vois de quelle puissance dispose maintenant 
I'humanite, et que je compare tout cela avec ce qui 
etait precedemment a la porte'e de cette derniere, mon 
imagination est saisie de vertige, est blouie par la 
seule perspective des splendeurs auxquelles pourrait 
atteindre un etat justement organise. 

Et pourtant que de spectacles lamentables s'offrent 
encore a nous ! Les maisons que nous habitons sont plus 
saines, nos rues plus larges que celles des cites medie- 
vales ; le pourcentage d'enfants sains, heureux, traites 
avec douceur est plus eleve qu'il ne le fut jamais (les 
pierres tombales de bien des vieilles eglises nous reve- 
lent que dans un temps tres proche de nous la moitie 
des fils des plus riches families perissaient au berceau) ; 



l66 WELLS 

mais notre poque ne porte-t-elle pas 1'opprobre des 
massacres coloniaux, de pauvres petits corps mutiles 
jonchant le sol, pour que le caoutchouc soil a meilleur 
marche, pour que nos voitures puissent rouler sans 
heurts ? (Des Mondes Neufs...) Que dire de ces cales 
empuanties de na vires ou s' en t assent les emigrants, 
troupeau glabre fuyant une misere certaine pour une 
misere incertaine ? Que dire de ce peuple des champs, 
expose* aux vents impitoyables, incessamrnent courbe 
sur la terre gluante ? Que dire des enfants londonniens 
eux-meTnes dont, en 1905, un rapport du Conseil de 
Comte* nous f aisait savoir que 46 / seulement e*taient 
passablement vtus et que 11% etaient rouge's de 
vermine ? Que dire enfin de ces epaves humaines que 
le promeneur attarde rencontre, ecroule'es sur les banes 
qui jalonnent Y Embankment, de Blackfriars Bridge a 
Westminster ?... 



II 



Le socialisme, doctrine constructive, a besoin, avant 
de s'engager parmi les faits, de croire en la possibilite, 
puis en 1'urgence de la tache qu'il veut mener a bonne 
fin. Avant de prevoir, il lui faut tre convaincu que les 
affaires humaines n'echappent pas a toute prevision ; 
avant de rechercher sous quelle forme 1'eveil de la 
conscience collective pourra se produire, il doit se 
demander s'il est des activites essentielles, auxquelles 
est lie Tavenir de la race, que 1'effort individuel est 
incapable d' assurer. Finalement, tenant compte de la 
constitution psychologique de la moyenne des e~tres, 
le socialiste tentera de decouvrir s'il est des mobiles, 



LE SOCIALISME DE WELLS 167 

autres que 1'^goisme et I'inter^t personnel, assez forts 
pour animer les multiples agents d' execution dont le 
concours lui est indispensable. C'est a cet examen preli- 
minaire que se livre Wells dans les premiers chapitres 
du livre qui constitue son credo e'conomique et social, 
livre dont il a deja e"te" fait mention : Des Mondes 
Neufs contre des Vieux. II y de"fmit 1'id^e fondamen- 
tale du socialisme ; il montre en quoi consistent 
ses deux generalisations principales ; il s'efforce de 
determiner le point jusqu'ou 1'esprit de gain peut 
tre moins fort que 1'esprit de service . 

La position prise par le socialisme a 1'^gard d'un 
monde qu'il juge perfectible, mais dont il sait aussi que 
1'evolution ne peut tre brusque*e, auquel il croit pou- 
voir apporter un peu d'harmonie et de bonheur, et 
non une felicite complete que des siecles et des siecles 
de bonne volonte* pourront a peine assurer, a d'ailleurs, 
s'empresse de faire remarquer Wells, un precedent. 
L'ide"e qui s'imposera au socialiste, lorsqu'il voudra 
modifier le cours des phenomenes economiques, ne sera 
autre que celle grace a laquelle tout veritable travail 
scientifique a pu tre accompli. Comme le savant, le 
socialiste croira qu'il y a un ordre dans les choses, 
ordre a la connaissance duquel nous pouvons parvenir, 
et, qu'a partir de ce moment, nous pouvons diriger. 
Le savant est mu par la conviction qu'un certain nom- 
bre d'intelligences associees peuvent atteindre aux 
verites cachees sous 1' apparent desordre des choses ; le 
socialiste sera mu par la conviction que les hommes, 
en cooperant, ont le pouvoir de dominer le hasard . 
Le savant concourt & la realisation d'un plan de 
recherche collective, le socialiste a celle d'un plan d' action 



l68 WELLS 

collective. Chacun, dans son domaine, s'est assigne un 
mme but : faire succe*der 1'ordre au ddsordre. 
(Ibid.) 

La qualitt, intellectuelle aussi bien que morale, de 
celui qui met ses forces au service de 1'idee socialiste 
sera, par ailleurs, strictement conforme a celle de 
1'homme de science. Science et socialisme ont les mmes 
exigences. Ces deux grands processus de la pensee 
humaine exigent des hommes qu'ils soient moms 
egoistes et moins isoles . La tendance qu'ont la plupart 
des tres a travailler dans le mystere, a conserver 
jalousement le secret de leurs decouvertes, voila, pour 
le veritable savant, la plus honteuse des tares ; il con- 
sidere comme crime ce que presque tous ses contempo- 
rains considerent comme sagesse ; & peine une de ses 
inventions a-t-elle pris corps qu'il la livre a ceux a qui 
il plaira d'en tirer profit; 1'education a cre"e en-lui 
une seconde nature qui met son point d'honneur a 
dire aussi clairement que possible et aussi t6t que 
possible en quoi consiste ce qu'il vient de decouvrir ; 
son esprit trouve sa recompense dans des regions ou 
l'intere"t prive ne saurait atteindre ; et ceci n'est pas un 
type ideal : il y a eu, depuis le jour oil 1'esprit scienti- 
fique s'est degage des tenebres de 1'alchimie, des 
milliers d'^tres qui ont systematiquement applique 
leurs energies a autre chose qu'a des buts personnels . 
Pareillement le socialiste exige que, dans tous les 
rapports sociaux et economiques, Ton suive une regie 
de franchise et de veracite , que toutes les fins pure- 
ment personnelles soient subordonnees aux fins collec- 
tives ; son id^al c'est un ordre social organise que 
chacun servira et dont tout homme pourra tirer profit ; 



LE SOCIALISME DE WELLS 169 

lui aussi halt le secret, les subterfuges, toutes les 
formes de gains clandestins. 

Oriente' de la sorte, s'e"tant donne une loi qui n'eet 
autre que celle a laquelle le savant est soumis, le socia- 
liste, poursuit Wells, se demandera jusqu'a quel point 
le besoin d'ordre dont il est possede est ressenti par 
nos societes modernes. He*las, ses constatations seront 
profondement decevantes ! Nulle part ne se revele 
dans notre civilisation de dessein constructif . - 
II se rend compte, pour prendre quelques exemples 
au hasard, que notre fa9on de manufacturer une foule 
d'articles de premiere necessite, de produire et de dis- 
tribuer les denrees, de conduire toutes sortes d'entre- 
prises, de mettre au monde et d'elever nos enfants, de 
permettre a la maladie de se transmettre et de se 
communiquer, ne traduit que le chaos et 1' indiscipline. 
II declare que, lorsqu'elle poursuit des buts collectifs, 
lorsqu'elle cherche a satisfaire des besoins generaux, 
1'humanite offre 1'aspect et suit les methodes d'une 
foule, alors qu'elle devrait suivre celles d'une armee... 
Et, tandis que rhomme de science cherche a tracer 
une carte bien ordonnee du desert a demi explore 
des faits, le socialiste cherche a tracer un plan bien 
ordonne du desert a demi conu de 1'effort humain. 
(Ibid.) 

II n'y a aucune manifestation d'une volonte collec- 
tive dans les affaires humaines qui sont d'une impor- 
tance collective . Mais le probleme est a peine pose 
ainsi. Quelle est la limite de ces affaires d'une impor- 
tance collective et de celles qui ne le sont pas ? Cer- 
tains socialistes, habitues a ne considerer que les 
aspects les plus saillants de la question e"conomique, les 



170 WELLS- 

manifestations les plus dramatiques des antagonismes 
sociaux, s'empresseront de repondreque ce qui importe 
avant toute chose, et ce dont un regime individualiste 
est incapable de s'acquitter, c'est d' assurer une Equi- 
table repartition des richesses, de proportionner les 
salaires a 1'effort fourni, de supprimer toutes les formes 
de parasitisme. Mais les principales preoccupations 
de Wells, biologiste et evolutionniste, sont necessaire- 
ment fort diffdrentes. Les individus, les chances de 
perfectionnement qui leur sont offertes, I'interessent 
plus que les choses et leur attribution ; et, plus haut 
encore que les individus, il faut placer la race. L'enfant, 
eclaireur de 1'espece, agent du progres, voila vers quoi 
doivent converger toutes les sollicitudes de la con- 
science collective. Plus que le sort de la generation 
prsente, il importe d' assurer celui de la generation qui 
vient. Si physiquement et mentalement les enfants 
d'une generation ne sont pas un peu superieurs a leurs 
parents, dites-vous bien, que, quels que soient ses 
autres achievements, cette generation a marque le 
pas : aucun autre succes ne compte si, dans cette 
voie, la Bonne Volonte marque un echec. (Des 
Mondes Neufs...) Or, de toutes les enqueues effectuees 
au cours des dernieres anne"es, il ressort que, dans la 
plupart des demeures, 1'enfant ne recoit qu'une faible 
partie des soins auxquels il a droit. Entasses a cinq ou 
six dans des pieces ou n'entrent ni Tair ni la lumiere, 
insuffisamment v^tus, ne recevant pour tout repas 
substantiel que celui qui leur est gratuitement servi 
par Fecole, souvent range's par la vermine, debiles, 
rachitiques, les fils et les filles des classes laborieuses, 
arraches par la loi a Tusine mais non a leur milieu, 



LE SOCIALISMS DE WELLS 171 

sont loin d'etre les materiaux avec lesquels un Etat 
civilise peut tre bati. II n'est aucune nation qui ne 
continue a faire de 1'enfant de 1'heure de sa nais- 
sance a celle de sa puberte" la creature du hasard; 
bien peu d'entre elles exigent des garanties de la part 
de ceux auxquels est confiee son Education, pas plus 
qu'elles ne leur fournissent d'aide efficace. La premiere 
constatation du socialiste sera celle-ci : pour des rai- 
sons tres diverses, qui vont du mauvais vouloir a rim- 
puissance e'conomique, en passant par toutes les formes 
d'incapacite, la plupart des individus sont infe"rieurs 
a leur tache d'educateurs ; a cette constatation se 
joindra celle qu'k present une veritable prime est 
attribute a ceux qui deliberement refusent de procreer. 
En consequence, le socialiste demandera que la pater- 
nite, et surtout la maternite", soient conside're'es comme 
des fonctions publiques, re*tribuees comme telles, . 
entrainant les mmes responsabilites que toutes les 
autres fonctions exercees par les agents de 1'Etat ; 
il affirmera que ce dernier doit tre le tuteur, le Sur- 
Parent de la ge'ne'ration qui vient, qu'il doit pouvoir 
mettre en demeure tous ceux qui veulent conserver 
la garde de leurs enfants de leur tenir 1'esprit net et le 
corps propre ; il f era surtout la plus ardente des cam- 
pagnes pour que soient rendues inde'pendantes ces 
meres miserables que la disparition d'un man met 
brusquement dans Tincapacite de s'acquitter de leur 
tache sacree, pour qu'une aide reelle, substantielle, 
n'ayant en rien le caractere d'une aumone, soit attri- 
buee, lors de la venue de chaque enfant, a ces families 
de la bourgeoisie chez qui, a present, les berceaux 
restent trop souvent vides et qui sont, de toutes, celles 



172 WELLS 

qui peuvent offrir au pays les naissances de la plus 
haute quality. 

La seconde des generalisations auxquelles aboutit 
le socialiste, c'est que, par un Strange paradoxe, nos 
socie*te*s modernes sont riches et pauvres a la fois, que 
jamais il n'y eut autant d'objets manufactures, autant 
de terres emblave*es, et que jamais pourtant autant 
d'individus ne se sont chaque jour demande* s'ils 
mangeraient a leur faim le lendemain, s'ils trouveraient 
un vehement chaud. Le mot d'in justice est a peine celui 
qui convient. Le mal dont souffre 1'humanite est sur- 
tout physiologique : les canaux de la circulation sont 
chez elle obstrues, certains organes sont atrophies, 
d'autres tirent a eux toute la substance nourriciere ; 
notre systeme economique est moins cruel que chao- 
tique ; il y a friction sur trop de points, trop d'inutiles 
complications, trop d'absurdes gaspillages ; on trouve 
partout une exageration de 1'idee de propriete ; cette 
idee, le socialiste ne 1'attaquera pas en elle-me'me : elle 
est parfaitement respectable et legitime lorsqu'elle 
traduit le rapport qui existe entre chaque individu et 
les objets qui sont comme le prolongement de sa per- 
sonnalite, ses livres, sa demeure, le jardin qu'il aime 
ou le cheval qu'il monte ; elle ne devient dangereuse 
que lorsqu'elle pretend englober les valeurs, les res- 
sources, toute la variete des choses qui sont, a propre- 
ment parler, l'he*ritage de la race , lorsqu'elle empe'che 
les energies humaines de se deployer, lorsqu'elle repre- 
sente pour le corps social une formidable perte d'op- 
portunite's et de libertes. (Des Mondes Neu/s...) 
C'est cette derniere forme de propriete* qui, par exemple, 
s'interpose entre ceux qui n'ont pas de travail et la 



LE SOCIALISMS DE WELLS 173 

terre qu'ils pourraient mettre en valeur, qui est cause 
que les chemins de f er britanniques, gore's par une legion 
de compagnies concurrentes, ne peuvent engager les 
defenses les plus indispensables, qui contra int le petit 
consommateur, incapable de constituer des stocks, a 
subir 1'effet des speculations qui s'exercent chaque 
hiver sur le charbon, qui, tous les ans, sacrifie aux 
laitiers, chez qui la traite s'opere le plus souvent dans 
des conditions d'hygiene deplorables, des milliers de 
bebe's, qui enfin fait dependre les profits de toute une 
categoric d'individus de la quantite de poison alcooli- 
que qu'ils introduisent dans Torganisme de la race. 
A la notion de propriete collective, que Ton retrouve 
dans tous les systemes socialistes, Wells ne donne done 
pas un fondement juridique : c'est pragmatiquement 
que sa valeur se trouve verifiee : elle est le corollaire 
necessaire de 1'idee de responsabilite collective . 
A quoi bon tirer de son demi-sommeil la conscience de 
l'humanite, a quoi bon chercher a stimuler tout ce 
qu'il y a en celle-ci de bonne volonte, si vous ne donnez 
pas a cette conscience et a cette bonne volonte le moyen 
de se manifester pratiquement ? Pour former la genera- 
tion qui vient, pour donner plus de vigueur a 1'csprit 
de recherche, pour loger les hommes a venir dans des 
demeures plus saines, les plus nobles desirs, les plus 
sages precept es ne sufnsent pas : il faut du pain, du lait, 
des livres, de la pierre et du fer : et ce n'est qu'en se 
substituant aux individus qui mettent des palissades 
autour des terres en friche, aux speculateurs de 1'ali- 
mentation, aux ^diteurs ve*naux, aux roitelets de 
I'mdustrie, que la communaute pourra s'acquitter de 
sa tache. 



174 WELLS 

Mais il ne sera pas suf fisant que la conscience collec- 
tive souveraine, dont le socialisme prepare 1'avenement, 
trouve tout amenage son domaine ; il faudra qu'elle 
ait a sa disposition des bras et des cerveaux. Pourra- 
t-elle les trouver dans le monde qui nous est familier? 
Non, repond le pur individualiste qui voit dans 1'in- 
tert egoiste le seul generateur d'energie. Oui, affirme 
Wells, et ceci serait encore bien plus evident si la plu- 
part des forces qui travaillent 1'opinion ne cherchaient 
& rendre solidaires dans les esprits 1'idee de succes et 
celle d'enrichissement. Aux yeux de la masse, la 
faculte d'acqueYir apparait comme la faculte supreme , 
et, en fait, quels que soient les pouvoirs que les 
hommes desirent exercer, ils doivent prealablement 
s'^tre qualifies en gagnant ou en vendant quelque 
chose . Mais il s'agit la d'une tendance acquise, non 
inne'e ; les exigences de la nature humaine n'ont rien a 
voir avec cette prime qui, socialement, dans nos pays 
ou la notion de propriete est hypertrophiee, s' attache a 
1'individu qui s'enrichit ; les Rockfeller, les Morgan, ne 
representent qu'une forme de monomanie fmanciere ; 
pour la plupart des ^tres sains, le maniement des 
richesses constitue un genre d'operation fastidieuse ; 
tout le veritable travail accompli en ce monde 1'a 
ete par des gens qui ne possedaient pas 1'esprit d'ac- 
cumulation ; nos societes periraient derriain si la 
masse de la population se specialisait reellement dans 
la recherche du gain . A quoi se reduit Tactivit6 des 
hommes qui sont mus par 1'espoir du profit ? A rediger 
des reclames et des prospectus, a tenter de f aire recon- 
naitre par leurs semblables aux marchandises qu'ils 
debitent des vertus qu'elles ne possedent pas. Celui 



LE SOCIALISME DE WELLS 



175 



qui cree toutes les valeurs, c'est le travailleur manuel, 
c'est I'ingenieur, 1'architecte, le fonctionnaire, le 
medecin ; tons ont 1'orgueil de leur oeuvre; tous, pourvu 
que leur besogne ait quelque attrait, seraient prets a 
se contenter d'un salaire qui, comme on dit vulgaire- 
ment, assure leur existence. Malheureusement une 
organisation corruptrice exerce sur tous ses sugges- 
tions. Elle pose pour tous un probleme de conscience. 
Servir ? Mais qui servir ? Qui bene"ficiera de votre 
deVouement et de vos renoncements ? Les richesses 
que votre esprit ou vos mains feront surgir et que vous 
refuserez d'accaparer, c'est aux barons de la finance 
qu'elles iront. L'argent, ajoute la voix du sens-commun, 
c'est a present la liberte, et mme s'il vous est indiffe- 
rent d'etre pauvre, avez-vous le droit de re"gler a leur 
insu le sort de votre femme et de vos enfants ? 
Voulez-vous que vos fils deviennent les employes du 
placeur de titres et vos filles les servantes de la million- 
naire ?' (Des Mondes Neufs...) 



Ill 



Le socialisme est pour Wells, nous venons de le voir, 
raffirmation d'une conscience raciale, la premiere 
application d'un dessin collectif. II fait appel a toutes 
les forces, a toutes les volonte"s constructives. C'est 
dire qu'il n'a rien de commun avec la doctrine bien 
connue qui fait d^pendre 1'avenement d'une ere de 
justice de Tissue de la lutte qui se poursuit entre 
deux classes de producteurs : le Marxisme. II est 
pourtant indeniable que Wells a subi, a Tepoque de 



176 WELLS 

sa formation intellectuelle, comme un certain nombre 
d' Anglais de sa generation, 1'influence du grand e*co- 
nomiste allemand. Est-il besoin de rappeler que la 
campagne de propagande mene*e par la Democratic 
Federation, dont Hyndman est le chef, bat son 
plein au moment me"me oil Wells se rend a Londres 
pour y suivre les cours du Royal College of Science ? 
Etudiant, il est plus d'une fois convie dans la petite 
maison de Hammersmith ou le plus delicieux des 
communistes et Tun des plus grands artistes qu'ait 
possedes 1'Angleterre, William Morris, aime a pro- 
phe'tiser, devant un auditoire ardent de jeunes littera- 
teurs et d'esthetes, la fin prochaine du regime capita- 
liste et le retour de la-societe a une vie idyllique. 
Par ailleurs, il est hors de doute que les sentiments 
pre'tes par Wells a son pauvre et charmant heros 
Lewisham au cours de ses premieres promenades lon- 
donniennes sont analogues a ceux qu'il a lui-mme 
eprouves. Comme Lewisham, Wells a eu ses revokes 
de jeune plebeien. Sur Tehran de sa conscience ont 
du se projeter, en un violent contraste, 1'image de 
quelque groupe de grevistes, d'enfants mendiant dans 
la boue, de vagabonds faisant queue a la porte d'une 
cuisine populaire, et celle, recueillie, quelques rues 
plus loin, d'un essaim de jolies acheteuses, les bras 
charges d'emplettes, bousculant 1'etudiant aux 
chaussures percees et aux vetements mal coupes qui 
en hate regagne sa chambrette. De la a etablir une 
relation directe entre ce luxe et cette misere, entre une 
vie de futilite et une vie de privations, il n'y a qu'un 
degre, facile a franchir a un age ou le cerveau est plus 
propre a dramatiser qu'a debrouiller les situations. 



LE SOCIALISME DE WELLS 177 

L/interpretation simpliste du Marxisme ne peut done 
qu'etre accueillie avec faveur par 1' esprit du jeune 
Wells, de mme que celle fournie par Henry George 
dans son livre fraichement paru et que notre etudiant 
a sans doute devore : Pr ogres et Pauvrete. Marx et 
George ne voient dans le monde que des expropria- 
teurs et des expropries, et le futur auteur des Antici- 
pations croit s'etre rendu maitre du probleme social 
des 1'instant ou il a saisi les fils du complot trame par 
des capitalistes et des proprietaries ruses centre des 
martyrs ouvriers, vertueux et irreprochables . 
(L' Amour et Mr Lewisham.) C'est 1'heureux temps 
ou Wells-Lewisham arbore, autour de son faux-col en 
celluloid, une cravate ecarlate qui traduit toute 1'ar- 
deur de ses convictions, et ou, hardiesse supreme, il 
fredonne la Marseillaise lorsqu'il croise un policeman... 
II croyait encore que les hommes ont la responsabilite 
de leur propre vie, il lui restait a sender les abimes de 
stupidite morale que lui-me'me et ses semblables 
recelaient. (Ibid.) Ce dont Wells allait s'apercevoir 
dans les annees suivantes, c'est que le proletaire, son 
heros, son roi depossede, fait tout simplement partie 
de millions d'etres qui ne sont ni instruits ni organises 
comme ils devraient l'tre, qui, incapables, obstines, 
sont pour la plupart facilement dupes et aisement 
detournes de leur but et, loin de se preparer, comme 
le croit Marx, a reagir brutalement contre le destin 
qui les appauvrit, s'ingenient a tirer tout le parti 
qu'ils peuvent d'une vie qu'ils acceptent avec lassi- 
tude. (Le Nouveau Machiavel.) 

Ce n'est pas a dire que Wells, arrive a 1'age d'homme, 
ait rejete toutes les idees qu'adolescent il avait puisees 



178 WELLS 

dans le CqpitaL Toute la partie purement economique 
de 1'ouvrage de Marx, celle ou se trouvent indiquees 
les grandes tendances de 1'histoire en matiere de pro- 
duction et d'echange, lui semble encore constituer un 
imperissable monument. La concentration du capital 
en un nombre toujours plus restreint de mains, 1'eli- 
mination du petit producteur independant son f , 
croit-il, des phenomenes auxquels rien ne pourra 
s'opposer si nous ne modifions pas nos idees sur la 
propriete privee et sur rindividualisme. L'Histoire 
de Mr Polly n'est-elle pas d'ailleurs du Marxisme en 
action ? Mais s'il y a dans le Capital une merveilleuse 
elaboration des faits, 1' armature doctrinale est, elle, 
d'une intolerable rigidite* : Tun des grands defauts de 
Marx, c'est de negliger le facteur humain, de donner a 
des termes tels que rente , valeur , capital , 
termes tainemment plastiques, la me'me rigueur qu'a 
des vocables scientifiques ; la plus grande faiblesse du 
Marxisme n'est d'ailleurs pas la : c'est de ne pas etre, 
sous son aspect constructif, une doctrine d' action, c'est 
de juger que necessairement 1'evolution economique doit 
assurer le triomphe du proletariat, alors qu'elle peut 
tout aussi bien conduire a celui d'une aristocratie 
ploutocratique, de postuler enfin que, par le seul effort 
de la classe ouvriere, a laquellj Marx attribue mysti- 
quement on ne sait quel pouvoir de redemption, un 
ordre juste s*implantera sur les ruines de la societe 
capitaliste. Le Marxisme croit en des individus edu- 
ques, le socialisme en des individus educables. Le 
Marxisme est fatalisme, le socialisme est action inces- 
sante : aucune force aveugle ne travaille pour lui ; 
il a son origine dans un conflit de bonnes volontes ; 



LE SOCIALISMS DE WELLS 179 

il est la Bonne Volonte toujours en lutte. (Des Mondes 
Neufs,..) 

Plus durable a e"te 1'influence sur Wells du Fabia- 
nisme, premiere expression autonome du socialisme 
britannique. Au milieu du petit groupe des socialistes 
administratifs , dont I'empreinte a ete si profonde sur 
tous les rouages de la vie provinciale et municipale 
anglaise, chez les Webbs, leurs chefs, dont il fut long- 
temps 1'hote et Tami, Wells ne pouvait que se sentir 
parfaitement a 1'aise. Au point de vue economique, 
les Fabiens lui donnaient toute satisfaction : la 
theorie de la rente formulee par les Webbs etait, tant 
par son interpretation des faits que par les solutions 
auxquelles elle conduisait, autrement organique que 
celle de la plus-value capitaliste elaboree par Marx. 
Les Fabiens ne voyaient pas dans 1'expropriation 
d'une majorite ouvriere par une minorite d' entre- 
preneurs ou de possesseurs de terres le fait social le 
plus marquant ; la rente constituait a leurs yeux un 
phenomene universel ; elle etait la synthese de tous 
les profits tires, non du seul travail ouvrier, mais de 
toutes les formes d'activites collectives, par des indi- 
vidus auxquels le developpement des moyens de 
communication, les decouvertes de la science, un em- 
placement privilegie conferent un avantage sur leurs 
concurrents attardes ou qui n'occupent que la position 
marginale . Ce que la societe a cree, elle a le devoir, 
concluaient les Fabiens, de le recuperer sous forme 
d j imp6ts, de droits successoriaux, ou mme en assu- 
mant directement certaines gestions. Tout ceci s'har- 
monisait fort bien avec les tendances de Wells : cette 
reaction de la conscience collective, c'e*tait precise- 



180 WELLS 

ment ce qu'il appelait de tous ses vceux. On cut dit 
que la providence lui envoyait, apres quelques annees 
d'attente, la formule economique qui s'accordait 
le mieux avec ses experiences physiologiques et que, 
seul, il n'eut peut-6tre pas decouverte. Ce que vou- 
laient realiser immediatement les Fabiens, c' etait ce 
que lui-mme estimait indispensable au bonheur et 
au bien-tre de la race; aux habitants des villes, les 
Fabiens pretendaient, par la municipalisation des 
services d'intert general, fournir a meilleur compte 
que par 1'entremise des compagnies privees, 1'eau, le 
gaz, 1'electricite ; ils affirmaient que tramways et 
bateaux doivent tre exploites en dehors de toute idee 
de profit ; aux ouvriers devaient tre attribues un 
salaire minimum, des pensions de retraite. II y avait, 
du reste, un autre point de contact entre Wells et les 
Fabiens : la mentalite du premier, nous avons eu 
maintes fois 1'occasion de le constater, est regie par 
1'idee d' evolution ; or, la politique fabienne etait, elle 
aussi, eminemment evolutionniste : tirer tout le parti 
possible des institutions existantes dans 1'interet du 
socialisme, tel etait le mot d'ordre des Web]?s et de 
leur groupe. 

Et pourtant, en depit de tant de facteurs qui creaient 
un lien de parente intellectuelle entre Wells et les 
premiers Fabiens, nous voyons 1'auteur de Kipps 
rompre brutalement en 1907 avec ses anciens associes. 
Dans Le Nouveau Machiavel, les Webbs sont, sous un 
pseudonyme trop transparent, traites de la plus 
cruelle, on pourrait dire de la plus abominable ma- 
niere ; quant a leurs collaborateurs, si conscien- 
cieux, si devoues a la chose publique, 1'epithete de 



LE SOCIALISMS DE WELLS l8l 

pickpocket leur est couramment appliquee. Que s'etait- 
il done passe ? Etaient-ce des raisons privees, raisons 
que Ton chuchote, mais dont le biographe n'a pas 
encore le droit de faire mention, qui avaient amene 
subitement Wells a s'apercevoir qu'une opposition 
fonciere, moins peut-tre d'idees, que de temperament, 
existait entre lui et les historiens du Trade-Unio- 
nisme ? Est-ce par rancune personnelle contre ces 
derniers que Wells en est arrive a condamner les ten- 
dances du Fabianisme, ou s'est-il detourne des Webbs 
parce que, sincerement, il y avait dans sa propre consti- 
tution psychologique, dans sa conception passionnee du 
progres social, dans le role qu'il attribue dans 1' evolu- 
tion au desir, au sens de la beaute, un element qu'il ne 
retrouvait pas chez les Fabiens, et que la mentalite 
des Webbs representait a ses yeux la quintessence du 
Fabianisme ? Le debat reste ouvert, et nous devons 
nous contenter de 1'explication donnee apres coup 
par Wells de cette rupture. Ce qu'il souhaite et ce 
qu'il entrevoit, dit-il, c'est 1'eveil de la conscience 
collective ; or, le Fabianisme tient avant tout a ne pas 
alarmer 1'opinion ; il est un socialisme qui ne livre 
bataille que camoufle : la supreme habilete est pour lui 
de faire une politique socialiste sans que le mot fati- 
dique soit prononce ; de cela Wells ne veut pas ; il 
estime qu'il vaut mieux qu'un homme meure de sa 
maladie que d'etre gueri sans le savoir (Du Commen- 
cement jtisqua la Fin) ; le socialisme doit sans doute 
tre oriente vers 1'action, mais ce n'est pas en usant 
de subterfuges qu'on rend toujours Faction plus aisee : 
si vous avez un trou a faire et que vous n'ayez pas de 
bche sous la main, prenez le premier objet qui sera 



l82 WELLS 

a votre portee, mais si vous avez dix trous a faire, 
alors attendez que vous ayez fabrique une bche ; or, 
le Fabien mettra son point d'honneur a employer tous 
les outils plutot que celui qui, par nature, s' adapt e a la 
tache qu'il doit accomplir ; les chefs du mouvement 
sont prts a s'en remettre entierement a une classe de 
fonctionnaires, ^expert officials, accoutumes, certes, 
au gouvernement des choses, mais dont la seule pre- 
occupation sera d'obtenir des resultats egaux a ceux 
atteints par leurs predecesseurs, les chefs d'entreprises 
privees : tout a leur besogne precise et meticuleuse, 
ces agents d' execution laisseront dormir dans un coin 
l'ide*e qui donne au socialisme sa noblesse ; les Fabiens 
transforment ainsi ce qui doit rester un processus 
conscient en une serie d'operations au chloroforme ; 
ils utilisent indifferemment amis et ennemis ; ils se 
complaisent dans une infinite de tours de passe-passe ; 
le Webbite, c'est Thomme qui, pendant son sommeil, 
rve qu'il emploie, par d'habiles et surprenants pro- 
cedes, des couvercles de boites, des cuilleres, des 
dessus de plats pour retourner la terre, absolument 
comme il rve d'une expropriation globale des pro- 
prietaires par une legislature comprenant, avec ses 
pouvoirs presents, la Chambre des Lords. (Des 
Mondes neufs.. ) 



IV 



Ni une democratic ignorante, ni une bureaucratic 
etroite ne peuvent 6tre par destination les forces 
dirigeantes de 1'Etat socialiste. (Des Mondes neufs...) 
Le socialisme n'entrera dans la voie des realisations 



LE SOCIALISMS DE WELLS' 183 

que lorsque les deux grandes generalisations, les deux 
idees maitresses de cette doctrine, dont 1'ambition est 
non de se substituer a I'individualisme il y a long- 
temps que ces deux termes ont cesse d'etre inconci- 
liables mais de corriger ceux de ses effets qui sont 
nuisibles au developpement de la race, seront devenues 
d'une clarte parfaite pour la conscience collective. II 
faut que celle-ci sache ce que coutent actuellement a 
1'espece le privilege du proprietaire foncier et celui du 
proprietaire de mines. II faut que son cercle d'idees 
aille en s'elargissant, que la conviction naisse chez elle 
qu'il existe quelque chose de plus haut et de plus noble 
que la recherche du profit, que la satisfaction des 
appetits. Les lois les plus justes, les reformes les plus 
hardies ne changeront rien au desordre au milieu du- 
quel les hommes se debattent presentement. Ce qu'il 
faut leur faire admettre, c'est que les choses sont 
les servantes de 1'esprit, que presque toutes les con- 
ventions economiques qui entravent la liberte de nos 
mouVements sont nees de certaines idees, et que c'est 
d'une modification de ces idees elles-mmes que depend 
materiellement notre avenir. II faut que la masse 
comprenne bien ce que doit e"tre la qualite mentale 
du socialisme , qu'elle sache que celui-ci va droit a 
un echec s'il ne peut disposer d'un grand nombre de 
cerveaux prompts, eclaires, genereux. A moins de 
pouvoir modifier 1'esprit des hommes, vous ne pouvez 
realiser le socialisme, mais lorsque vous avez rendu 
clairs, universellement intelligibles, certains vastes 
accords d'opinion, le socialisme devient simple affaire 
de science, de precedes, de connaissances appliquees . 
(Des Mondes Neufs...) De tout ceci resulte un fait qu'on 



184 WELLS 

ne mettra jamais trop en relief : c'est que le mouvement 
socialist e ne peut concorder avec un simple mouve- 
ment ouvrier, pas plus qu'il ne peut trouver son terme 
dans la susbtitution de la gestion collective a la gestion 
individuelle de certains biens : il est et restera toujours 
un mouvement educatif. Du point de vue du socia- 
liste, il n'est pas d'agents plus importants en ce monde 
que ceux qui ont pour fonction d'enseigner... Logique- 
ment I'educateur est maitre de la situation. (Ibid.) 
Et par educateurs, Wells entend non seulement ceux 
qui occupent une chaire d'ecole ou de College, mais 
tous ceux qui dans les livres, dans la presse, sur le 
theatre, au Parlement, au cours de discussions, de 
travaux effectues en commun, d'experiences de toutes 
sortes, mettent patiemment au point quelque inven- 
tion nouvelle ; sans oublier surtout ces meres 
admirables et ces admirables femmes qui savent s'ac- 
quitter de tous les soins d'une mere, auxquelles les 
petits enfants doivent leurs premieres 
(Ibid.) 



Lorsque nous parlons d'une conscience collective, 
ne tombons pas dans 1'erreur de croire qu'il s'agit 
d'une chose qui est entierement du domaine de 
1'avenir, dont on ne decouvre nulle trace dans le 
present ; diffuse, aussi dimcilement localisable que le 
sont chez 1'individu les sources de 1'intelligence, 
elle apparait a travers les diverses manifestations de 
la vie contemporaine ; cette conscience, c'est ce que 
nous appelons indifferemment sentiment civilise, 



LE SOCIALISMS DE WELLS 185 

pensee du siecle, esprit mondial . Nous sommes au- 
jourd'hui certains qu'il existe, englobant nos millions 
de vies fugitives et limitees, une conscience raciale qui, 
peu a peu, atteint a la connaissance d'elle-mSme et 
dont chaque beau livre, chaque poeme magnifique, 
chaque grande decouverte, chaque generalisation 
nouvelle est une manifestation ; c'est comme un 
courant qui penetre, anime et vivifie une matiere 
naguere encore inerte : grace aux progres de 1' education, 
des multitudes qui autrefois etaient tout juste sen- 
sibles a 1'influence obscure et grossiere du langage et 
de "a rumeur et qui, a 1'egard de toute pensee, etaient 
pareilles aux substances qui empe'chent le son de se 
propager, sont maintenant dotees d'une veritable 
resonnance ; sans doute, ces foules ne peuvent encore 
parvenir a une pense'e inde*pendante, elles ne peuvent 
reagir personnellement centre les suggestions qui, de 
certaines spheres, s'exercent sur elles, mais elles peu- 
vent tre mues par de vastes impulsions d'un carac- 
tere emotif . Au-dessus d' elles se place cette fraction 
d'humanite chez qui les idees jouent deja un role, 
idees ayant leur origine dans certaines traditions, 
acquises au foyer ou a 1'ecole ou suggerees par les 
coutumes et les evenements contemporains. (Des 
Mondes Neufs. ..) Enfin, tout en haut, nous rencontrons 
les individus, les groupes, les organisations, qui illumi- 
nent pour ainsi dire la conscience collective, qui pensent 
vraiment pour leur propre compte, augmentent la 
somme de nos connaissances, representent les cellules 
actives de Tintelligence du monde . Mais en quel 
pitoyable etat sont les nerfs qui partent de ces centres 
spirituels, combien sont engorges les canaux qui doivent 



186 WELLS 

porter savoir et pensee vers la peripherie : journaux, 
revues que Ton achete, qui, soucieux en apparence du 
bien public, ne defendent que des interets prives, 
qui, vivant de leur publicite, ne peuvent soutenir une 
politique contraire a ceux qui, par cette voie detournee, 
les subventionnent ; livres, vehicules souvent hardis 
de la pense'e, mais qui trop chers ne peuvent trouver 
d'acheteurs, et trop bon marche ne peuvent soutenir 
la concurrence de toutes ces productions faciles, plate- 
ment sentimentales, auxquelles va la faveur des 
firmes d'^dition, parce qu'elles sont ce que le public 
attend. Rendre la presse, rendre les auteurs indepen- 
dants, soulager Tune et les autres de la pression econo- 
mique qui s'exerce sur eux, permettre notamment aux 
seconds, a 1'aide de subventions, d'ecrire moins et de 
penser davantage, c'est la Tune des plus nobles taches 
qui s'offrent au socialisme. (L'Humanite se Fait.) 

Celui-ci doit ensuite f aire tous ses efforts pour obtenir 
la guerison du mal mental dont est atteint I'humanite, 
de cette forme d' aberration qui est absolument ana- 
logue a celle qui est connue en psychologic sous le 
nom de personnalite multiple.)) (Des Mondes Neufs...) 
L'humanite ressemble a present a un homme qui a 
oublie son nom et son adresse . Chez les uns c'est une 
conscience nationale qui 1'emporte, chez d'autres c'est 
une conscience religieuse, chez d'autres enfin c'est une 
conscience raciale. Tous, sauf une minorite timide, 
prennent 1'accidentel pour 1'essentiel, s'imaginent 
sincerement qu'ils sont par nature Allemands, Catho- 
liques, Blancs ou Semites. L'educateur socialiste 
aidera la conscience collective a se debarrasser de 
toutes ses idees fixes ; aux prejuges de race et de cou- 



L E SOCIALISME DE WELLS 187 

leur il n'accordera pas de trve... Nous autres, socia- 
list es, reeditons aujourd'hui cette verite que les 
Chretiens furent les premiers a formuler : que 1'huma- 
nite vit dans une seule demeure et est faite d'une me'me 
substance. (Ibid.) 

S'attaquer a tout ce qui empe'che chaque homme de 
faire corps avec ses semblables, briser toutes les 
entraves qui empe'chent la pensee de prendre son 
essor, fournir a la volonte constructive qui s'afftrme 
dans le monde tous les materiaux dont elle aura besoin, 
exiger des individus dont les tendances s'opposent le 
plus, non seulement une tolerance, mais un respect 
mutuel, telle est 1'entreprise gigantesque que le socia- 
lisme, tel que le comprend Wells, doit mener a bonne 
fin. Mais il est une difficulte preliminaire qu'il faut 
d'abord resoudre. Nous vivons dans des societe's ou 
la politique, c'est-a-dire le choc des partis, dont chacun 
synthetise des intents et des tendances distinctes, 
tient encore le premier plan ; or, 1'idee socialiste est- 
elle conciliable avec T esprit de parti, le socialiste doit- 
il s'immiscer dans les querelles des individus qui 
recoivent des partis leur mot d'ordre ? Les reponses 
fournies a ce sujet par Wells ne semblent pas tou jours 
concorder. Remington, place dans le Nouveau Machia- 
vel en face de ce grave probleme, aboutit, apres une 
serie de loyales tentatives, a une conclusion negative : 
ni chez les Liberaux, ni chez les Travaillistes, ni chez les 
Conservateurs, vers lesquels il se tourne successive- 
ment, il ne trouve cette passion d'ordre, de discipline, 
cette abnegation, cette foi constructive quile possedent, 
lui, depuis 1'enfance ; dans les coalitions d'individus, 
comme chez les individus isoles, il ne rencontre 



l88 WELLS 

qu'egoi'sme et que jalousie ; et sa parole d' adieu, c'est 
que rien de grand ne pourra tre tente tant que les 
cerveaux des hommes resteront ce qu'ils sont. Mais 
Remington, s'il est a plus d'une reprise le porte-parole 
de Wells, ne represente pas toute la pensee de ce der- 
nier. Et lorsque, comme dans Des Mondes Neufs contre 
des Vieux, Wells s'adresse directement a nous, il 
semble qu'il fasse preuve a l'e*gard des partis politi- 
ques d'une plus grande indulgence. Le socialiste, dit-il, 
ne devra jamais oublier que la doctrine qui lui est 
chere, doctrine synthetique, plan de reconstruction 
generate, ne saurait tre 1'exclusive possession d'un 
groupe ou d'une ecole ; il est pourtant des hommes 
qui mieux que d'autres ont pergu la necessite et montre 
la possibilite d'une action collective : ces hommes-la 
ont bien servi 1'idee socialiste, lui ont donne plus de 
precision et plus d'ampleur ; leur memoire doit nous 
e"tre chere, mais c'est en suivant leur exemple, et non 
en leur elevant des chapelles, que nous 1'honorerons. 
Leur cas est le meme que celui de certains partis tels 
que le Labour Party en Angleterre qui semblent 
avoir plus vite que d'autres ressenti le besoin d'une 
politique subordonnant les interets particuliers a 
I'intere't eollectif ; si done, lors d'une election, nous 
avons a choisir entre 1'un de ces partis et ceux qui 
gardent un bandeau sur les yeux, notre decision ne 
saurait etre douteuse ; mais, tient a repeter Wells, 
il reste bien entendu que le socialisme est au-dessus 
de toutes les querelles qui peuvent agiter le forum : 
II peut donner naissance a des mouvements poli- 
tiques, il ne deviendra jamais un mouvement poli- 
tique. Le tout est plus grand que la partie, la volonte 



LE SOCIALISME DE WELLS 189 

que Tinstrument. II ne peut y avoir ni socialisme 
officiel ni socialisme pontifical. La theorie vit et croit. 
Elle jaillit d'une raison commune a toute 1'huma- 
nite. (Ibid.) 



VI 



Le socialisme est, pour Wells, une doctrine progres- 
sive, tendant a 1'invisible transformation des menta- 
lites, bien plus qu'a une transformation dramatique 
des institutions. II ne faut done pas nous illusionner. 
Celui qui s'eveillera dans La Nouvelle Utopie s'eton- 
nera de trouver tant de choses k leur place. Les seuls 
caracteres exterieurs de nouveaute lui apparaitront 
dans des routes mieux tracees, dans des chemins de fer 
silencieux et rapides, dans I'agencement de telle 
chambre d'auberge ou toutes les operations domes- 
tiques : chauffage, nettoyage, ventilation, pourront, 
grace a d'ingenieux dispositifs, tre effectuees par le 
voyageur lui-me'me, dans la substitution a notre 
monnaie gagee par un metal d'une valeur instable, 
d'une autre dont la valeur s'exprimera en unites 
d'energie electrique, dans la vulgarisation d'un systeme 
de fiches permettant a 1'Etat de suivre d'un ceil 
tranquille les allees et venues de chaque citoyen, 
de veiller a ce que personne n'esquive les devoirs qui 
decoulent de la paternite, d'etre fixe sur le nombre des 
naissances et des deces, bref de tenir sa maison en 
ordre ; enfin dans Temploi par les habitants d'Utopie 
d'une langue synthetique. I/organisation qui prevaut 
sur la terre ou Wells verifie, dans leurs details d'appli- 
cation, quelques-uns de ses principes est, a 1' oppose de 



190 WELLS 

celle qu'avaient conue les utopistes pre-darwiniens, 
dynamique et non statique. Ce sont, non de vagues 
silhouettes d'une coupe uniforme, mais des personna- 
lites reelles, mues par des ambitions, des desirs, nobles 
ou ignobles, voire de simples appetits, qui peuplent 
encore la planete. L'Etat n'exercera sur les individus 
qu'une contrainte minima, car il sait que la liberte 
c'est la vie, qu'il n'y a que les choses mortes, les choses 
incapables d'un choix qui vivent dans une absolue 
obeissance a la loi . II ne s'attaquera done, dans 
1'ordre moral comme dans 1'ordre economique, qu'aux 
libertes qui compromettent la liberte d'autrui, aux 
libertes destructives de liberte. Le regime de 1'Utopie 
Moderne ne sera, dans un sens strict, ni individualiste 
ni socialiste : depuis longtemps on se sera aper$u qu'un 
individualisme integral ferait des tres humains les 
esclaves des violents et des riches , tandis qu'un 
socialisme integral en ferait les esclaves des fonction- 
naires . On aura nettement trace* les frontieres qui 
separent la zone reserve'e a 1'individu de celle qui est 
reservee au pouvoir : nombreux seront les cas ou le 
second s'effacera volontairement, car le legislateur 
aura conscience que ce dont une soci^te a besoin pour 
progresser, c'est non seulement d'aliments et de 
ve*tements, d'ordre et de sante, mais d'initiatives . 
C'est le destin de chaque homme et de chaque femme 
de violer la loi du precedent , d'aller, par-dela les 
formules, tenter de nouvelles experiences qui marque- 
ront la direction dans laquelle la force vitale, dont ils 
sont les conscients ou inconscients instruments, tend 
a s'exercer. L'Etat represente au contraire les moyen- 
nes, il defend ce qui est acquis, ce qui est dejk consolid^; 



LE SOCIALISME DE WELLS IQI 

par opposition, il est le defenseur des intents de 1'es- 
pece, il veille & ce que, dans 1'apre lutte qui met aux 
prises les personnalites, les droits des generations a 
venir ne soient pas foule*s aux pieds ; il ressemble, 
conclut Wells, a. un plateau uni qui toujours s'eleve 
et sur lequel se tiennent les individus . Mais, le sort 
de 1'enfant une fois assure", les fonctions economiques 
dont depend le bien-etre collectif une fois remplies, 
il est toute tolerance et toute mansuetude. Centre le 
vice lui-mme il ne ressent aucune haine. II n'est pas 
sur qu'il inflige la mort ; en tout cas, il n'infligera 
jamais la souff ranee. Toute son action consiste a isoler 
les elements contamines. C'est ainsi qu'on trouve en 
Utopie une He des Ivrognes, dont le vent du large 
apporte les joyeuses clameurs, une He des Fripons, 
avec son Bureau de Change, ses loteries publiques, ses 
ecoles de science commerciale... Les individus 
resteront ce qu'ils sont, mais il y aura plus de fronts 
penches sur des pupitres ; le travail contihuera a etre 
tout autre chose qu'un plaisir, mais il n'y aura plus 
de taudis ni d'ateliers malsains, et, a tous ceux qui 
fourniront un effort loyal, une existence honorable 
sera assuree ; Tamour brisera encore plus d'un cceur, 
mais il n'y aura plus d'enfants qui mourront au ber- 
ceau. Entre Tart et la vie scientifiquement organisee 
un pont hardi sera jete : on reconnaitra qu'au m&ne 
titre qu'une montagne ou un coucher de soleil, une 
machine peut etre belle ; Tartiste sera un ingenieur, 
et Tingenieur un artiste : s'ils vivaient aujourd'hui, 
Vinci, Diirer, seraient constructeurs de viaducs, 
rSveraient de faire passer le rail a travers les plus 
hautes chaines du globe... II y aura de vastes musees, 



IQ2 WELLS 

de somptueuses bibliotheques, des palais universitaires 
oil trouveront place des milliers de maitres et des 
dizaines de milliers d'etudiants, structures massives 
ou dedicates, enormes temples de verre et d'acier, 
qui prendront une douceur presque irreelle au tou- 
cher de cette atmosphere d'octobre qui donne a chaque 
crepuscule londonien un caractere de mysterieuse 
beaute. 



CHAPITRE V 
A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 



II y a une noblesse, il y a une royaute*, ou cette 
terre n'est qu'un seau a poussiere et 1'humanite qu'une 
sorte de lepre a la surface d'une planete... (La 
Recherche Magnifique.) 



II 



L'oeuvre de Wells comprend trois sortes d'ouvrages ; 
dans ceux de la premiere categoric il s'attache a la 
description de vies moyennes, et, prenant 1'Angleterre 
comme terrain d'etude, cherche a determiner les 
influences sociales qui s'opposent a leur epanouisse- 
ment ; dans ceux de la seconde il depeint et anime 
une serie d'e*tres etranges qui, dans un avenir plus ou 
moms lointain, pourront occuper la place que la race 
humaine occupe aujourd'hui sur la terre ; dans ceux 
de la troisieme, il se demande ce que pourra etre, en 
dehors de toute modification physiologique, la pro- 
chaine phase de 1'evolution de rhomme et de celle des 
societes en lesquelles il s'est organise ; il se demande 

13 



IQ4 WELLS 

par quels precedes, par 1'intervention de quels agents 
le prbgres pourra e"tre assure a 1'interieur de la vie 
sociale et mais ceci ne viendra que beaucoup plus 
tard au sein de chaque conscience individuelle. 

Considerant 1' ensemble de I'humamte, il voit en 
elle une masse inerte, soumise au flux et au reflux de 
forces qui sont 1'habitude, 1'instinct d'imitation, les 
passions, les prejuges ; mais, dans cette" masse elle- 
melne, il distingue certains elements re*agissants, un 
ferment, un levain. Ces elements quels sont-ils ? Ce 
levain comment agit-il et qu'est-ce qui I'empe'che 
d'agir pleinement ? Telle est la question qu'au cours 
des quinze annees qui separent les Anticipations 
(1901) de La Recherche Magnifique (1916), Wells semble 
se poser continuellement. Chaque jour il comprend 
davantage combien sont variables et dedicates les 
donnees du probleme qu'il a pris a coeur de resoudre ; 
de celui-ci il fait, a mesure que sa pensee eVolue, quel- 
que chose de plus en plus intime, de plus en plus subtile- 
ment humain ; d'abord sollicite* par les aspects exte- 
rieurs de la vie, il en vient a ne plus conside'rer que 
ce qui croit et palpite a 1'inte'rieur de cette der- 
niere, que ce qui se developpe et progresse dans son 
ombre et dans son mystere ; c'est pourquoi Wells nous 
fournit non une re*ponse, mais une s^rie de reponses 
qui marquent le perfectionnement d'une idee premiere, 
la penetration de Tintelligence critique de 1'auteur 
vers ces regions ou se decouvre dans chaque 6tre tout 
ce qu'il recele, voi!6 par la complexite de ses mobiles, 
de noblesse et de genereuses intentions. Nous montre- 
rons done dans le present chapitre, d'une fa^on tres 
simple, presque schematique, les formes successive- 



A LA RECHERCHE D*UNE ARISTOCRATIE IQ5 

ment revalues par la conception aristocratique de 
la vie qui est au fond de la philosophic sociale et de la 
philosophic morale de Wells. 

Instincts profonds, tendances intellectuelles artifi- 
ciellement creees, tout concourt a faire adopter par 
Wells ce point de vue aristocratique. II est aristocrate 
parce que pragmatiste : le pragmatisme, en tant qu'il 
s'oppose au conceptualisme, affirme que les individus 
sont ine'gaux entre eux, et le moraliste, le sociologue 
auquel une interpretation pragmatique de la vie 
apparait comme la seule justifiee est force* de tenir 
compte, au cours de son travail d'edification, du fait 
qu'il a devant lui des tres dont 1'apport, les capacity's 
n'ont pas la meme valeur et dont on n'est pas en droit 
d'exiger un effort d'une me"me qualite". Wells est 
aristocrate parce que darwinien. Ne possMe-t-il pas, 
en effet, un caractere aristocratique, 1'individu qui, a 
rinterieur de 1'espece, se trouve dote" de la particularity 
qui assurera son adaptation a des conditions impose'es, 
et devient ainsi le point de depart d'une espdce nou- 
velle ? Mais aristocrate, Wells Test surtout parce que 
civilise, parce qu'il n'est aucun spectacle de la nature, 
parce qu'il n'est rien qui pour lui egale en majest 
1'effort humain, parce que pour lui ordre et beaute" 
sont synonymes. Or, qu'est-ce qu'une civilisation 
sinon 1'oravre d'une aristocratie, d'une minority unie 
dans une resolution commune contre 1'inertie, 1'in- 
difference, 1' esprit d'insubordination et l'hostilit 
instinctive de la masse de rhumanite* ? (La Recherche 
Magnifique.) Inversement tous les desastres de la 
civilisation ont coincide avec 1'^chec de 1'esprit d' aris- 
tocratie, (Ibid.) C'est la tout le grand drame humain, 



196 WELLS 

cette serie de tentatives d'un esprit superieur, d'une 
elite, numeriquement faible mais organiquement forte, 
soucieuse de laisser apres elle plus d'ordre qu'elle n'en 
a trouve, de faire naitre autour d'elle une harmonic, 
et dont 1'oeuvre a a peine le temps de prendre corps 
que deja elle se trouve battue par 1'assaut de forces 
hostiles et indeterminees qui la desagregent, la ruinent, 
contraignant les societes a decouvrir, apres un temps 
plus ou moins long de violence et de futilite, une for- 
mule d'organisation nouvelle. Faut-il aj outer que si 
l'ide*e aristocratique agit sur Wells comme une veri- 
table obsession, c'est parce qu'il a precisement decou- 
vert que nous vivons a 1'une de ces epoques qui sepa- 
rent deux civilisations, que la puissance de fait dont 
dispose rhumanite ne fait que masquer une surpre- 
nante pauvrete de pensee, que pas plus chez les nations 
que chez les individus on ne rencontre de volontes ou 
d'intentions, et que le moment est peut-etre venu de 
devoiler les raisons, de demasquer les instincts qui 
tendent a rendre ephe'meres les conquetes materielles 
que, par une serie de hasards, a effectuees le xix e sie- 
cle , a nous laisser, nous dont les mains semblaient un 
instant ne pouvoir contenir toutes les richesses qui 
nous etaient offertes, plus pauvres et plus nus que ne 
le furent nos lointains aieux, a nous ramener a un 
etat de barbaric oil les eblouissantes et accidentelles 
decouvertes de la science ne seront plus qu'un nebu- 
leux souvenir? La disparition des aristocraties tradi- 
tionnelles, de celles dont 1'autorite se fondait unique- 
ment sur la reconnaissance passive du principe heredi- 
daire, ne fait que rendre plus ardent et plus pathetique 
1'appel qui s'eleve du fond de la conscience moderne. 



A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 197 

L'univers appelle a grands cris une renaissance de 
1'esprit qui dirige et contr61e. (La Recherche Magni- 
fique.) 



Ill 



La premiere conception de Wells, celle qui se trouve 
exposee dans les Anticipations, est celle d'une aristo- 
cratic fonctionnelle. Le Fabianisme exerce alors sur 
lui une influence tres profonde. II croit que les forces 
qui modelent le monde, 1'ordonnent ou le desarticulent 
sont avant tout des forces economiques. La seule 
organisation qu'il conoive est une organisation mate- 
rielle. La diffusion des cites dans un prochain avenir, 
la transformation des moyens de locomotion, les 
aspects nouveaux que prendra la guerre, le grand 
phenomene social qui assure la predominance des 
organismes les plus robustes et les plus efficients, tel 
est 1'objet de ses preoccupations. Un changement 
profond dans la technique de la production, dans la 
qualite du travail humain, voila ce qui constitue pour 
lui la ligne de partage des eaux entre deux civilisations. 
En regardant derriere lui, Wells aperoit un certain 
nombre d'elements adaptes a une technique particu- 
liere, la technique agricole, et, les dominant, une 
aristocratic constitute par les individus qui exercent 
dans la societe rurale les fonctions mattresses. Sur- 
vient une etincelle, ou plutot une serie d'etincelles : 
apparition de la machine, substitution au travail brut 
du travail organise, morcellement du capital sous 
forme d'actions. Des lors le corps social perd sa 
cohesion, la conscience collective s'affaiblit, il n'y a 



198 WELLS 

plus que des Elements flottants, qu'une simple juxta- 
position de cellules disparates ; c'est le desarroi, la 
cohue, et il en sera ainsi tant que ne se seront pas 
manifestoes avec une nettete sumsamment impres- 
sionnante la ou les nouvelles fonctions aristocratiques 
qui donneront son caractere au monde de demain. 

Mais, avant d'e"difier, ou plut6t de projeter autant 
de lumiere qu'il le peut sur ce qui spontane*ment s'edi- 
fie, Wells entend de"blayer le terrain. II veut bien se 
battre, mais pas contre des fantdmes. Or, les nations 
lui semblent actuellement tre en proie a une Strange 
hallucination ; elles opposent le terme democratic au 
terme aristocratic comme une realite a une autre 
re*alite. Mais Wells va nous prouver que rien ne tient 
actuellement la place qu'une aristocratic veritable 
pourrait occuper, que, dans l'e"tat present des choses, 
on ne trouve nulle trace d'un regime de"mocratique, si 
Ton entend par regime une situation de fait cre'e'e et 
consolidate par la volont6 commune de ceux qui en 
b&ie'ficient, traduisant 1' accord de leurs de"sirs et de 
leurs libres decisions. 

On se souvient du petit traite* de rhetaphysique qui 
sert de pre"ambule a Du Commencement jusqu'ti la Fin 
et dans lequel Wells nous signale le danger que pre- 
sentent pour T esprit humain certains termes d'aspect 
positif , et qui ne sont au fond que la negation d'idees 
ayant, elles, une signification concrete. Le terme 
democratie est de ceux-la. II est la negation d'un e"tat 
qui tut, d'une organisation de notre vie politique et 
sociale qui appartient au passe; mais lorsqu'on cherche 
a en faire jaillir la substance, on s'apercoit qu'il n'a 
qu'une valeur d'attente. Le soi-disant triomphe de 



A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 199 

1'esprit democratique, c'est le triomphe du provi- 
soire. Les institutions democratiques sont 1'oeuvre 
de gens trop peu eduques, trop mal prepares, pour 
penser a fond. Une piece vient de s'achever, et, 
derriere un rideau bariole", une autre piece dont nous 
savons fort peu de chose se prepare. Si nous conservons 
a cet egard quelque illusion, il nous suffira d'examiner 
sommairement les conditions dans lesquelles ont surgi 
la plupart des gouvernements democratiques pour 
qu'elle se trouve dissipee. On cherche a nous faire 
croire que 1'institution democratique est V application 
d'une theorie, que 1'idee democratique, nee avant que 
les constitutions fussent elaborees, a trouve dans les 
textes de celles-ci une premiere expression, bref qu'une 
sorte de conversion intellectuelle des peuples les a fait 
opter pour la forme d'organisation politique qui est 
celle de la plupart des nations occidentales. Un tel point 
de vue est inacceptable. Ce n'est pas la notion qui 
semble aujourd'hui soutenir tout 1'edince democra- 
tique, a savoir qu'il existe une volonte populaire, somme 
nette des volontes individuelles, dictant leurs devoirs 
aux representants et, par leur intermediaire, a 1'execu- 
tif, qui est a 1'origine des tendances que Ton 
releve, dans 1'ordre politique et dans 1'ordre econo- 
mique, a partir du milieu du xvm e siecle. N'y eut-il 
jamais eu de theorie de la democratic, le resultat aurait 
ete le m^me. II est d'ailleurs absurde de soutenir que, 
merne a 1'heure actuelle, il y ait a 1'egard de la plupart 
des grandes questions dont depend 1'avenir de chaque 
pays une veritable opinion, autant que d'avancer que 
le meilleur gouvernement, celui qui assure a la collec- 
tivite le maximum de bonheur, est toujours celui qui 



20O WELLS 

parvient a s'imposer : II n'y a rien d'autre dans la 
mentalite de 1'homme du commun qu'une totale 
indifference, et le peuple tolerera au pouvoir des chefs 
qui menent la nation aux abimes, alors qu'il se 
debarrassera sous le plus insignifiant pretexte, pour 
la plus minime vexation, de gouvernants d'une com- 
petence et d'un zele eprouves. Les choses se sont 
passees bien plus simplement. L'avenement de la demo- 
cratic coincide avec le developpement du machinisme ; 
de nouvelles categories de producteurs : manufactu- 
riers, ouvriers specialises, proletariat des villes, appa- 
raissent, que 1'organisation traditionnelle, figee dans 
sa forme feodale, est incapable d' absorber et aux- 
quelles elle refuse de faire une place. Ces elements ont 
conscience de leur puissance de fait : les mesures 
iniques et stupides par lesquelles le gouvernement des 
fonciers s'oppose a leur croissance, les barrieres, les 
prohibitions de toutes sortes qui limitent leur essor, 
suscitent chez eux un mouvement de protestation, 
d'abord discret/mais qui finalement prend une forme 
vehemente. Financiers, manufacturiers, travailleurs 
manuels, vont se trouver ligues contre ces feodaux 
dont ils denoncent la paresse, 1'incurie, Tesprit de 
routine : ils reclament, puis, las de reclamer, provo- 
quent leur decheance. Mais cet effort marque la fin 
de leur action commune. Les puissances nouvelles 
etaient encore informes. La classe industrielle, a 
laquelle une reelle liberte economique \ient d'etre 
assuree, n'a, au xvni c siecle, aucune idee nette de ce 
que peut et de ce que doit etre 1'organisation politique 
de 1'Etat ; elle ne s'est pas demande quels pourraient 
tre les changements organiques qui permettraient une 



A LA RECHERCHE D*UNE ARISTOCRATIE 201 

meilleure utilisation, dans rinteret de 1'ensemble, de 
la technique nouvelle, du surcroit de forces produc- 
trices dont les nations occidentales viennent d'etre 
dotees. La seule solution qu'elle offre est parfaitement 
simpliste. Au gouvernement de quelques-uns elle ne 
verra d' autre alternative que le gouvernement de 
tous. A 1'egoisme borne d'une poignee de privilegies 
elle opposera 1'infaillible jugement de 1'humanite 
prise a la grosse. Aucune autre formule de recons- 
truction ne fut decouverte a ce moment, aucune autre 
ne Fa ete depuis. L'etat d'aujourd'hui est politique- 
ment constitue de telle sorte qu'il est impossible de 
distinguer les formes d'activite essentielles de celles 
qui n'ont qu'une valeur accessoire. Une foule de 
couleurs se trouvent en trainees en un vaste tourbillon, 
perdent leur autonomie, ne produisent plus qu'un 
effet general de grisaille. La democratic, c'est le regne 
de la grisaille. Mais la grisaille ne peut etre eternelle. 
Un moment viendra, peut-^tre est-il proche, ou 1'ob- 
servateur consciencieux verra de nouveau apparaitre 
quelques couleurs predominantes, oil de nouveaux 
centres d'attraction se manifesteront. Deja certaines 
hypotheses sont, a cet egard, possibles. C'est a ces 
hypotheses que Wells se livre dans ses Anticipations : 
il tente dans cet ouvrage, ecrit nous 1'avons deja dit 
aux environs de 1900, de separer les elements qui, 
dans nos societes, ont un role purement passif de ceux 
qui, par leur fonction, tendent a creer un ordre nou- 
veau ; il evalue les chances qu'ont les seconds de se 
degager de la masse amorphe dans laquelle ils se 
trouvent encore englobes, de parvenir a une conscience 
de classe ; il se demande en fin comment la puissance de 



202 W E LX S 

fait qu'ils exercent se trouvera transforme*e en puis- 
sance de droit ; en un mot, il soupese les chances qu'ont 
nos collectivite*s modernes de franchir le pont qui 
se"pare une civilisation defunte d'une civilisation encore 
a naitre. 

Le premier effet de la revolution industrielle a t 
de modifier radicalement 1'idee qu'avant le xvm e siecle 
les peuples se faisaient de la proprie*te. On ne connais- 
sait qu'une seule categoric de biens : les biens reels , 
c'est-a-dire la terre avec tout ce qu'elle porte. Toute 
possession impliquait une gestion. Proprie'te etait 
synonyme de responsabilite*. Avec 1'apparition de la 
soci^t6 par actions une relation nouvelle s'6tablit 
entre 1'homme et les choses : au lieu d'un contact 
direct et permanent, nous ne trouvons plus qu'un 
lien purement e"conomique, prive de tout caractere 
social. L'actionnaire, c'est le roi faineant de I'e'poque 
me*rovingienne. II ne travaille ni ne file : plus heureux 
que nos premiers parents, il se trouve mecaniquement 
libere de la penalite qui avait et attach^e k la chute . 
Mais, de ce qu'un nombre considerable d'individus 
voient toute leur activite economique r^duite au 
de*coupage, deux ou quatre fois Tan, d'une feuille 
de coupons, s'ensuit-il qu'ils aient adopte m^mes habi- 
tudes de vie et mmes facons de penser, qu'ils soient 
mus par les me'mes tendances et soient soumis a des 
reactions communes ? En un mot, une conscience de 
classe, analogue a celle que possedait 1'aristocratie 
fonciere, se degage-t-elle de leur masse ? Nullement. 
II est impossible de localiser 1'actionnaire a I'int^rieur 
du corps social. L'evque qui vend du the et du char- 
bon voisine avec le gar9on de cafe* qui a acquis, avec 



A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 203 

ses pourboires accumules, quelques obligations (Tune 
lointaine societe. Autour d'une m&ne table siegent 
le snob millionnaire, 1'epicurien, le philanthrope, 1'ex- 
plorateur, le poete amateur ; de pauvres tres, dont 
le labeur est precaire et mal paye*, sont inte'resse's 
aux merries entreprises que des tetes couronne"es. Quel 
ideal pourrait s'imposer a cet etrange amalgame, quel 
plan pourrait-il concevoir ? Non seulement la categoric 
des capitalistes irresponsables ne peut pretendre a 
un role actif, mais Ton peut se demander si elle aura, 
dans Favenir, la force de se defendre. Ces sortes 
d'agents survivront si les lois quasi-naturelles qui 
regissent le corps social et qui les ont favorises jus- 
qu'ici continuent a leur tre clementes ; sinon, ils 
disparaitront comme les brumes du matin a 1'appari- 
tion du soleil. 

Rien done, lorsque nous etudions 1'organisation 
financiere du monde contemporain, n'annonce, d'apres 
Wells, la venue d'une aristocratie. Nous ne decouvrons 
pas da vantage la promesse de cette venue lorsque notre 
regard plonge dans Tetrange grouillement d' elements 
sociaux qu'a pr6cipites la machine, dans la foule des 
inaptes et des inadaptables , dans les demeures sor- 
dides du peuple de 1'abime . Ceux-la, nul ne peut 
dire d priori ce qu'ils sont, d'oii ils viennent, vers quoi 
ils tendent. Leur misere me"me ne suffit pas a faire 
d'eux une structure perrnanente : la maladie, la steYi- 
lit^, ^claircissent leurs rangs que vient, par contre, 
grossir tout cataclysme, tout incident de la vie econo- 
mique. Ils rendent seulement tangible un phenomene 
douloureux et ne"cessaire : leur presence est aussi 
inevitable dans le corps social que le sont les de"chets 



204 WELLS 

ou les cellules en voie de disintegration dans le corps 
d'un homme sain et actif . Moralement et psycholo- 
giquement, ils n'offrent aucun caractere specifique : 
les uns sont vicieux, les autres simplement incapables, 
leur de*tresse peut avoir pour cause le simple de*place- 
ment d'une industrie d'un point du territoire vers un 
autre ; elle peut aussi bien tre la consequence de la 
lenteur de leur esprit, incapable de se prater aux 
exigences d'un outillage auquel chaque jour apporte 
un perfectionnement. 

Mais 1'effritement du capital, qui a eu comme con- 
sequence I'apparition de 1'actionnaire, la substitu- 
tion du travail qualifie au travail brut, qui a donne 
naissance aux contingents de 1'abime , constituent- 
ils les seuls phenomenes nouveaux du monde e*cono- 
mique contemporain ? S'opposant a ce double pro- 
cessus, franchement destructif, nettement anti-orga- 
nique, n'en voit-on pas se developper un autre, tendant 
a la constitution d'une classe, d'un tissu encore un 
peu lache, dont chaque membre est appele a recon- 
naitre dans les autres une particularite qu'il a deja 
decouverte en lui-mme, d'une classe dont 1'effort, de 
plus en plus harmonieusement conjugue, sera d'une 
qualite que le monde n'a pas encore connue ? 

II est facile, dit Wells, de repondre a une telle ques- 
tion lorsque Ton a bien compris quelle est la nature de 
1'activite de certaines categories etendues de produc- 
teurs", telles que celle a laquelle s'applique 1'epithete 
tres generale de mecaniciens . Vous trouvez ces 
derniers occupes aux travaux les plus divers, et en 
apparence rien ne ressemble moins a 1'ingenieur des 
mines que 1'ingenieur electricien, si ce n'est 1'ingenieur 






A LA RECHERCHE D*UNE ARISTOCRATIE 2(35 

sanitaire ou le simple chauffeur de paquebot. Ces 
hommes occupent tous les degres de 1'echelle sociale, 
mais il y a entre eux ceci de commun : c'est qu'ils sont 
obliges d'avoir la comprehension de la machine qu'ils 
construisent, qu'ils dirigent ou qu'ils entretiennent. 
Us doivent c'est pour eux une condition de sur- 
vie se tenir au courant de toutes les modifications 
que les progres de la science peuvent y apporter ; leurs 
connaissances doivent tre d'un ordre tres different 
de celles qui suffisent a un menuisier ou a un palefre- 
nier. Us doivent etre intelligents, adaptables, ils 
doivent s'etre rendus maitres de ce quelque chose de 
permanent que cache une pratique variable et d' ap- 
plication immediate. Le constructeur ou le reparateur 
de bicyclettes, par exemple, a du etre pret a resoudre 
les multiples problemes qu'a fait surgir 1' apparition du 
moteur a explosions. Si ces producteurs ne possederit 
pas encore un fonds d'idees communes, du moins peut 
on dire que leur orientation intellectuelle est la meme. 
Tous ressentent le besoin, reconnaissent la necessite 
d'une veritable education des facultes, scientifique et 
realiste a la fois, qui a 1' artisan de naguere, perpe- 
tuellement confine dans la mme occupation, aurait 
semble un luxe inutile. Si, conclut Wells, 1'esprit 
routinier du Trade-Unionisme actuel peut tre vaincu, 
si chaque categoric d'ouvriers ne cherche pas a se faire 
conferer le monopole d'un genre de travail et ne con- 
sidere pas d'un ceil hostile toute invention, tout per- 
fectionnement de la technique qui ote a une besogne 
apres 1'autre son caractere manuel , alors oui, il est 
certain qu'on peut envisager pour un avenir assez 
proche la constitution d'un corps homogene, d'une 



206 WELLS 



aristocratic economique dont tous les membres, 
grands ou petits, cre"ateurs ou auxiliaires, possMeront 
une culture, non de la merne etendue, mais de la me"me 



Le propre de cette aristocratic Economique, ce qui 
la distinguera des autres elements amorphes de la 
societe, c'est qu'elle sera dduquee et e*ducable, c'est 
qu'elle sera accessible a I'ensemble des idees qui, diri- 
geant les experiences humaines, sont la garantie du 
pr ogres. De ceci decoule que 1' aristocratic fonction- 
nelle de demain attirera a .elle toute une variete 
d' agents non directement producteurs, dont elle solli- 
citera les lemons, et sur la mentality desquels elle 
re*agira a son tour : des maitres de toutes sortes lui 
offriront leur concours, sa pense*e s'exprimera dans une 
presse et dans une litte*rature. 

Mais comment s'ope'rera ce que Ton pourrait appeler 
la transmission des pouvoirs ? Qu'est-ce qui de^idera 
les pretendus d616gues de la democratic a se dessaisir de 
la direction des affaires de 1'Etat, pour en charger 
ceux qui sont les veritables ordonnateurs du monde 
contemporain ? Y aura-t-il eu prealablement une sorte 
d'examen de conscience collectif ? Une decision 
reflechie de Tintelligence sociale ? Non ; un seul phe"no- 
menc, le plus dramatique de tous, peut dissiper I'illu- 
sion dont se nourrissent actuellement les d^mocraties : 
la Guerre. 

Car c'est Ik une des idees les plus originales de 
Wells et aussi 1'une de celles qui vont le plus a ren- 
contre de nos habitudes de pense"e tout regime 
democratique, sans intentions mauvaises, par une 
sorte de iatalite, mene droit a la guerre. 



A LA RECHERCHE D*UNE ARISTOCRATIE 207 

La raison en est qu'aucun parti ne peut se maintenir 
au pouvoir, que la presse est incapable de prospe'rer 
s'ils ne sont soutenus par I'opinion, et que, pas plus en 
matiere politique qu'en matiere religieuse ou e*cono- 
mique, il ne se rencontre chez les nations modernes de 
groupements compacts domines par une idee ou decides 
a assurer le triomphe d'un programme. Le gouverne- 
ment de la grisaille ne peut 6tre un gouvernement 
d'idees. Au lieu des franches batailles d'autrefois, dont 
1'enjeu etait la victoire d'un principe, on ne trouve plus 
que des mouvements impre'cis, simples reflexes occa- 
sionnes par la demi-conscience de maux aux causes 
desquels nul ne songe a remonter, et qui le plus souvent 
ont pour agent un singulier et passager amalgame de 
classes de traditions opposees et d'interels discor- 
dants. Comment maintenir parmi de telles troupes 
un semblant de cohesion ? Comment empe'cher votre 
partisan d'aujourd'hui de passer demain au camp de 
1'adversaire ? En. speculant sur la seule passion qui 
trouve une place au coeur de chaque homme, sur cet 
aspect le plus large deregoisme,surrorgueilquechacun 
tire de ce qu'il s'imagine tre son espece particuliere : 
sur son patriotisme . Dans 1'opposition, les partis cher- 
chent a se rendre populaires en denongant rinsufn- 
sante preparation du pays a la guerre par les partis 
adverses ; au gouvernement, Us tentent de demontrer, 
en a.ccroissant sans cesse les armements, que nul ne 
saurait avoir plus qu'eux souci des intere"ts vitaux de 
la nation ; la presse joue pendant ce temps le r61e de 
chien de garde, montrant les dents au moindre mouve- 
ment esquisse par les nations voisines. Tout ceci sans 
que Ton ait, d'un c6te ou de 1'autre de la frontiere, 



208 WELLS 

1'intention d'en venir reellement aux mains. Mais un 
moment arrivera ou ceux qui se livrent a ce sinistre 
jeu ne pourront plus dominer le flot des passions qu'ils 
auront dechainees, et ce jour-Ik paraitra aux yeux 
des peuples le plus rude de tous les maitres, le 
meilleur des educateurs : la Guerre. 

Or, la democratic qui aura rendu la guerre inevitable 
ne saura pas la conduire. Le progres scientifique fait 
dependre de plus en plus la guerre du specialiste, et 
la democratic a horreur de ce dernier : aucune place 
ne lui a ete reservee en ses conseils. L'armee democra- 
tique est imposante par le nombre, parce qu'il n'y a 
que le nombre qui puisse faire impression sur 1'elec- 
teur, mais son outillage est reste primitif. Aussi sur 
la nation, qui, parce qu'elle aura fait les plus lourds 
sacrifices financiers, se croira premunie contre tout 
danger, les desastres fondront des le debut de la cam- 
pagne, rapides, ininterrompus. Elle appellera alors un 
sauveur. Ce ne pourra tre le Grand Capitaine. II y a 
longtemps qu'est close 1'ere du chef. La guerre de 
1'avenir sera une question de preparation, de longues 
annees de prevoyance et d'imagination disciplined . 
Et la victoire ne pourra tre en fin de compte que 
1'ceuvre d'un grand nombre de techniciens. L'instinct 
de conservation conduira done fatalement les nations 
a placer tout 1'appareil du pouvoir entre les mains 
d'une nouvelle classe d'hommes intelligents et scienti- 
fiquement eduques . Cette classe ne sera autre que 
notre aristocratic fonctionnelle, qui dotera le pays de 
chemins de fer, de routes, de dispositifs electriques et 
hydrauliques de toute espece, de formidables instru- 
ments de defense et d'intimidation, qui donneront 



A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 2OQ 

aux vaincus le temps de se reprendre. Mais, cette 
fois, 1'aristocratie scientifique aura de*finitivement 
pris conscience de sa force, et sans doute, dit Wells, se 
tiendra-t-elle le raisonnement suivant : Si pourtant 
nous nous dcidions & ignorer desormais ces gouver- 
nants diserts et tout d'apparat qui se sont mis au- 
dessus de nous, aussi bien que cette multitude trouble 
et impuissante qui se trouve placee au-dessous? Si 
nous mettions les freins et tentions de creer quelque 
chose d'un peu plus stable et d'un peu plus ordonne ? 
Ces gens qui detiennent le pouvoir peuvent, bien 
entendu, faire valoir toutes sortes de droits etablis et 
de prescriptions ; les lois ont ete fagonnees pour leur 
usage et la constitution nous ignore ; ils disposent des 
juges et des journaux ; ils peuvent tout, sauf empecher 
I'ecrasement de leur pays mais, de notre cote, nous 
possedons ces canons vraiment tres ingenieux et tres 
perfectionnes. Pourquoi, au lieu de les tourner, en 
mme temps que nos bonnes poitrines, au cours d'une 
querelle imbecile, centre les canons egalement tres 
ingenieux et tres perfectionnes d'autres hommes 
semblables k nous, ne les ferions-nous pas servir a 
une entreprise d'hygiene publique, pourquoi ne debar- 
rasserions-nous pas nos rues de tous ces braillards et 
de toute cette agitation guerriere ? 



IV 

Les quatre annees qui s'ecoulent entre la publication 
des Anticipations et celle de Une U topic Moderne 
n'amenent pas encore une transformation radicale 

14 



210 WELLS 

des idees de Wells sur la nature et les attributions de 
1'aristocratie appelee a regir le monde de demain. 
Wells reste sous rinfluence fabienne. La^ piece 
maitresse de son systeme d'idees est toujours celle 
d' organisation. La seule aristocratic qu'il conceive 
demeure ostensiblement organisee, continue a trancher 
par certains caracteres specifiques sur 1'ensemble des 1 
elements atones qui composent la masse du corps 
social, Chaque homme possede, ou ne possede pas, la 
qualite qui fait 1'aristocrate, et, lorsqu'il la possede 
c'est a quelques reserves pres dans son Integra^ 
lite. Tout le probleme du gouvernement se ram5ie~5 
cea : savoir co^mienJ^liaj^^^ 
parviendra a s'amalgamer avec toutes celles qui ont 
monies tendances, .comment se constituera, le f o.nds 
d'idees ou cette elite viendra puiser, comment enfin 
elle re*agira sur les institutions, les modes de vie qui jus- 
qu*a present ont porte Tempreinte de Tesprit populairej 
Pburtant Une Utopie Moderns differe sur un point 
essentiel des Anticipations, dont elle semble au premier 
abord vouloir n'tre qu'une mise en pratique. Cette 
fois, c'est 1'aristocrate qui cre*e la fonction, et non plus 
la fonction qui cre*e 1'aristocrate. La classe aristocra- 
tique puisque classe il y a encore ne groupe plus 
les individus que i' evolution economique a'Tnis dans 
telle occupation plutot que dans telle autre, maisjgeugsL 
dont 1'ame possede une certaine qualite, chez qui la 
vie atteint a une certaine noblesse et a une certaine 
intensite. Du fait que vous aurez ete* le constructeur 
ou le guide d'un instrument mis au point par la science, 
la qualite aristocratique ne vous sera plus garantie, 
pas plus que du fait que vous produirez des valeurs 



A LA RECHERCHE D*UNE ARISTOCRATIE 211 

superieures a celles que produisent les individus dont 
le seul maitre est 1'habitude. T/aristor.ra.te T c/est^ dans 
Une Utopie Moderne, celui qui a la i\pltt. rift fifrvir. 
celui chez ^ui^ rimafflnation_creatrice joue 1ft prerpi pr 
r6le"c"elui qui, deliberement, impose a son.. corps et a 
son esprit certains sacrifices. De la possession par 
chacun,_ ^ un_degre jplus ou moms marque, des trois 
attnbuts aristocrat iques : imagination, esprit de sacri- 
fice, discipline, depend son admission dans 1'une ou 
I'autre des_deux classes qui constituent le tiss^i YJYaJlt 
de TEtat : la classe cin6tique et la classg poie- 

* - * - 

tique . En dehors de ces deux classes restent, d'une 
part, Ties etres dont I'egoisme est exaspere, qui sont 
depourvus de franchise, qui sont en constante revolte 
centre toute organisation et qui constituent la classe 
vile (the base) ; d'autre part, ceux qui semblent 
ne jamais rien apprendre k fond, qui n'entendent pas 
distinctement, ne pensent pas clairement et dont 
le salaire oscille aux environs du taux minimum : la 
classe terne (the dull). 

Laissons de c6te ces elements inferieurs, et pla^ons- 
nous tout de suite k ce degre de I'echelle ou apparais- 
sent les premiers specimens d'une aristocratie qui est, 
nous 1'avons vu, non plus une aristocratie fonction- 
nelle, mais une aristocratie de temperament . Les 
cinetiques peuvent etre definis comme ceux qui 
entretiennent 1'activite sociale, les poietiques 
sont ceux qui ressentent I'imperieux besoin de penser, 
de creer, pour leur propre compte et a leurs propres 
risques, ceux dont Timagination se deploie au-delk 
du connu et de I'accept6 . Vous avez la deux types 
d'hommes dont le monde a naturellement besoin. 



212 WELLS 

mais qui tout naturellement s'opposent et dont Wells, 
dans la plupart de ses ouvrages subsequents, s'est 
applique a mettre en lumiere 1'antagonisme. Vous 
trouvez, d'un c6te*, le juge, radministrateur, 1'erudit ; 
de 1'autre, 1'artiste et cette sorte de savant qui, non 
seulement s'est assimil 1'ensemble des connaissances 
auxquelles on est parvenu avant lui, mais qui, aiguil- 
lonne par 1'esprit de recherche, tente de reculer les 
limites de la connaissance elle-mme. IXtUie^Bflj&Jes 
normaux , d'autre^ar^..] ! e / s ^ anormaux . Et Wells 
esurnr^sroien que ce sont la les deux formes d' activity 
fondamentales, qu'il n'hesite pas a proclamer que toute 
1'histoire de la civilisation est faite des tentatives des 
poietiques et des resistances des cinetiques . 
C'est grace aux premiers que la plupart des idees qui 
donnent corps a 1'Etat nouveau voient le jour, c'est 
grace aux seconds que cet Etat devient stable et se 
perfectionne ; il y a entre le poie"tique et le cine- 
tique le me'me ecart qu'entre le veritable homme 
d'etat et l'homme politique, 1'un creant, 1'autre main- 
tenant une tradition. Certaines epoques voient pre- 
dominer le premier de ces types ; d'autres, epoques de 
cristallisation, le second. Mais, a quelque moment que 
Ton se trouve, il est d'un interet vital pour une societe 
que la race des premiers ne se trouve pas eteinte : 
aussi, il faut voir quelles sont les precautions prises 
par le gouvernement d'Utopie pour qu'entre savants, 
philosophes, artistes, regne sans cesse une genereuse 
emulation ; pour que, dans les universites et les labo- 
ratoires magnifiques auxquels va toute sa sollicitude, 
1'esprit de recherche soit toujours en eveil. C'est, d'ail- 
leurs, de la classe poietique que sont issus la plupart 



A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 213 

des samourai, c'est-a-dire des hommes et des femmes 
entre les mains desquels repose tout le pouvoir effectif , 
6tres d'elite dont le visage a pris, du fait de la disci- 
pline qu'ils s'imposent, une puissance particuliere et 
dont il re*flechit toute 1'ardeur k servir , et que Ton 
reconnait sur les voies publiques au mince lisere qui 
orne leur tunique. 

Les samourai gouvernent le monde, et cependant 
n'importe qui peut aspirer a devenir samourai pourvu 
qu'il s'engage a observer la Regie . Quelles sont done 
les conditions de vie que cette aristocratic doit s'im- 
poser, dans quelle armature doit-elle maintenir son 
corps, et son esprit ? Si la Regie a etc edictee, c'est 
dans 1'unique but de discipliner les emotions et les 
impulsions, de developper chez rhomme une habitude 
morale et de le soutenir pendant les periodes de ten- 
sion, de fatigue et de tentation, de produire un maxi- 
mum de cooperation entre tous les individus de bonne 
volonte . Aussi les Samourai doivent-ils se prefer a 
une triple serie d'epreuves, de prohibitions et d' obliga- 
tions. II y a la liste des choses qui habilitent, la 
liste des choses qui ne doivent pas etre faites, et la 
liste des choses qui doivent etre faites. Nul ne peut 
6tre admis dans 1'Ordre s'il ne satisfait a certaines 
conditions d'age, s'il n'a une instruction suffisante, 
s'il ne possede un corps alerte et sain. Les prohibi- 
tions s'etendent aux boissons alcooliques, au tabac, 
aux narcotiques et a toute nourriture carnee ; il est, 
par ailleurs, interdit au samourai de preter de 1'argent fa 
a interet, de vendre ou d'acheter pour son propre tifs&t' 
compte ou pour celui d'un employeur autre que 1'Etat -f 
et de tirer profit d'une operation quelconque qui 



214 WELLS 

n'entraine pas une transformation de la marchandise 
negociee ; le samourai ne peut pas davantage paraitre 
sur la scene, etre le serviteur de quelqu'un ou accepter 
les services personnels d'autrui, jouer ou parier, se 
transformer, sous couleur de sports, en une sorte de 
prostitue athle'tique , finalement epouser une femme 
qui ne s'est pas, elle aussi, engagee a respecter la Regie. 
Parmi les obligations de faire^H en est de relatives a 
1'hygiene : ablutions a 1'eau froide, continence pendant 
quatre nuits sur cinq ; d'autres ont trait a des devoirs 
sociaux : le samourai doit converser une heure par 
jour avec ses concitoyens ; d'autres enfin imposent un 
devoir de culture : le samourai doit faire chaque jour 
une lecture de dix minutes tiree du Livre des Samourais, 
il doit acheter et lire en conscience un des livres publics 
au cours des cinq dernieres annees. Quant aux femmes, 
toutes celles qui ne sont pas devenues meres avant 
1 'expiration de la seconde periode, qui met automati- 
quement fin aux mariages steriles, perdent leur qualite" 
de samourai. 

C'est peut-e"tre en matiere religieuse que la doctrine 
des samourai et que les pratiques qui leur sont impo- 
se"es re ve" tent le plus d'originalite et aussi de noblesse. 
Le principe qui domine la religion utopienne, c'est 
la repudiation de la theorie du peche originel ; les 
Utopiens considerent rhomme, dans son ensemble, 
comme bon : voila leur croyance cardinale. L'homme, 
par ailleurs, est franchement religieux : la religion 
est aussi naturelle chez lui que le desir ou que la co- 
lere ; et les samourai trouvent legitime que 1'instinct 
religieux re9oive satisfaction, comme il est legitime 
que tout homme cherche a etancher sa soif : cet instinct 



A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 215 

fait partie du rythme myste'rieux de la vie. Mais ce 
que veulent les gouvernants de YUtopie, c'est que cette 
passion saine ne se trouve pas noye"e, pervertie, par un 
afflux demotions provoqudes et factices : tout ce qui 
s'adresse aux sens, orgues, encens, lueur des cierges, 
est impitoyablement proscrit ; de mme sont e'carte'es 
toutes les influences qui ernpfichent la pense"e de 
s'exercer librement et clairement, dans le domaine 
religieux comme dans les autres. Dieu sera conside*re 
par les habitants d'Utopie sous une foule de formes : 
il sera synthetique, au mSine titre que la langue de 1'gtat 
mondial ; le seul point sur lequel tout le monde sera 
d'accord, c'est que la religion exprime dans sa quin- 
tessence une relation entre rhomme et Dieu, et que 
c'est la pervertir que d'en faire une relation entre un 
homme et un autre ; un homme ne peut pas plus 
atteindre a Dieu par 1'entremise d'un prtre qu'il ne 
peut aimer sa femme par ladite entremise . Le Dieu 
des samourai sera transcendantal et mystique 1 . On 
le servira en servant 1'ordre et le progrs ; 1'effort, 
T abnegation seront les plus beaux actes d' adoration. 

i. La place nous fait defaut pour etudier comme nous 1'aurions 
voulu 1'evolution de la pensee religieuse de Wells. Qu'il nous 
suffise d'indiquer que dans Le Mariage et dans les ouvrages pos- 
terieurs, 1'id^e que les religions se font de la divinite se dedouble 
dans 1'esprit et dans la conscience de 1'ecrivain. II voit, d'une part, 
un Dieu qui a la responsabilite de toute la creation, amoral, incon- 
naissable, echappant a tout jugement, 1'Etre Voile ; de 1'autre, 
un Dieu qui lutte, souffre et meurt avec nous, et que les religions 
dont la theologie a pour fondement la notion de Trinite ont eu le 
tort de vouloir identifier avec le premier; ce Dieu-la, c'est le com- 
pagnon et aussi le Capitaine de 1'humanite, le Roi Invisible 
dont plus d'un signe annonce la venue, et dans le sein duquel les 
hommes et les peuples, lorsqu'ils 1'auront tous reconnu pour chef, 
retrouveront la paix. 



2l6 WELLS 

Mais c'est surtout en remontant jusqu'aux sources 
de la vie personnelle, en interrogeant les profondeurs 
de leur conscience que les samourai se montreront 
religieux : c'est pourquoi, chaque anne"e, les hommes et 
les femmes qui observent la Regie se mettront en 
route, et, seuls, sans livres et sans armes, s'enfonceront 
dans les solitudes torrides ou glacees. Et, pendant 
sept jours, ils resteront face a face avec la nature, la 
ne"cessit6 et leurs propres pensees. 



Un laps de temps a peu pres egal a celui qui separe 
la publication des Anticipations de celle d'Une Utopie 
Moderne, s'ecoule entre 1'apparition du second de ces 
ouvrages et celle du Nouveau Machiavel. Cette fois, 
Wells a bien renonce a la conception d'un ordre aristo- 
cratique, reconnaissable a certains caracteres exte- 
rieurs ; il a compris que le progres ne se sert pas de 
1'individu tout entier, et que, d'autre part, il est bien 
peu d'individus dont le progres n'utilise les ser- 
vices. C'est en etudiant 1' organisation, le r61e histori- 
que et les chances d' evolution des grands partis poli- 
tiques de 1'Angleterre que le heros principal fait cette 
de*couverte. Successivement, il cherche a associer 
le parti Liberal, le parti Ouvrier, le parti Conservateur 
a sa double entreprise d'affirmation des droits de la 
mere et de developpement de la haute culture; mais, 
dans chaque cas, il s'aperoit qu'une association d'in- 
dividus, pas plus qu'un individu isole, ne saurait etre 
entierement constructive. La vie des hommes et de- 



A LA RECHERCHE D UNE ARISTOCRATIE 2 17 

partis se decompose en deux temps : durant 1'un, ils 
sont uniquement preoccupes de la defense de leurs 
interets propres ou des inte"rts des elements qu'ils 
represent ent, ils se montrent egoist es, violents, 
agressifs ; durant 1'autre, leur esprit se detache en 
quelque sorte, pour aller travailler dans la pensee et 
dans le rve, en accord avec des milliers d'autres 
esprits, aux tendances souvent opposees, a la venue 
de ce quelque chose de plus grand que nous- 
memes, qui existe moins qu'il ne tend a exister, qui 
palpite entre 1'etre et le non-etre... qui a revtu 1'aspect 
et le visage de dix mille dieux differente, qui a cherche 
a s'incorporer dans la pierre, dans 1'ivoire, dans la 
musique et dans la splendeur des mots, qui, de plus en 
plus clairement, nous a parle du mystere de 1' amour 
et d'une mysterieuse unite, avancant, durant tout ce 
temps, au milieu de flots de sang et de cruautes de 
toutes sortes, vers un but oil les vulgaires impulsions 
des hommes ne sauraient les porter. Aucun parti, 
aucun individu n'est entierement constructif : nous 
pouvons fagonner des choses immortelles, mais il nous 
faut dormir et repondre a la cloche du diner. Par 
contre, aucun parti, aucun homme, quellesque soient 
son activite et sa vigueur intellectuelle , n'est par 
essence anti-constructif. C'est pourquoi on ne peut 
dire qu'il soit a 1'heure presente de politique essentielle- 
ment reactionnaire. Le parti Conservateur anglais 
s'opposera bien aux mesures d'interet general qui 
lesent, dans leurs droits acquis, les elements tres 
heterogenes dont il a opere la synthese, il defendra 
jusqu'au bout les privileges du pretre anglican, du 
distillateur, du grand brasseur d'affaires ; mais, par 



2l8 WELLS 

centre, ses dispositions a 1'egard de la haute education 
seront aussi favorables que celles des autres groupe- 
ments qualifies d'avance"s. Faut-il rappeler que la 
classe des proprietaries fonciers fut celle qui, au der- 
nier siecle, eut le plus souci de 1'hygiene des travail- 
leurs ? Et m6me les elements financiers du parti ne 
repre*sentent-ils pas dans notre society 1'esprit d'aven- 
ture ? Ne saluent-ils pas cordialement toute invention 
nouvelle, tout perfectionnement de la technique indus- 
trielle ? Ne sont-ils pas prts a depenser sans compter 
pour que les ports soient mieux outille*s, pour que de 
nouvelles voies de chemins de f er soient partout cre*ees ? 
Mme volont6 de reforme, et aussi mmes resistances, 
chez le parti travailliste. II reclame pour la multi- 
tude exproprie"e des salaires plus eleves, une diminu- 
tion des heures de travail, des logements salubres. II 
fait campagne pour la nationalisation de la terre et du 
capital ; mais a. la conscription qui n'est que la na- 
tionalisation des individus il est irreductiblement 
oppos ; il est pauvre en ide*es dans 1'antagonisme 
des employeurs et des employes il decouvre toute la 
question sociale ; au seul mot de discipline sa me- 
fiance se trouve eVeillee ; on ne peut enfin qualifier 
de sympathique son attitude a 1'egard de la haute 
education. Reste le parti Liberal : c'est dans son sein 
que trouvent place tous les elements que 1'Unionisme 
et le Travaillisme n'ont pas su grouper, les forces 
devenues inutilisables et celles qui n'ont pas encore eu- 
le temps de s'affirmer, tous les petits : fermiers, 
detaillants, employes, tous ceux que lese mate*rielle- 
ment ou qu'offusque un quelconque privilege de 
classe . Le Lib6ralisme, c'est pout Remington le 



A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 2IQ 

parti de la decadence et de 1'espoir , le grand parti 
inorganique, moins robustement constructif que les 
autres et, par centre, trop pen vigoureux pour mettre 
en 6chec les forces qui, dans l'e"tat civilise, e*difient 
comme si elles etaient dirigees par la fatalite*. Les 
Libe'raux n'ont, pas plus que les Conservateurs, de 
raisons d'appeler la venue de 1'dtat collectiviste, et 
pourtant ils demandent au pouvoir d'egaliser les 
chances entre leurs adversaires et eux, tout comme 
les roturiers se mettaient du c6t6 du roi par haine des 
seigneurs. II ressort de cet examen qu'a 1'inte'rieur des 
partis, comme partout ailleurs, tout le monde, ou 
presque, est pour le progres en general, tandis que 
presque tout le monde est oppose a un changement 
quelconque dans sa methode particuliere de vie, sauf 
lorsque ce changement se presente sous forme d'un 
supplement de jouissance . 

Done, dans Tindividu, deux elements contraires, 
deux besoins qui s'opposent et qui ne peuvent tre 
simultanement satisfaits. D'une part, notre vie est 
prise par les affaires de chaque jour, les interSts, les 
habitudes, les vanite's, les actes innombrables qui con- 
tribuent a 1'emiettement de notre moi ostensible . 
De 1'autre se deVeloppe ce que Wells appelle notre 
hinterland mental , c'est-a-dire la region de notre 
tre ou les idees sont mattresses, ou, liberes de toute 
preoccupation direct e et immediate, nous nous 
depassons en quelque sorte. C'est du travail de 1'en- 
semble des hinterlands humains que le progres est 
fait. Ce qu'il y a de reel dans le progres humain ne 
remonte jamais a la surface ; c'est une force des pro- 
fondeurs, un courant sous-matin ; il avance en silence 



220 WELLS 

pendant les heures que les hommes donnent a leur 
pensee, tandis que, en leur cabinet de travail, ils 
ecrivent dans Toubli d'eux-memes, tandis que, dans 
leurs laboratoires, ils cedent a une curiosite imper- 
sonnelle, durant les rares instants oil une conversation 
loyale Make une situation, oil, sous 1'effet d'une Emo- 
tion, nous entrevoyons le fond des choses, ou une lec- 
ture nous rend re"veurs... Mais personne ne peut se 
soustraire completement aux conditions exterieures 
de sa vie, personne ne peut abolir son moi immediat 
et se specialiser dans les profondeurs. Celui qui s'y 
essaye fait de lui-me'me quelque chose d'un peu moins 
qu'un homme du vulgaire. II peut avoir un hinterland 
immense, cela ne le dispense pas d' avoir une faade. 
Croire le contraire, c'est 1'erreur du philosophe specia- 
liste, de 1'educateur specialiste, du publiciste specia- 
liste. Ceux-ci repudient toute facade, pretendent etre 
un pur hinterland. Un etre humain qui est un philo- 
sophe d'abord, un educateur d'abord, ou un homme 
d'Etat d'abord, est inevitablement, de ce seul fait, 
quand bien mme des dons quasi-divins lui permet- 
traient d'entretenir cette illusion, un charlatan. 
L'aristocrate, des que Ton adopte le dernier point 
de vue de Wells, n'est done plus que 1'individu qui, 
par un effort de reflexion et de discipline, est parvenu 
a reculer les limites de son hinterland mental au- 
dela de la ligne qu'il atteint chez le commun des 
hommes. La vie aristocratique devient celle dans 
laquelle la pensee critique, 1'effort conscient, la volonte 
de se dominer soi-meme ont un role plus grand que les 
appetits, les instincts, les vagues suggestions exercees 
sur nous du dehors. Toute notre vie ne peut etre noble, 



A LA RECHERCHE D UNE ARISTOCRATIE 221 

mais il est possible de reduire le nombre et la portee 
des contraintes que besoins et passions exercent sur 
nous. Cette recherche de la vie aristocratique par une 
creature d' elite, tel va etre le sujet du dernier des livres 
de Wells dont nous nous occuperons au cours de notre 
etude : La Recherche Magnifique. Nous y verrons 
retrace l'he*roique et lucide effort d'un fils de la bour- 
geoisie pour s'affranchir de toutes les forces instinc- 
tives ; nous decouvrirons combien le devoir que nous 
avons envers nous-memes d'entourer notre ame d'une 
armure, et, insensibles a la peur comme a la pitie, 
d'aller voir pourquoi 1'existence de tant de creatures se 
traine de jouissance en jouissance, de terreur en 
terreur, de compromis en compromis, se concilie 
difficilement avec d'autres devoirs, tout aussi imperieux 
mais plus intimes, a 1'egard d'etres dont nous avons 
moralement la charge, d'etres qui n'ont pas evolue 
aussi rapidement que nous, qui restent soumis a une 
longue tradition ou qui sont domines par leur tempera- 
ment. Les derniers chapitres du livre nous feront 
apparaitre la grandeur et la puerilite de toute tentative 
d' immediate realisation, et nous apporteront cette 
conclusion que c'est seulement dans un lointain avenir 
que rhomme parviendra a la vie vraiment noble, 
celle qui 1'isolera de la masse de ses semblables sans 
tarir pourtant en lui les sources de la charite\ 



VI 

L'idee qui dirige et soutient Benham, le heros de La 
Recherche Magnifique, au cours d'une serie d'expe- 



222 WELLS 

riences, les unes franchement pathetiques, les autres 
mi-tragiques, mi-comiques, conduites avec autant de 
rigueur que s'il s'agissait de la demonstration de 
quelque theoreme, est a la fois simple et complexe. 
Elle ne s'objective pas en une formule : autant vou- 
loir faire passer le squelette d'un homme pour son 
portrait ; et pourtant en elle s'exprime une convic- 
tion incurable, presque innee, de son esprit et de son 
ame . Benham veut vivre intensement et claire- 
ment , faire surgir de son existence individuelle une 
flamme, une splendeur, un joyau . Chacun de nous 
a bien eu en sa jeunesse, comme Benham, le sentiment 
qu'une vie noble etait, non seulement desirable, mais 
possible ; mais chez la plupart la brillante image s'est 
obliteree ; la vie, tout entiere, s'est empare"e de nous ; 
nous sommes descendus de capitulation en capitula- 
tion. Pourquoi ? Parce qu'un moment vient oil il nous 
semble que nous nous heurtions a des resistances que 
ne peut vaincre une volonte individuelle, parce que 
1'expansion de notre moi aristocratique est limitee 
par des barrieres, sociales ou psychologiques, que nul 
ne peut franchir sans se mettre en meme temps hors 
de 1' existence ; et alors nous tournons court : 1'action, 
la sagesse, le succes, toutes les formes de realisations 
viennent prendre la place des premiers reves. Mais 
Benham a decide, lui, que la barriere ne 1'arreterait 
pas. Sur les obscurs motifs qui empchent les hommes 
et les peuples de vivre noblement, il est resolu a pro- 
jeter une lumiere eclatante. II contraindra les passions 
tapies en chacun de nous a sortir de leur retraite. II se 
demandera quels sont les instincts, les prejuges qui 
avilissent, ramenent a des dimensions communes 



A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 223 

1'existence de chaque individu et de chaque nation ; 
puis il tentera de determiner les conditions de la vie 
noble. Mais, a mesure que son esprit se perfectionnera, 
que le champ de ses experiences s'elargira, il s'aper- 
cevra que le probleme qu'il croyait d'abord pouvoir 
tre resolu par chacun au moyen de quelques simples 
croyances et de quelques belles attitudes , par 
quelques victoires totales remporte"es sur soi- 
me 1 me, se complique dans la mesure ou 1' organisation 
de nos societes est elle-mme irrationnelle et com- 
plique*e. Et pourtant Benham ne voit la qu'une raison 
de pousser plus loin sa Recherche . II demande aux 
civilisations exotiques de lui livrer leurs secrets, il 
va chercher sur place les raisons de la stagnation de 
certains peuples et de 1'hostilite* de certaines races. 
En Russie, dans les Balkans, aux Indes, dans 1'Afrique 
du Sud, il s'efforce de mettre a nu les influences qui 
morcellent encore I'humanite', rabaissent 1'essor des 
bonnes volonte's, retardent 1'avenement d'une rpu- 
blique mondiale. Et ce singulier missionnaire, ce croise* 
de 1'ordre, de 1'intelligence, oublie, dans la poursuite 
de son but splendide, ses devoirs imme*diats. II jette 
dans les bras d'un amant la femme qu'il n'a pas jugee 
digne de le suivre en sa qute ; tandis qu'il interroge 
la conscience des peuples, 11 laisse assassiner a deux 
pas de lui 1'ami, creature d'instinct robuste, tendre et 
cynique a la fois, qu'il traine & sa suite, comme 1'esprit 
traine apres lui la chair. 

Benham se dirige vers la vie aristocratique par 
horreur de la vie vulgaire, monotone et confuse, qu'il 
voit pulluler a ses pieds. II veut vivre, il ne veut pas 
subir la vie. C'est, non par orgueil, mais par un besoin 



224 WELLS 

de nettete, de proprete morale, parce qu'il tient a 
exercer librement son choix entre toutes les formes 
d'action que peut offrir le monde, qu'il refuse d'asso- 
cier son sort a celui de rhomme du commun. Qu'est-ce 
que celui-ci, sinon la creature conduite par quelques 
impulsions elementaires ? II imite aveuglement tout 
ce qui s'accomplit dans le petit cercle au milieu 
duquel il nait. II prend une femme parce qu'il a des 
sens, il cultive un champ parce qu'il a faim, la peur le 
fait demeurer en place ; il monte la garde autour de 
ses biens, de sa femelle et de ses petits ; il vieillit et il 
meurt ; et quand il est mort il lui faut un cimetiere, 
une tombe bien close dans laquelle il pourra encore 
rester lui-meme, car il redoute que ses cendres ne 
retournent au grand tout d'ou il est pourtant sorti. 
Cette sorte d'homme s'entasse dans les cites ; les jour- 
naux dont il se repait, les salles de spectacle qu'il hante, 
les eglises oil il va prier donnent une idee de 1'etat de 
congestion de son esprit et de son ame ; toute sa 
sagesse, tout le sens politique qu'il possede se conten- 
tent des maladroits subterfuges des Dietes, des Con- 
gres et des Parlements . 

De tout cela, Benham ne veut pas. II veut une vie 
qui ne soit ni d'imitation ni d'habitude, qui se place 
au-dessus de celle de la ferme, de la boutique, de 
1'auberge, du marche et de la foule . Sans tre encore 
frequente, une telle vie n'est pas centre nature. Elle 
n'est pas aussi commune qu'un rat, mais elle n'est 
pas moins naturelle qu'une panthere. Nous sommes 
aujourd'hui a un carrefour. II faut opter, et pour nous- 
me'mes, et pour la race ; etre, soit des enfants du 
hasard, de pauvres liens dirigeant leur esquif vers 



A LA RECHERCHE D*UNE ARISTOCRATIE 225 

de vils succes ou des honneurs de pacotille , soil 
des aristocrates, c'est-a-dire des tres expurge*s, 
eduques, selectionnes, artificiels, non simplement, 
mais royalement, libres . 

C'est ainsi que Benham, se prenant Im-m^me comme 
champ d'expe"rience, parvient a de"couvrir les trois 
chefs d'impulsions qui sont encore assez agissants en 
nous pour nous eloigner de la vie noble, et, qu'apres 
les avoir decouverts, il s'applique a s'en affranchir. 

A, La Peur. Benham est naturellement peureux. 
II a une crainte invincible des animaux. L'histoire 
d'un vieux fermier mis en pieces par un etalon a laisse 
dans son esprit un souvenir ineffa9able, fait d'horreur 
et de degout. Enfant, il vivait dans 1'angoisse de voir 
surgir. quelque bete de dessous son lit ou de quelque 
coin d' ombre. II doit reconnaitre qu'il porte en lui 
la peur. Mais il sait aussi que la peur ne fait pas partie 
de Thomme. Elle a ete engendree par la solitude. La 
peur date d'une epoque ou 1'individu isole se trouvait 
sans cesse sous la menace du danger. C'etait la voix 
qui ramenait vers le troupeau la brebis egaree. Sup- 
primez I'isolement, et vous supprimez la peur. Le 
soldat qui, seul, de garde au coin d'un bois, frissonne, 
marchera gaiement a la mort en compagnie de ses 
camarades. La peur, produit atavique, peut done tre 
extirpee de la conscience du civilise. Par ailleurs, il est 
inexact de dire que la peur soit une anticipation de 
la douleur ; elle est pire que toute souffrance ; la 
souff ranee n'est rien a cote de 1'apprehensionqu'on en a. 
L'aboiement du danger est pire que sa morsure . 
On peut mme se demander si, au-dela d'un certain 



226 WELLS 

point, la souffrance existe, si un caractere pe"nible 
s'attache toujours aux pe"ripeties de 1'accident que 
Ton redoutait le plus. Benham nous parle d'un avia- 
teur qui, au cours d'une chute qui devait tre mortelle, 
se sentait tout simplement, terriblement interess6. 
Le courant electrique, au-dela d'un certain voltage, ne 
se fait plus sentir. II peut y avoir une jouissance dans 
les pires tortures. De tout cela on peut sans exces 
conclure que le monde moderne se laisse trop gouver- 
ner par la peur, que son esprit est hante par des images 
dont la realite n'a jamais e"te controlee. L'aristocrate 
devra done, non point abolir cela mil ne le peut , 
mais vaincre la peur qui le possede, dans le detail, 
quotidiennement, en silence et en secret, comme on 
se lave et comme on se rase chaque matin . Avant de 
rien entreprendre il s'assurera que c'est bien dans sa 
tete que reside son jugement, et que celui-ci n'est en 
rien affecte par le vide soudain qu'il ressent dans ses 
visceres, par la detente de ses nerfs. Et Benham 
s'applique a discipliner sa peur. Adolescent, il s'oblige 
a franchir un chemin de planches, etroit et glissant, 
qui, a flanc de montagne, court au-dessus de 1'abime ; 
a rUniversite, il conduit, sans aucune experience, un 
cheval fougueux ; plus tard, aux Indes, par une nuit 
brulante, il deserte le camp et s'enfonce seul dans la 
for6t... soudain le cauchemar de son enfance prend 
corps et Benham se trouve face a face avec un tigre 
venu pour s'abreuver. Je suis I'homme, la pensee du 
monde ! , crie-t-il d'une voix rauque a la bete, et 
celle-ci, effrayee par le bruit, disparait. 

Mais il est des cas ou la peur ne se laisse pas vaincre, 
ou elle continue a nous apparaitre comme une partie 



A LA RECHERCHE D UNE ARISTOCRATIE 227 

de notre heritage physique. C'est ici que la pensee 
religieuse de Wells, sous sa forme derniere, intervient. 
II faut une voix qui rassure nos instincts def aillants , 
une presence qui tienne la place de Fantre et de nos 
familiers , quelque chose, en un mot, de general, 
d'exterieur a nous, que nous puissions transporter 
avec nous dans les solitudes. Cette voix, cette pre*- 
sence, ce quelque chose, ce sera Dieu, non le Dieu 
d'obeissance auquel s'adressent nos prieres, mais 
rimmortel aventurier, le Dieu qui demande aux 
hommes de quitter foyer et patrie, Dieu flagelle* et 
couronne d'epines, dont le corps perce de clous s'eleva 
au-dessus de la mort, apportant, non la paix, mais un 
glaive. Ce n'est que du jour ou nous aurons le senti- 
ment de Dieu que la conscience verra poindre en elle 
un autre courage que le courage que donne la vie de 
societe , qu'isoles dans une noble entreprise nous 
pourrons chasser de nous la peur autrement qu'en 
nous rejetant dans le troupeau. 

B, Satisfactions des appetits (indulgence). Benham, 
comme Remington, decouvre que toute notre struc- 
ture mentale ne peut e"tre soutenue par une idee simple, 
tout notre etre se trouver regi par une tendance a 
laquelle les autres acceptent spontanement de se 
laisser subordonner. C'est sans <Joute une incurable 
propension des philosophies, de la theologie, de la 
science elle-mme que de chercher a realiser, dans 
chacun de leurs domaines, 1'unite : unite de la loi 
morale, unite" de la personne divine, unite des lois 
physiques. A tres peu d'hommes religieux, il apparait, 
par exemple, comme a William James qu'il pourrait 



228 WELLS 

fort bien, au lieu d'un dieu, y en avoir plusieurs, in- 
compatibles et incommensurables. S'etant longuement 
interroge, Benham parvient, lui, a la conclusion qu'il 
ne saurait y avoir de loi morale universelle , ni meime 
de possibility de conciliation effective entre les divers 
devoirs et les divers droits d'un individu . II est impos- 
sible de mettre toute notre vie au point : celle-ci res- 
semble a une section de tissu examinee au microscope 
et dont les differents plans ne peuvent atteindre que 
successivement a une suffisante nettete. Mon moi 
aristocratique n'est pas tout mon moi, il n'a rien a voir 
avec la douleur que je puis sentir dans la tte ou dans 
1'oreille, avec la cicatrice que portera ma main ou ma 
memoire ; secondement, il ne m'appartient pas tout a 
fait ; en font partie toutes mes connaissances person- 
nelles d'une veYite scientifique, toute volonte que j'ai 
de faire le bien ; mais si, du dehors, du fait que quel- 
qu'un d'autre que moi aura raisonne, prouve, critique, 
m'arrive une connaissance claire, une volonte clarifiee, 
cela aussi sera, pour ainsi dire, une partie de mon moi 
aristocratique qui, du monde exterieur, viendra me 
rejoindre. Et Benham se sert fmalement de cette 
heureuse formule : Get Etre que j'ai en commun avec 
tous les hommes d' esprit scientifique et d' esprit aris- 
tocratique, c'est, pour employer une expression para- 
doxale, ma personnalite impersonnelle. 

Ainsi ce que Ton sent etre sa destinee superieure 
est en perpetuel conflit avec ce que Ton peut appeler 
le cote dramatique de chaque vie . Antagonisme 
qu'ont connu tous les ages, lutte qui s'est deroulee 
dans la conscience du chretien entre 1' esprit et la chair, 
effort perpetuel pour s'elever au-dela d'une existence 



A LA RECHERCHE D UNE ARISTOCRATIE 22Q 

elementaire et barbare, pour atteindre a une condition 
un pen au-dessus de la terre . L'aristocrate tentera 
done de placer le meilleur de son moi la ou les appetits 
n'auront plus prise sur lui. L'appetit predominant, 
c'est 1'appetit sexuel. Mais 1'orgueil, la ge'nerosite, le 
dsir de vengeance, le point d'honneur demandent 
aussi a tre satisfaits, et si les uns et les autres peuvent 
parfois s'adapter aux desseins de 1'aristocrate, ils 
peuvent aussi, tant ils sont variables en leur nature, 
les ruiner a jamais. De ces mobiles 1'aristocrate jugera 
done sage de s'affranchir. Se pla$ant au-dessus d'eux, 
la vie aristocratique, telle que je la congois, marche 
vers son but. Elle prefere s'epargner pour le service 
de la verite que se sacrifier romantiquement pour un 
ami. Elle approuve la vivisection, si par ce moyen le 
savant peut parvenir a quelque connaissance nouvelle. 
Elle ast du parti de ce Brutus qui tua son fils. Elle 
s'interdit toute adoration des femmes, elle est hostile 
aux cours d'amour et autres vestiges de 1'idee de che- 
valerie. Ce qu'elle recherche est bien au-dela de ces 
choses. Elle voudrait faire re"gner sur le monde la 
justice, 1'ordre, une noble paix, et cela sans indignation, 
sans rancune, sans tendresse geignarde, sans enthou- 
siasme pour les individus et sans reine de beaute. 
Elle est par sa nature froide et austere, 'elle peut 
quelquefois forcer I'admiration, mais elle n'a que 
peu de prise sur 1'affection des hommes. De sorte 
que 1'un de ses principaux traits, c'est d' avoir le coeur 
ceint d'acier. C'est par application d'une telle loi que 
Benham refuse a 1'epouse qu'il a choisie les satisfac- 
tions que 1' amour accorde communement a un etre 
humain. Au cours de leur voyage de noces, dans les 



230 WELLS 

Balkans, il ne veut voir dans les spectacles qui enthou- 
siasment Amanda, qui flatten! son sens de la beaute, 
autre chose que des signes de mort et de decomposi- 
tion. II l'a prise, sans savoir de quel milieu elle sortait, 
parce qu'il a trouve" dans ses yeux une flamme, une 
vaillance qu'il n'avait jamais rencontrees dans ceux 
d'une autre femme. II croit avoir trouve en elle la 
deesse au bouclier, la Minerve casquee qui planera au- 
dessus de lui dans les combats. Et quand il s'ape^oit 
qu'elle est une femme pareille aux autres, qu'elle a les 
merries ardeurs, les mmes caprices, qu'elle reclame 
sa part d'hommages et d' adoration, il s'eloigne, sans 
se demander si d'autres ne convoitent pas en secret 
le sombre joyau dont il a refuse de se parer. Je ne 
veux pas tre un berger d'e*pouse , repond-il a sa 
mere, quand celle-ci lui fait remarquer que le premier 
devoir d'un homme c'est de veiller sur sa femme. 
Je ne puis me decider a passer mes jours a monter la 
garde autour d'une personne qui devrait tre capable 
de prendre soin d'elle-me'me. Amanda cherche a 
rendre Benham jaloux. Peine perdue : Aucun aristo- 
crate n'a le droit d'etre jaloux ; s'il lui est arrive de 
prendre pour compagne une femme qui est insensible 
a sa vision ou qui n'est pas spontanement disposee a 
faire route avec lui, il n'a aucun droit de s'attendre a 
ce qu'elle le suive, et encore moins de 1'y contraindre. 
Et, s'adressant a Amanda elle-mme, il met brutale- 
ment en lumiere 1'opposition de leurs points de vue : 
Je veux gouverner le monde et vous voulez, vous, le 
posseder... Je veux etre roi sur cette terre. Roi. Je 
ne suis pas fou... Je vois le monde trebuchant de 
desastre en desastre ; c'est un monde ou il n'y a que 



A LA RECHERCHE D UNE ARISTOCRATIE 231 

peu de sagesse, encore moins d'autorite, oil 1'on ne 
rencontre que folies, prejuges, ou Ton etouffe, ou les 
bonnes choses arrivent par hasard et ou les mauvaises, 
reprenant bient6t courage, tuent les premieres. Voila 
ce qu'est le monde ou je vis et dont je suis respon- 
sable. Tout homme eclaire comme je le suis a present 
est responsable. Aussitot que vous voyez clair, aussit6t 
que vous avez compris qu'il y a en vous une royaute, 
alors vous ne pouvez trouver ni repos, ni paix, ni 
^joie, sauf dans le travail, dans le don de soi, dans T ex- 
treme effort. Je ne peux demeurer dans cette cite a 
la vie facile, je ne peux supporter sa beatitude, 
sa routine, son vernis, sa decrepitude... Je n'accom- 
plira que peu de chose, peut-tre n'accomplirai-je 
rien du tout, mais ce que je comprendrai, et ce que je 
pourrai faire, je le ferai. Songez au magnifique pays 
que nous venons de voir, et a toute la bassesse, a 
toute la misere, a toute la malproprete des vies qui 
s'y menent, a la cruaute des conflits qui en sont comme 
la trame : une tragedie, une tragedie sans dignite. 
Et songez aussi a 1'innnie laideur de T existence en 
notre propre pays, a la Russie, qui glisse de desordre 
en massacre, a la Chine, cet ocean humain, qui infailli- 
blement va vers la catastrophe. Croyez-vous que ce 
soient seulement la des choses qu'on trouve dans les 
journaux ? Pour moi tout au moins ce ne sont pas des 
choses qu'on trouve dans les journaux ; elles sont de 
la douleur, des occasions gachees, des tortures, du 
sang, de la poussiere, de la misere. Elles me hantent 
nuit et jour. Meme si ce que je tente est foncierement 
absurde, je lutterai cependant avec tout ce qui est en 
moi. Je sais que c'est absurde. Je suis un fou, et ma 



232 WELLS 

mre et vous 6tes des gens raisonnables... Et je suivrai 
mon chemin... Peu m'importe que ce soil absurde. Je 
m'en moque comme de cela. Benham part, et Amanda, 
apres avoir longtemps lance des appels eplores, tombe 
dans les bras d'un bellatre. Mis en face de la trahison 
de sa femme, Benham ne voit d'abord que la rupture 
deloyale d'un pacte qui liait deux aristocrates. II 
souffre, dans son esprit plus que dans sa chair. II 
vient de se rendre compte que la femme n'est pas 
une aristocrate, qu'elle est incapable de vivre, forte 
et impassible, dans le respect de la foi juree, tandis 
que le male s'enfoncera dans le desordre des cites 
humaines. La femme normale exige avant tout des 
egards, elle veut que Ton ait soin de sa beaute, elle 
veut que toute 1' attention d'un homme soit concentree 
sur elle ; lui refuser cela, c'est presque l'humilier... 
Et pourtant 1'aristocrate a besoin d'une compagne : 
c'est un besoin d'une simplicite presque naive ; 
et puis il y a 1'avenir de la race, qui depend de la 
qualite de la mere autant que de celle du pere... Benham 
revient et, froidement, genereusement, annonce aux 
deux amants qu'il leur cede la place. Mais il n'a pas 
compte sur la reaction organique qui s'opere en lui 
presque aussitot apres son noble geste, sur la brutalite 
de la lame de fond qui vient submerger le terrain que 
sa volonte et sa raison croyaient s'^tre a jamais 
reserve : dans sa lutte centre la peur, il s'etait senti 
soutenu par 1'effort convergent d'une infinite d' ele- 
ments sociaux ; dans sa lutte contre la concupiscence, 
centre toutes les formes de relachement, il etait aide 
par son propre temperament ( je suis facilement 
degoute, je mange peu, je bois peu, je ne puis endurer 



A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 233 

d' avoir une barbe de la veille ou d' avoir les mains 
sales ) ; mais cette fois il est aux prises avec un hole 
inconnu, absurde et frene'tique. Et la servante qui, 
le lendemain du jour ou Benham a dit a Amanda un 
adieu definitif, penetre dans la chambre d'hotel ou 
le premier a passe la nuit, s'etonne de trouver les 
miroirs en pieces, les draps en lambeau, le mobilier 
bouleverse, la pendule projetee jusqu'au milieu du 
foyer. 

C). Arrache a sa vie personnelle, Benham s'attaque 
aux Prejuges qui empe'chent a 1'heure presente les 
groupements humains de fusionner ; il va s'efforcer 
de remonter jusqu'aux causes des haines de races, des 
conflits entre nations, de toutes les formes d'intole- 
rance sociale et religieuse. Dans cette derniere phase 
de sa Recherche il est comme transfigure a ses 
propres yeux.Il n'est plus Benham : il est Tun de ces 
rois, oints seulement en leur cceur, consacres par 
eux-meTnes)), qui attendent que les rois du vulgaire 
se soient evanouis pour entrer en possession de leur 
trone. II est. le Nouvel Haroun-al-Raschid qui, 
sans e~tre reconnu, parcourt le monde, parce que, dans 
la securite de son palais, le secret des desordres 
humains ne lui sera pas livre. II n'est plus qu'une 
intelligence impersonnelle qui se demande pourquoi 
il y a des massacres, des guerres, des tyrannies et des 
persecutions, pourquoi nous permettons encore a la 
famine, a la maladie, aux be"tes de nous assaillir. 
Et, de plus en plus, la conviction se fait jour en lui 
que ce qui rend les hommes vulgaires, violents, 
injustes et futiles >v c'est qu'il leur est impossible de 



234 WELLS 

penser clairement, c'est qu'ils exagerent la valeur 
objective des classifications , ce qui fait d'eux la 
proie facile de tous ceux qui sp^culent sur les soup- 
9ons et les antagonismes . Etre un philosophe, un- 
metaphysicien, voila le devoir positif de 1'aristo- 
crate, celui auquel il devra se consacrer tout entier, 
une fois libere de la peur, des appetits et de la jalousie. 
Toute la vie consciente de 1' aristocrat e doit tre une 
lutte perpetuelle contre les fausses generalisations. 
Son jugement, pas plus que son courage, ne doit tre 
surpris. D'un tel devoir, 1'aristocrate s'acquittera 
de mille manieres, par 1'exemple, par la persuasion, 
en menant ouvertement combat contre les influences 
qui s'opposent a la liberte de la pensee et du langage. 
De pays en pays, Benham s'en va voir comment les 
prejuges fonctionnent, quelles sont leurs origines sub- 
rationnelles . II etudie la Russie des pogroms, 1'Ame- 
rique dressee contre 1'invasion des jaunes. A Haiti, 
au recit des cruautes commises par un empereur negre 
du nom de Christophe, il se demande comment certaines 
dominations ont pu s'etablir et tre tolere'es ; question 
a laquelle il ne peut trouver qu'une reponse : s'il y a 
des rois, des tyrannies et des imperialismes, ceci 
tient a ce que les hommes sont eux-me'mes depourvus 
du caractere royal . Un peu plus tard, il apparait 
plus a un jeune Americain que comme le prophete de 
Dieu, le Roi Invisible, le souverain des destinies 
humaines, 1'esprit de noblesse, qui un jour prendra 
le sceptre et gouvernera la terre... Puis Benham 
visite 1'Allemagne et lance 1'anatheme a la B6te de 
Metal, avide de sang , a 1'essaim empoisonne, au nid 
de dragons noirs qu'a engendre la science. II fre'mit 



A LA RECHERCHE D'UNE ARISTOCRATIE 235 

en songeant a la monstrueuse tyrannic de la machine 
dont est menace Thomme contemporain. La Science 
est soil esclave, soit maitresse. Ces gens-la, je veux 
dire le peuple allemand et tons les militaristes en 
general ne dominent pas veritablement les forces 
economiques et scientifiques sur lesquelles ils semblent 
chevaucher. Le monstre de fer et d'acier porte sur 
son dos, captifs, le Kaiser, TAllemagne et toute 1'Eu- 
rope. II les a convaincus qu'il fallait monter sur son 
dos et maintenant ils doivent aller jusqu'au bout du 
chemin ou les entraine la logique... Vers quoi vont-ils?.. 
Seule, la vraie royaute pourra maitriser cette bte 
d'acier qui s'est dechainee sur le monde. Benham croit 
pourtant que, derriere cette Allemagne vulgaire et 
melodramatique, un peuple plus sain et plus noble 
est en train de se constituer. 

Et la vie prend sur Benham la revanche absurde 
et pue'rile qu'elle s'assurera toujours sur ceux qui 
veulent la dominer. Get aristocrate meurt d'une mort 
accidentelle et vulgaire. L'ironie du sort veut que ce 
pacificateur de peuples, cet annonciateur du Royaume 
de Dieu, qui sera en me'me temps la Republique de 
I'Humanite, prisse dans une rixe, au coin d'une rue, 
d'une balle perdue. 



CHAPITRE VI 
WELLS ET LA FEMME 

I 

Nous venons de le voir : ce qui distingue aux yeux 
de Wells notre civilisation de celles qui Tont precedee, 
c'est que, pour la premiere fois peut-etre dans This- 
toire du monde, l'homme peut se poser cette question : 
Que ferai-je de la vie ? Les forces de la nature ont ete 
subjuguees par lui, 1'espace infini est devenu son 
domaine ; il est libre dans le choix de ses actes et 
j usque dans celui de ses reactions ; par ailleurs, les 
usages s'obliterent, I'armature spirituelle par laquelle 
il etait soutenu prend chaque jour un peu plus de jeu ; 
toutes les hierarchies impose"es, toutes les aristocraties 
traditionnelles se perdent dans les lueurs du crepus- 
cule. L'homme est libre, dans la conception comme 
dans la realisation de son rve constfuctif. Des lors, 
le probleme moral se ramene a^ ceci : Saurons-nous 
tirer parti des facilites offertes ; continuerons-nous a 
nous laisser entrainer par la vie, par les forces de 1'ins- 
tinct et celles de 1'habitude ; garderons-nous pour 
guides les egoismes, les jalousies, les fureurs qui som- 
meillent en nous ; ou, de notre moi total, compose de 
tendances heritees et de tendances suggerees, ferons- 



WELLS ET LA FEMME 237 

nous surgir une volonte dominatrice, capable de s'op- 
poser au flux des passions et de creer en nous et autour 
de nous une harmonic ? 

L'ceuvre jusqu'a present accomplie par I'humanite 
nous est, d'apres Wells, la plus sure garantie de ce que 
celle-ci est susceptible d'accomplir. Mais un fait social 
d'une immense portee est venu compliquer en ces 
dernieres decades le processus. L'eVolution de 1'homme 
s'etait deja trouvee modifiee du fait qu'il etait devenu 
1'animal qui se sert d'outils : a un tel point qu'on 
peut a certaines heures se demander si ces engins 
monstrueux, creation d'une elite, et que 1'intelligence 
collective ne sait pas controler, n'entraineront pas la 
ruine et jusqu'a la disparition de la race. Mais rhomme 
est, avant tout chose, 1' animal sexuel. Or, le probleme 
sexuel se pose de nos jours sous une forme telle, sous 
un aspect si complexe que toute 1'echelle de nos 
valeurs s'en trouve bouleversee. Relisons ensemble les 
toutes premieres pages du Nouveau Machiavel, celles 
dans lesquelles Remington, contraint de fuir 1'Angle- 
terre, dont, comme un Nelson, comme un Byron, il a 
enfreint le code moral, compare sa condition a celle 
de 1'auteur du Prince. Semblable a ce dernier, il a 
reve de reconstruire 1'Etat ; lui aussi a ete hante par 
la passion blanche de la politique , lui aussi, apres des 
milliers d'hommes que le spectacle offert par la vie 
quotidienne ne satisfaisait pas, apres Platon, apres 
Confucius, a eu la vision d'un monde mieux ordonne, 
plus heureux, plus beau, plus sur ; lui aussi est tenaille" 
par ce desir de faire et de creer qui est au cceur de 
tant de nos contemporains, au coeur de tous ceux qui 
lisent et qui pensent, et qui provoque en ceux-ci une 



238 WELLS 

emotion gale a celle que font naitre chez d'autres 
hommes les douces lignes et la tendre beaute des 
femmes . Mais si nos intentions peuvent etre les 
m&mes que celles de Machiavel, combien les moyens 
de realisation dont nous disposons se sont trans- 
forme's depuis son temps ; combien notre monde differe 
de celui qui s'offrait aux regards de 1'hdte de la villa 
de San Casciano, du noble conspirateur qui gardait 
encore en sa chair le souvenir de la torture ! Ce n'est 
plus a un Prince, a quelque Laurent pensif et magni- 
fique que nous dedierons le livre ou notre imagination 
constructive se sera donne libre cours : les pouvoirs 
jadis concentres entre les mains du prince appartien- 
nent aujourd'hui a tous ; les possibilites qui etaient 
offertes a lui seul sont a la portee des moindres d'entre 
nous ; chacun est Prince ou peut le devenir... Mais ce 
n'est pas uniquement par cela que cette belle et 
inquietante figure de Machiavel nous semble un peu 
lointaine. Dans son cabinet de travail, devant sa table, 
eclairee par des candelabres d' argent, lorsqu'il etait 
penche sur quelque lourd volume a la brune couver- 
ture ou que sa main nette et fine tragait avec une 
plume grise l'en-te~te de quelque chapitre du Prince , 
Machiavel etait seul. Durant le jour il avait vaque 
a ses occupations personnelles, il s'etait mele, dans la 
boutique de Donato del Corno, a une societe bigarree, 
ou bien il avait parcouru d'un pas lent les bois soli- 
taires de sa propriety, plein de meditations ameres . 
Mais, le soir venu, il avait ddpouille ses vtements de 
paysan, souilles par la poussiere et par la boue de 
cette vie de preoccupations immediates, s'etait lave, 
avait rev^tu sa noble robe de cour, avait referme sa 



WELLS ET LA FEMME 239 

porte sur ce monde de labeurs, de gains, d'amours, 
de haines privees, de regrets personnels, et s'e*tait 
assis avec le soupir de contentement de celui qui pent 
s'adonner a des rves plus vastes... Machiavel etait 
seul, et nous ne pouvons plus tre seuls. Dans la piece, 
derriere nous, quelqu'un est la, une forme dont 1'ombre 
se projette, par-dessus notre epaule, sur le feuillet 
tout a Theure vierge ; presence de la femme a laquelle 
nous avions assigne un r61e et qui ne veut plus de ce 
role, de la femme que nous avions cantonnee dans un 
coin de notre vie et qui tend a tre notre vie tout 
entiere, de la femme qui pretend aujourd'hui refaire 
le monde avec nous, et qui, si nous 1'ecartons, nous 
ruinera, nous et notre oeuvre. A elle aussi le monde 
moderne, la science, revolution des moeurs et des idees 
ont donne des pouvoirs, des libertes, qu'il y a un 
siecle seulement elle ne soupconnait pas. Et de ces pou- 
voirs, de ces libertes, comme nous des notres, elle 
fera quelque chose de grand, de tragique ou de pueril. 
L'epoque de Machiavel lui avait trouve une place 
et une occupation, dans une region innniment eloignee 
de celle ou se complaisait Intelligence des construe- 
teurs d'Etat ; elle etait plaisir ou fecondite : Thu- 
mour de la vie... un vehicule d'enfants ; sa fonction 
etait d'agir comme stimulant sur rhomme valeureux 
ou de gacher les heures des princes . Mais a present, 
la femme est pareille a un fil qui court dans la trame 
me"me de nos travaux. Malheur a qui 1'ignore ! Mal- 
heur a qui s'imagine qu'il est un moyen simple, definitif 
d'imposer silence a cette voix ! Malheur a celui qui 
croit que dans le monde 1'ordre peut succeder au de- 
sordre avant que 1'obsedant probleme des rapports 



240 WELLS 

des sexes n'ait regu un commencement de solution ! 
Malheur k celui qui cherche a reconstruire la cite, sans 
s'tre apergu que la moitie de la population est en 
revolte ! C'est d'une pareille faute que se rendent 
coupables, et c'est elle qu'expient Remington, le 
politique, et, dans Le Manage, Trafford, le jeune 
savant. Ecoutez plutot cet aveu douloureux du pre- 
mier : L'amour m'a conduit au desastre, parce que 
ma carriere a ete con^ue sans que j'aie tenu compte 
de son intervention et de son exacte valeur. Futur 
homme d'Etat, il a cru que, pour maintenir son equi- 
libre, il sumsait d'abandonner a la femme une partie 
de soi-meme, que nous pouvions nous diviser, que, 
jeunes, les joies des sens, plus tard les joies graves du 
mariage, pouvaient donner satisfaction a ce qu'il y a 
de sexuel en nous, qu'une telle rangon payee, notre vie 
pouvait se deployer fierement et librement ; et il 
semble pendant assez longtemps que 1'existence de 
Remington pourra s'adapter a une telle conception ; 
adolescent, il peche avec plus de franchise, plus de 
cynisme que la majorite des jeunes Anglais ; puis, 
au seuil de la vie politique, il met sa main dans celle 
d'une femme qui sera pour lui la plus tendre, la plus 
delicate des associees. Mais un moment viendra ou, 
en plein effort, en plein succes, Remington decouvrira 
que la femme ne peut plus etre une parure ou un re- 
confort, ou sa propre experience lui revelera que nous 
vivons a Tune de ces heures ou notre sexe impregne 
jusqu'a notre substance ; non que nous soyons plus 
que nos devanciers domines par notre sensualite, mais 
nous arrivons a etre obsedes par 1'idee que la femme 
n'accepte plus d'etre un simple besoin physique, un 



WELLS ET LA FEMME 24! 

a-cote esthetique, un fond sentimental, qu'elle consti- 
tue dans la vie de 1'homme une necessite intellectuelle 
et morale. Or, cette decouverte est trop soudaine, 
trop brutale pour Remington, il y est trop mal prepare 
pour qu'elle agisse sur lui comme un facteur bienfai- 
sant. Elle desarticule son etre ; sur lui 1' amour, la 
passion passent en rafale, indisciplinables, nourris par 
toutes les sources qui jusqu'alors avaient aliment e 
son intelligence et sa sensibilite. Et 1'individu se donne 
tout entier, entraine vers la catastrophe. II n'est plus 
capable, en sa detresse, que d'appeler la venue d'une 
nouvelle morale sexuelle qui saura s' adapter aux 
besoins profonds de son esprit et de son ame ; civilise, 
citoyen d'un etat toujours puritain, il neglige les plus 
elementaires prudences ; le scandale eclat e ; c'est pour 
lui le renoncement a toute entreprise politique, le 
suicide moral. 



II 



II y a chez Wells, en ce domaine comme dans tant 
d'autres, precedant tout effort constructif, un grand 
besoin de clarte. II veut obtenir de 1'opinion 1'aveu que 
le probleme sexuel est celui auquel tous les autres sont 
subordonnes. Une societe fait preuve d'hypocrisie 
qui refuse de considerer comme essentiel ce qui dans 
notre 6tre tient la place la plus grande. Tout dit 1'im- 
portance souveraine de 1'acte de reproduction : tout 
proclame qu'il est le resume et la justification de la 
vie. Amour, Foyer, Enfant, voila les mots qui 
viennent du cceur meme de la vie. (L'Humanite 
se Fait.) Nous avons certes mille autres sujets d'in- 

16 



242 WELLS 

tert, mais en y regardant d'un peu pres, nous 
constatons qu'un lien, grossier ou subtil, les rattache 
a ce phenomene grandiose et encore mysterieux de 
la procreation. Ce fut la gloire de Malthus d' avoir 
montre que toutes les questions qualinees d'eco- 
nomiques se ramenent a une question de nais- 
sances. Les grands travaux que nous effectuons, 
n'est-ce pas, dans presque tous les cas, la generation 
suivante qui en be'neficie ? C'est pour nos enfants 
que nous construisons, que nous plantons, que nous 
projetons. (Ibid.) L/ amour, les emotions qui le 
precedent ou qui 1'accompagnent, tel doit tre le 
theme de tout livre, de toute piece qui veut tre lu 
ou ecoutee par I'homme du commun. Nos plus magni- 
fiques tableaux ont cherche" a rendre le corps d'une 
Venus ou le sourire d'une Madone. La musique elle- 
meme est toute saturee de suggestions amoureuses . 
L' amour domine toute vie noble ; et le vice -- qui 
n'est qu'une deformation de 1'amour - - toute vie 
ignoble. Les luttes que doit soutenir le solitaire dans 
son desert, la pale nonne dans sa cellule pour demeurer 
fideles a leur vceu de chastete, la place que le celibat, 
cette negation de la vie , tient dans certaines regies 
religieuses, temoignent de 1'empire qu'a sur les ames 
comme sur les corps, de 1'impitoyable obsession 
qu'exerce sur les plus dissolus comme sur les plus 
vertueux, le mystere du sexe. 

Or, c'est la un fait sur lequel Wells insiste dans la 
plupart de ses ceuvres, s'il reste dans notre societe 
un semblant de morale religieuse, si certaines tendances, 
encore impre'cises, telles que le socialisme, traduisent 
le besoin d'une nouvelle morale economique, nous ne 



WELLS ET LA FEMME 243 

possedons pas mme les rudiments d'une morale 
sexuelle. L'adolescent aussi bien que 1'adulte sont, en 
cette besogne essentielle, laisses sans directives. 
Au point de vue sexuel, le monde moderne vit litte- 
ralement dans un etat d'aff element (we are sexual 
lunatics). Si un tel jugement peut etre en partie corrig6 
en ce qui concerne certaines nations, telles que la 
France, qui n'ont peur ni des mots ni des idees et 
dont la litterature une litterature pour hommes 
faits (Anticipations) va des plus hautes specula- 
tions au plus franc libertinage, il s' applique a 1'Angle- 
terre dans toute sa rigueur. II semble bien qu'en ce 
dernier pays une sorte de panique s'empare de Topi- 
nion des que quelqu'un s'offre a discuter franchement 
Tun des aspects de la question sexuelle. Des silences, 
des allusions vagues, le drame splendide de la pro- 
creation ramene a une serie d'incidents humoristiques, 
romanesques ou sentimentaux, voila tout ce qu'offre 
aux individus desempares la pensee anglaise contem- j 
poraine. On ne m'a jamais appris cela... ne peut que 
gemir Remington au moment ou il lui faut opter entre 
sa carriere politique et la satisfaction d'une passion 
devenue maitresse de son corps comme de son cerveau, 
entre Margaret, 1'epouse tendre et loyale, qui com- 
prend sa detresse et Tabsout presque dans sa faute, 
et la souple, hardie, penetrante, presque animale 
Isabelle. A rhomme d'aujourd'hui, il faudrait des 
conseils, une norme, quelque chose qui puisse reelle- 
ment le soutenir et le diriger au cours de 1'action, une 
morale tenant compte de toutes les complexites, de 
toutes les exigences des rapports nouveaux qui tendent 
a s'etablir entre individus des deux sexes. Au lieu de 



244 WELLS 

cela, nous ne trouvons qu'une serie de prohibitions, 
a la vertu desquelles croient a peine ceux qui les edic- 
tent, dont jamais ne se contenteront des etres qui 
veulent vivre pleinement, intensement, et dont il est 
d'ailleurs impossible de decouvrir la relation avec les 
necessites de la vie contemporaine. Le tragique de la 
situation de Remington, comme de celle de tant de 
gens de sa generation, c'est que la morale courante 
n'a pas prise sur eux , c'est que ni leur bon sens ni 
leur honnetete ne peut souscrire aux formules aux- 
quelles elle aboutit, c'est qu'organiquement cette 
morale les laisse indifferents. Rien, dans 1'education 
de Remington ou dans celle de sa jeune maitresse, 
pas plus leurs lectures que les influences sociales ou 
religieuses qui se sont exercees sur eux, n'a ete assez 
fort, assez agissant pour qu'au moment de la crise 
naisse au fond de leur conscience la conviction qu'en 
tombant dans les bras 1'un de 1'autre, en frappant au 
cceur 1'epouse irreprochable, en renongant a une 
vie qui, s'ils avaient su se maitriser, eut ete toute 
d' action et de devouement, ils font vraiment le mal. 
Us sont, dit Wells, les enfants, le produit naturel d'une 
epoque oil les grandes idees devolution et de selec- 
tion ont suscite de prodigieux remous, et ou pourtant 
personne n'ose encore dire ouvertement aux jeunes 
gens ce qu'il y a dans 1'amour, ce qu'ils peuvent 
attendre du mariage. Qui ne sent combien il est cri- 
minel de continuer ainsi a se voiler la face ? Qui ne 
sent que 1'avenir de la race, la sante morale des indi- 
vidus, 1' economic et 1'equilibre des forces qui demain 
reconstruiront 1'etat et que le brusque incendie d'une 
passion ingouvernable peut aneantir, dependent des 



WELLS ET LA FEMME 245 

solutions qui seront apportees en matiere sexuelle ? 
Mais non ; nous regardons autour de nous, et nous ne 
decouvrons que des gens au visage grave qui ont un 
doigt pose sur la bouche. Pourquoi, des lors, s'etonner 
qu'une jeunesse ardente, que des dtres a qui 1'amour 
est apparu en une soudaine revelation refusent de 
s'incliner devant un code qu'ils sentent irrationnel, 
arbitraire, malpropre, monstrueux, digne tout au plus 
de nos sarcasmes ? (Le Nouveau Machiavel). On 
montrera bien aux imprudents les consequences 
sociales de leur abdication ; mais quoi ! ces conse- 
quences, seuls les timores les redout ent. On parlera 
de ruine et de mort : mais il est dans toute aventure 
d'amour une phase ou la mort et la ruine ne font 
qu'aj outer agreablement a nos perspectives... 
(Ibid.) Voila ou nous en sommes, voila ou nous mene, 
comme elle mene a la guerre, a la prostitution, a la 
degradation de 1'enfance, notre apathie, notre muddle 
spirituel, Tincapacite dont nous faisons preuve lors- 
qu'il s'agit d'adapter nos institutions et nos moeurs 
a des conditions de vie toujours changeantes. Car nous 
n'empechons rien. Car il y a toujours une revanche pour 
la verite. Nous pouvons masquer, dans la litterature, 
dans toutes nos discussions, le disaccord qu'il y a 
entre nos idees en matiere sexuelle et les conceptions 
que la morale sociale veut nous imposer ; mais, tot 
ou tard, dans chaque vie, ce disaccord se manifestera, 
eclatera sous une forme qui pourra etre catastrophi- 
que. La seule consequence de cette pruderie, de cette 
couardise collective, c'est qu'a 1'heure de la crise, de 
la rafale passionnelle, nous nous trouverons seuls, dans 
un etat d'impreparation si grand qu'on peut dire 



246 WELLS 

qu'aucune communaute vraiment civilisee et intelli- 
gemment ordonnee ne voudrait y exposer ses en- 
fants. 

A 1'adulte, le monde contemporain laisse le soin 
d'elaborer sur ce point sa morale particuliere : vestiges 
de traditions, de"sirs impetueux, sentiment vague ou 
raisonne d'un progres biologique ay ant 1' amour pour 
instrument, tout cela est brasse par chaque conscience 
individuelle sans pouvoir s'amalgamer, conduisant 
chaque tre, non a une solution unique, mais a une 
serie de solutions qui different d'heure en heure et qui 
souvent se contredisent. A 1'enfant, a 1'adolescent, 
au moment de 1'eveil sexuel, en cet instant unique oil 
son choix doit pouvoir, plus qu'en aucun autre de sa 
vie, librement s'exercer, en cet instant qui est aussi 
celui oil son role social lui apparait et ou il a besoin 
d'une parfaite lucidite pour faire 1'inventaire des 
facultes qui se sont deja developpees ou qui sommeil- 
lent en lui, notre civilisation n'offre pas d'autre guide 
que 1'instinct. Son coeur, sa conscience, ses sens lui 
disent 1'enorme place que la femme est appelee a 
prendre dans sa vie ; de toutes ses forces, il Tappelle ; 
et il n'y a personne pour lui dire a quels signes il pourra 
distinguer la visiteuse qui lui apportera un surcroit 
de richesse de celle aupres de laquelle son courage 
faiblira, aupres de laquelle il perdra la vision claire 
du but qui, en ces precieuses annees, luit, net et glo- 
rieux, devant lui. Que fera-t-il de son sexe, dont il sent 
planer au-dessus de lui 1'etrange domination ? La 
question se pose en tout lieu pour lui ; elle se pose en 
Angleterre plus que partout ailleurs. La sa morale, 
Tatmosphere cree"e par Taccumulation des ide"es et des 



WELLS ET LA FEMME 247 

traditions, lui interdisent de realistes et ephemeres 
satisfactions ; par contre, aucune voix ne s'eleve pour 
le mettre en garde contre 1'acte qui lie a jamais, contre 
de trop natives realisations. Ceci, c'est le theme de 
la pauvre, de la tragique histoire de L' Amour et 
Mr. Lewisham, c'est 1'aventure ou sombrent la moitie 
des fils de la petite bourgeoisie britannique, ou se 
perd la plus grande part des forces vives : audace, 
generosite, probite, labeur obstine, grace auxquelles 
1'Angleterre presque medievale que nous connaissons 
pourrait prendre place parmi les nations vraiment 
scientifiques du monde, c'est le precipice ou Wells 
lui-meme s'il n'avait ete Wells aurait chu. 

II force tout de suite notre admiration ce Lewisham, 
petit pion discipline, un peu outrecuidant, qui dans 
son plan d' etudes utilise jusqu'a 1'heure des repas 
et qui, telle une flamme devorante, monte a 1'assaut 
des diplomes. Nous Taimons encore quand, plus tard, 
etudiant, 1'ardeur de ses convictions socialistes s'af- 
firme dans le rouge de sa cravate. Nous sentons, 
lorsque nous nous engageons a la suite de ce frere 
jumeau de Wells dans 1'ascenseur de la Normal School 
(plus tard Royal College) of Science, lequel 1'emporte, 
en meme temps que 1'etudiante Alice Heydinger dont il 
est aime en secret, vers 1'etage de la Zoologie , que 
Lewisham est oriente dans une voie qui doit le con- 
duire aux plus nobles, aux plus reconfortants succes. 
II semble que devant lui la route s' allonge, toute 
droite, jusqu'a rinfini. Et voici que subitement, 
presqu'a la veille de 1'examen qui doit couronner la 
premiere partie de son effort, eclate la crise que, tot 
ou tard, tout homme connaitra, crise determined par 



248 WELLS 

le conflit de notre volonte, du sens constructif qui est 
en nous et des voies mysterieuses de la vie et de 
1'evolution. Qu'a-t-elle pourtant pour troubler Le- 
wisham, cette gauche, falote, niaise petite Ethel qui, 
quelques annees plus tot, fit deja battre son coeur de 
jeune maitre, qu'il retrouve a Londres alors qu'il 
1'avait presque oubliee, et en compagnie de laquelle, 
ses cours termines, il aime a s'egarer en de longues 
promenades qui transforment en un paysage de rve 
la capitale embrumee ? Ce qu'il revere, elle ne le 
comprend pas. II est conscience, labeur, honne'tete : 
elle est faiblesse et compromis ; elle se prete docile- 
ment au role abject que lui fait jouer son beau-pere, 
Lagune, 1'illusionniste ; elle est la complice de ses 
supercheries. Et Lewisham salt tout cela ; et Lewis- 
ham a tout de suite compris que cette femme ne lui 
apportera rien, que Her son sort au sien, c'est dire 
adieu a la carriere , c'est renoncer a toute recherche 
noble et desinteressee. Mais elle est quelque chose 
d'autre et de plus que ce que prevoit et ce que cherche 
a atteindre notre volonte ; elle est jeunesse et tiedeur, 
elle est ce qui empourpre les joues, ce qui fait couler 
le sang plus vite ; elle est le mysterieux appel que la 
vie lance a la vie ; tout ce que projetait Lewisham etait 
important, mais ceci est essentiel. Ainsi nous trouvons 
face a face nos aspirations et les exigences d'un monde 
deja fa9onne, notre esprit avide de clarte et d'har- 
monie et la nature qui poursuit aveuglement ses voies. 
Quelle est la formule qui conciliera cette double ten- 
dance, a quelle action nous resoudre ? Attendre, 
retarder 1'heure du bonheur, construire un foyer, 
comme le suggere 1'etudiant Parkson, tout plein de 



WELLS ET LA FEMME 249 

son Ruskin, et, quand tout sera prt, y installer la 
femme, etre le chevalier part ant a la conque"te d'un 
monde qu'il mettra a ses pieds et qu'un baiser recom- 
pensera? Tout ce qui est jeunesse et sante s'insurge 
en Lewisham contre une telle solution. C'est I'amour 
que son etre reclame et il n'a que faire de tout ceci. 
Sans doute, il s'exprimera avec plus de retenue que 
Prothero, le Sancho Penca de Benham, que fait presque 
hurler la continence qui lui est imposee a 1'universite, 
mais il ne cherche pas a donner le change : ce qu'il veut, 
c'est posseder, et non servir Ethel; c'est une femme, 
et non une deesse, que son corps aussi bien que son 
ame demandent. S'aimer naivement, au grand jour, 
faire d' Ethel sa maitresse ? Une telle idee ne peut 
effleurer 1' adolescent eleve dans une ambiance puri- 
taine. Chercher ailleurs, dans les plaisirs des sens, un 
derivatif ? Mais il faut en Angleterre e"tre riche pour 
se permettre d'etre immoral ; il n'y a que les fils de 
1'aristocratie qui puissent franchir sans dommage 
1'heure de la puberte. Alors, la seule issue offerte aux 
jeunes gens de la classe a laquelle appartient Lewis- 
ham, c'est le manage hatif, le defi bravement lance a 
la vie... et que la vie releve. On sait comment 1'his- 
toire evolue : les premiers transports, les premieres 
difficult es pour equilibrer le pauvre petit budget, 
1'abandon de toute recherche scientifique, la chasse 
aux legons, les rancoeurs, les jalousies, le sentiment de 
1'irreparable defaite... et puis la venue de 1'enfant, 
raison de notre vie, qui atteindra peut-e"tre le but que 
nous avons un instant entrevu. 

Et voila tout ce que nous aurons fait pour les jeunes. 
Les generations se succederont, et il faudra que chaque 



250 W ELLS 

fois, sans lumiere et sans guide, ces derniers recom- 
mencent pour leur compte la douloureuse, la ruineuse 
experience. Nous apprenons a nos enfants une foule 
de choses, mais pas celle dont ils ont le plus besoin. 
Nous ne leur signalons aucun des pieges dans lesquels 
nous sommes nous-merries tombes, nous ne leur disons 
surtout pas que nous y sommes tombes. Nous ne leur 
offrons qu'une morale negative, et nous ne nous em- 
pressons pas de leur dire que cette morale ne nous a 
pas preserves. II est dans Les Amis Passionnes une 
page admirable. C'est celle oil Stratton, apres la mort 
de son pere, se trouve seul dans la maison familiale, 
en presence du portrait de ce dernier et de celui de son 
a'ieul. II contemple ces visages immobiles et s'etonne 
de leur silence. II y a la reunis trois etres du mme 
sang, qui ont souffert, se sont lances dans les mernes 
entreprises, ont connu les mmes tehees, et qui pour- 
tant sont impenetrables les uns aux autres. II semble 
que chaque vie se referme sur elle-meme, qu'une sorte 
de honte nous tient qui nous empeche de reveler a 
nos fils et a nos filles, avec franchise, presque avec 
impudeur, le cout de chacune de nos experiences, 
avant qu'eux-mmes ne s'embarquent pour le peril- 
leux voyage. Quel est le pere, quelle est la mere qui 
a confesse a son enfant les aspects sous lesquels 1' amour 
s'est presente a lui, les tentations qu'il a pu vaincre et 
les sacrifices qui ont ete au-dessus de ses forces ? 
Que de temps, que de larmes ces silences ont coutes a 
rhumanite* ! Pourquoi faut-il que tous nous repetions 
des choses deja faites, et que par une route d'amertume 
nous revenions a cette sagesse que nos peres avaient 
atteinte avant nous ? Mon aieul aurait du me laisser 



WELLS ET LA FEMME 251 

autre chose que la tranquille enigme de son visage 
attentif. Toute ma vie jusqu'ici m'a servi a apprendre 
ce que beaucoup d'hommes avaient appris avant moi... 
N'est-il pas temps que les generations se rapprochent 
et s'aident mutuellement ?... C'est un devoir que de 
proteger et de diriger nos fils, mais e'en est un plus 
grand encore de nous ouvrir a eux comme s'ils etaient 
nos egaux, afin que, lorsque nous serons morts, ils 
puissent retrouver en nous des amis et des contempo- 
rains . 

Mais ce n'est pas seulement a 1'heure d'une crise a 
laquelle personne n'echappe que nous avons besoin 
d'une morale sexuelle, qu'il nous faut savoir quelle 
est la place que la femme peut et est en droit d'occuper 
dans notre vie ; il nous est aussi necessaire d'etre 
eclaires lorsque nous nous mouvons dans le plan de 
1'experience courante. II n'est ni vie politique, ni vie 
sociale, ni vie domestique qui soit possible si nous 
ignorons la conception que la femme a de son r61e, 
si nous ne savons pas ce qu'elle attend de nous et ce 
qu'elle croit pouvoir nous apporter. Tot ou tard, 
1' equivoque, 1'hypocrisie, s'il y en a une, entrainera la 
mort de 1'institution, la ruine du systeme. II est impos- 
sible qu'une societe progresse ou mme simplement 
subsiste, si personne n'a chez elle une idee tant soit peu 
nette des realites que recouvre le voile du mariage, de 
1'amour ou de 1'amitie. Ce sont la choses que vous 
pouvez negliger, mais qui, elles, ne vous laisseront pas 
en paix, et sur lesquelles nous devons projeter une 
lumiere franche si nous ne voulons que les sources qui 
alimentent nos plus secretes pensees, 1'art, la littera- 
ture, ne soient empoisonnees. II faut hardiment pro- 



252 WELLS 

clamer que 1'Etat ne peut se dispenser d'avoir une 
politique sexuelle, et qu'en cette matiere, comme en 
toute autre, la grande affaire est d'avoir autant de 
citoyens satisfaits et respectueux de la legalite qu'il 
se peut (Du Commencement jusqu'a la Fin). Tant 
que vous n'avez pas considere sous toutes ses formes 
le probleme sexuel, tant que vous n'avez pas tenu 
compte pour sa solution de toutes les donnees fournies 
par 1'etat des idees, les conditions economiques de 
1'heure, les desirs, les appetits et jusqu'aux humeurs 
des individus, vous n'avez pas cree de veritable atmo- 
sphere morale, vous contraignez hommes et femmes a 
vivre, que ce soit dans une salle de theatre, dans un 
laboratoire oil etudiants et etudiantes collaborent, et 
j usque dans I'intimite du foyer, dans un air qui les 
oppresse ou qui les surexcite. De 1'idee que nous nous 
faisons de la femme depend notre attitude a 1'egard des 
femmes, soit, puisque les deux sexes participent main- 
tenant auxmemes actes, frequentent les memes milieux, 
vivent 1'un a 1'egard de 1'autre dans un etat de per- 
petuelles reactions, notre ligne de conduite elle-meme. 
Selon que nous verrons dans la femme une amie, une 
associee possible, ou que nous la considererons comme, 
tant au point de vue mental qu'au point de vue 
physique, essentiellement differente de nous, selon que 
nous attenuerons ou que nous exagererons sa valeur 
sexuelle, nous serons dans les actions courantes de 
la vie toute franchise ou toute reticence, nous parle- 
rons a notre interlocutrice avec aussi peu d'affec- 
tation qu'a un homme, ou notre attitude reservee fera 
vaguement songer a celle du chat qui ne veut pas 
qu'on le soup9onne de vouloir voler le lait . (Ibid.) 



WELLS ET LA FEMME 253 

Enfant ou citoyenne ? Chose ou ame ? Nous nous 
interrogeons, la femme s'interroge et nous demande 
de 1'aider. Et c'est parce qu'aucune reponse definitive 
n'a encore ete fournie que le malaise dont nous souf- 
frons persiste, que 1'air que nous respirons se trouve 
secretement vicie, que toutes nos constructions, dans 
1'ordre social ou politique, gardent un caractere instable 
et provisoire. La femme sait comme nous le savons 
sent comme nous le sentons, avec sa raison, avec son 
intuition, qu'elle a definitivement pris place dans 
notre vie. Mais est-ce pour 1'ennoblir, pour lui faire 
porter tous ses fruits, ou pour gaspiller, avec le reste, 
cette portion de nous-memes que nous tenions jus- 
qu'ici hors de son atteinte ? Devons-nous la mettre a 
1'epreuve, lui faire confiance, ou devons-nous continuer 
a la surveiller et a la dominer ? Restera-t-elle 1'objet 
choye que notre puissance accrue nous permet de 
choyer davantage ou sera-t-elle 1'egale, la com- 
pagne, celle dont 1'aide nous est indispensable ? 
(Le Nouveau MachiaveL) Sur ce sujet, la femme doit, 
d'ailleurs, aussi bien que nous, prendre franchement 
parti. Car, il faut qu'elle se le dise : nous ne voulons que 
d'un marche honne"te ; si elle veut obtenir davantage, 
il faut qu'elle donne davantage ; si nous faisons d'elle 
notre egale, nous sommes en droit d'exiger d'elle 
labeur, courage, et cette chose, la plus necessaire de 
toutes : un esprit au plus haut point lucide, s'expri- 
mant ouvertement et sans honte. (Ibid.) 



254 WELLS 



III 



Le caractere fondamental de la vie, c'est d'etre 
un tissu et une succession de naissances. (L'Humanite 
se Fait.) Voila la verite qui doit trouver d' accord tous 
les Nouveaux Republicans , tous les individus qui 
travaillent a I'edification de 1'etat futur, a la realisa- 
tion de la grande synthese humaine. Libre a eux de 
diffe'rer dans leurs croyances religieuses, d'admettre 
ou de nier 1'immortalite de Tame, de croire en la vertu 
de tel ou tel principe de morale, d'estimer que notre 
vie doit tre subordonnee a la notion de Droit, a celle 
de Liberte, de Bonheur, de Devoir ou de Beaute. Mais 
s'ils ne sont pas convaincus que tous les efforts du 
legislateur doivent avoir pour but d' assurer le plus 
grand nombre de naissances heureuses et saines, s'ils 
ne conviennent pas que la valeur de toute entreprise 
humaine, de toute institution, de tout mouvement, de 
tout parti, de tout etat , est en relation directe avec 
un progres, tant quantitatif ou qualitatif , en matiere 
de naissances, alors leur service ne sera qu'un demi- 
service, et c'est en vain qu'ils chercheront le point de 
rencontre d'oii ils pourront distinguer les forces qui, 
dans le monde moderne, travaillent dans un sens 
constructif de celles qui agissent dans un sens anti- 
social. 

Assurer le plus grand nombre possible de naissances 
saines ! C'est dire que politique, economic, morale 
doivent avoir un fondement biologique. Et c'est biolo- 
giquement qu'il convient de considerer le mouvement 



WELLS ET LA FEMME 255 

encore tres vague, aux manifestations souvent incohe- 
rentes, qui tend a assurer a 1'heure present e 1' emanci- 
pation de la femme. Le feminisme ne saurait etre pour 
Wells affaire d'amour-propre ou de sentiment. Celui 
qui, dans les Anticipations, tourne en derision notre 
regime politique fonde sur de pretendus Droits de 
rHomme ne saurait s'echauffer pour les Droits de la 
Femme. II ne s'agit pas de savoir si, physiquement ou 
intellectuellement, les pouvoirs de la femme peuvent 
faire equilibre a ceux qui sont communement recon- 
nus a Thomme, si la premiere doit tre autorise'e a tirer 
parti de toutes les chances qui s'offrent au second. 
Bref, il ne s'agit pas de donner un plus large champ 
d'application au principe d'egalite. Ce qu'il faut, c'est 
connaitre si la condition faite presentement a la femme, 
si les relations qui existent a 1'heure actuelle entre les 
sexes sont telles qu'elles garantissent a la collectivite 
des naissances d'une haute qualite, si elles assurent a 
1'enfant une education qui ne laissera inexploite'e 
aucune des richesses que renferment son corps et son 
esprit. A ces considerations, certes, on peut en aj outer 
d'autres, d'une nature plus intime ; il n'y a pas que le 
bonheur et la sant6 de la generation qui vient qui de- 
pendent du sort qui sera fait a la femme et des libertes 
qui lui seront concedees. Mais c'est par la qu'il faut 
commencer ; c'est par la que le fe'minisme reste un 
probleme d'ordre collectif, 1'un des premiers que doive 
resoudre la conscience de la race. 

La question peut etre pre'sente'e sous une autre 
forme. Nous nous demanderons si, en I'e'tat actuel, la 
femme peut remplir, dans le processus devolution, le 
role essentiel qui lui est devolu. Souvenons-nous que 



256 WELLS 

Wells a pris soin de marquer que, pour assurer le progres 
de 1'espece, 1'humanite se refuse a suivre les methodes 
employees communement par la nature. Cette der- 
niere pousse, dans chaque espece animale ou vegetale, 
la fecondite jusqu'a 1'extreme limite, elle fait naitre 
plus d'individus que la terre n'en pourra nourrir, 
puis, soumettant 1'ensemble des jeunes creatures a 
des conditions de vie qu'un certain nombre seulement 
pourront supporter, elle broie et tue les individus les 
plus faibles. (Une U topic Moderne.) II ne faut pas 
nous cacher que jusqu'a une epoque rapprochee 1'es- 
pece humaine n'a pas connu d'autre mode de selec- 
tion : guerres, famines, epidemics, infanticides en 
Chine, ont ete longtemps les seuls agents du progres 
physiologique. Nous commen9ons pourtant a com- 
prendre qu'aux methodes punitives de la nature 
nous pouvons substituer une methode preventive, 
que ce n'est pas apres la naissance, mais avant, que la 
selection doit s'exercer. La nature torture, ecrase les 
etres debiles. L'ideal pour une civilisation scienti- 
fique, c'est d'empcher que ces etres debiles voient le 
jour . L/Etat moderne peut rendre les conditions de 
vie tolerables pour toute creature vivante, pourvu 
que les individus inf erieurs soient mis dans 1'incapacite 
de se reproduire . (Ibid.) II ne s'agit pas d'instituer, 
par des procedes artificiels, une sur-espece, de decreter 
que seuls tels ou tels specimens auront le droit de 
procreer, de fonder, comme le recommandent certains 
eugenistes, des fermes d'elevage : les lois de 1'heredite 
sont trop complexes, les caracteres qu'on releve chez 
chacun des parents se combinent de f a9on trop variable 
et avec des resultats trop imprevus pour que notre 



WELLS ET LA FEMME 257 

intervention prenne une forme directe et positive. 
L'Etat ne peut avoir en vue que des moyennes. II ne 
pent fixer que les conditions minima auxquelles 
devront satisfaire les individus desireux de fonder une 
famille. II peut, par exemple, exiger de ceux-ci qu'ils 
aient depasse un certain age, qu'ils aient atteint un 
certain developpement physique, ct qu'ils soient 
indemnes de toute maladie transmissible . II peut, de 
meme, demander au futur pere de famille la preuve 
que son salaire est suffisant pour lui permettre d'elever 
les enfants a venir. II en a le droit, car, a defaut d'une 
telle garantie, c'est a lui qu'incomberont les frais de 
cette education. 

Mais ce que 1'Etat exigera surtout, c'est que les 
amnites mysterieuses qui, chez les especes animales, 
attirent la femelle vers le male, puissent librement 
s'exercer dans le monde des hommes. II retouchera 
les institutions, modifiera le statut economique de 
la femme de telle sorte que, des deux c6tes, 1'amour soit 
une affaire de choix. II se penetrera de cette verite 
que 1' expression supreme de la personnalite reside 
dans la selection de 1'associe avec lequel on procreera. 
(Une Utopie Moderne.) 

Or, il est indeniable qu'a 1'heure actuelle une suje- 
tion economique pese sur la femme, avant, pendant lo 
mariage, et encore plus apres la dissolution de celui-ci. 
Appelez les choses du nom qu'il vous plaira, posez 
sur la realite le voile le plus delicat, un fait subsiste : 
dans une societe comme la notre, qui oppose surtout 
des valeurs economiques, la femme ne peut qu' avoir 
conscience de son inferiorite ; a travail egal, elle pro- 
duit moins que rhomme, elle est sujette a des indispo- 



258 WELLS 

sitions qu'ignore ce dernier, sa vie est dominee par des 
facteurs sentimentaux qui n'ont que mediocrement 
prise sur lui. Elle ne peut retablir 1'equilibre, vivre 
pleinement, connaitre les joies de la maternite qu'en 
trafiquant de son sexe, en conquerant ou en attirant 
un man, en se vendant a lui en un marche presque 
irrevocable, . en le suivant et en partageant son sort 
dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. 
(Ibid.) L'homme auquel la femme se livrera ainsi 
n'est pas celui qu'appelle son instinct et que reclament 
toutes les forces de son tre : c'est celui qui lui epar- 
gnera un labeur qu'elle sent au-dessus de ses forces ; 
ce n'est pas celui qui lui donnera 1' enfant le plus 
robuste, c'est celui qui, tout simplement, pourra 
nourrir son enfant, Aussi, ce a quoi le feminisme doit 
tendre, selon Wells, en premier lieu, c'est a un reclasse- 
ment des valeurs qui opposera aux simples valeurs 
economiques des valeurs de foi, de devouement et 
d' action. C'est pour qu'elle puisse choisir librement 
1'epoux, c'est pour qu'elle puisse porter le plus beau 
des enfants, et non pour que sa vanite ou un certain 
instinct de revolte qui gronde en elle receive satis- 
faction que la femme doit tre rendue independante 
de 1'homme. II faut qu'on sache qu'en accroissant le 
patrimoine vivant de 1'Etat, qu'en se consacrant de 
toute son ame a 1'education de l'e"tre qu'elle a mis au 
monde, elle s'acquitte d'une tache au moins egale a 
toutes celles que le bras ou le cerveau de 1'homme lui 
permet d'accomplir. II faut qu'a la famille dominee 
par le male irresponsable succede la famille matriar- 
cale , qu'une recompense sp^ciale, digne du service 
rendu, traitement veritable et non secours, soit 



WELLS ET LA FEMME 25Q 

accordee a chaque mere par la collectivite. II faut, pour 
parler franchement, que la maternite devienne pour 
toute femme une carriere normale et remuneratrice 
(Une U topic Moderne) et que, par consequent, la 
disparition du mari, ou les fluctuations de sa fortune, 
n'aient aucune repercussion sur la destinee des enfants. 
On se souvient que ce point de vue est celui que 
Remington cherche a imposer aux partis historiques, 
et que c'est son pro jet de Dotation de la Maternite 
qui assure son election triomphante a Handitch. Seule, 
d'apres lui, cette modification des assises de la famille 
moderne, cette readaptation de 1'unite sociale, a 
laquelle les hommes ne songent pas plus qu'ils ne 
songeaient en 1800 a la traction electrique ou a 1'avia- 
tion , est capable d'amener dans la qualite de la 
population le changement radical qui la rendra apte 
a V effort que peut attendre d'elle 1'Etat civilise. C'est 
a cette preuve decisive qu'on pourra juger si les forces 
devolution qui modifient exterieurement la vie des 
peuples sont capables ou non d'agir a I'interieur des 
existences. Ce n'est pas tant de notre decadence 
morale que nous perirons que de 1'incapacite que nous 
montrons a nous adapter moralement. Le vieux code 
est incapable de se plier aux besoms nouveaux... La 
femme moderne commence a comprendre qu'il est 
degradant pour elle d'etre personnellement soumise a 
un individu qui exerce sur ce devoir intime et supreme 
qu'est la maternite un controle illimite... Elle veut 
que son choix soit re"el, elle veut une famille , alors 
que Thomrne entend trop souvent par la une posses- 
sion. Ceci modifie radicalement Tesprit des rapports 
familiaux. Leur forme est demeuree la m^me qu'i 



26O WELLS 

1'epoque oil la femme etait considered comme un gentil 
animal, desirable et a 1' occasion fecond. Centre 
ces idees consacrees par le temps, Tame de la femme 
nouvelle lutte, dans la honte, dans 1'etonnement, dans 
1'amertume et dans les larmes. (Le Nouveau Ma- 
chiavel.) 

L'inte'ret de 1'enfant sauvegarde, la femme garantie 
centre les consequences eventuelles de son inferiorite 
economique, Wells estime que la volonte collective 
n'a plus, pour ce qui a trait aux rapports des sexes, 
de raison de s'exercer. Nous entrons, en effet, a partir 
de ce moment, dans un domaine ou emotions et pas- 
sions sont les maitres, ou 1'individu doit 6tre laisse 
seul juge de ce qu'il est en droit d'exiger ou de ce qu'il 
peut conceder. Les affaires d'un menage sans enfants, 
la consolidation ou la dissolution d'une union qui n'a 
apporte aux con joints que des satisfactions d'ordre 
sentimental sont choses qui interessent aussi peu 
1'Etat que les peripeties d'une partie de cricket. Ce 
que doit souhaiter le legislateur en pareille matiere, 
c'est, nepetons-le, de voir le plus grand nombre possible 
de gens heureux. Autant, lorsque 1'avenir de la race 
est en cause, il mettra a sa sanction des conditions 
rigoureuses, autant il veillera a ce que sous couleur 
d' amour libre personne ne se decharge des respon- 
sabilites que doit entrainer la paternite, autant, en cas 
d' union sterile ou lorsque les enfants auront ete pour- 
vus, il se ralliera a une interpretation liberale des 
clauses de 1'actuel pacte conjugal. La vie prive'e de 
1'adulte est une vie ecitierement privee, dans laquelle 
1'Etat n'a pas le droit de s'immiscer. (Une Utopie 
Moderne.) L'opinion s'habituera, non seulement a 



WELLS ET LA FEMME 26l 

tolerer, mais a respecter toute une gamme d'unions 
dont chacune se rapprochera par quelques caracteres 
settlement de Tunion-type alaquelle nous sommes accou- 
tumes. II faut, du reste, que ladite opinion se penetre 
bien du fait que les institutions, Mariage, Famille, qu'elle 
a tendance a considerer comme les plus intangibles, 
sont celles qui, de toutes, ont ete le plus soumises 
durant le cours des siecles aux forces de changement. 
Rien ne ressemble moins a la famille d'aujour- 
d'hui que celle d'il y a cent ans ; a ce point que cer- 
taines eglises, gardiennes de la tradition morale, refu- 
sent de considerer comme valable telle forme d'union a 
laquelle le legislateur donne pourtant son approbation. 
Est-il besoin de rappeler que les droits du mari sur la 
femme et sur 1'enfant ont ete singulierement limites ? 
L'epoux a cesse d'etre un autocrate pour devenir 
un monarque constitutionnel. (Des Mondes Neufs 
contre des Vieux.) La morale absout de nos jours en 
Angleterre ce qu'elle condamnait hier : par exemple, le 
remariage de rhomme avec la soeur de sa femme 
defunte. Aucune matiere ne s'est mieux pretee, aucune 
ne se prete mieux, a de perpetuels reajustements. 

Sans doute, de tres fortes raisons continueront a 
militer en faveur du modele d'union que Ton peut 
qualifier de normale : declaree, permanente, mono- 
game. Une des meilleures, c'est que 1'enfant, meme s'il 
doit elire amplement dote par TEtat, ne pourra se 
developper harmonieusement que dans une certaine 
ambiance morale, qu'il sera mauvais pour sa sensibi- 
lite d'avoir a subir le contre-coup d'une serie de rema- 
riages de celle qui, tou jours, aura ete institute sa gar- 
dienne. Get avantage social du mariage permanent 



262 WELLS 

ressort si nettement que Wells se demande s'il ne 
conviendrait pas que 1'Etat intervienne, ou que tout 
au moins un courant d'ide'es se cre"e, pour rendre 
obligatoire la continuation d'une union feconde jus- 
qu'au moment oil la femme aura cesse de s'acquitter 
de ses fonctions maternelles. C'est pourquoi une 
faveur, des privileges spEciaux pourraient s'attacher 
a cette sorte de mariage. Mais, si Ton suit la pensee de 
Wells, il semble bien qu'il ne suffira pas a deux indi- 
vidus de declarer qu'ils contractent une union de 
dure*e illimitee pour que 1'Etat leur accorde sa sanction; 
il faudra que les causes du mariage ressortent avec une 
suffisante nettete, et, selon leur nature, la puissance 
publique interviendra ou se tiendra a 1'Ecart. Le 
contrat sanctionne* ne pourra tre qu'un contrat Equi- 
table, dans lequel les apports se balanceront. Or, tout 
de suite nous nous demandons : qu'est-ce que la femme 
peut apporter ? Ici, nous nous trouvons en presence 
de deux points de vue : celui des gens qui croient fer- 
mement a 1'egalite des sexes, celui des gens qui, non 
moins fermement, croient a 1'inferiorite de la femme. 
Les uns et les autres ne se rendent pas compte qu'entre 
les quality's masculines et les qualites proprement 
fe*minines, il n'y a pas de commune mesure, et que 
chaque civilisation, selon son ideal, selon les conven- 
tions qui y ont cours, decide, par un acte purement 
arbitraire, que 1'un des deux sexes aura la predomi- 
nance sur 1'autre. Les consequences logiques que 
reformateurs ou philosophes ont voulu tirer de 1'idee 
d'egalite', aussi bien que de celle d'inferiorite', en font, 
d'ailleurs, tout de suite apparaitre le caractere spe'- 
cieux. Les partisans de Te'galite, Platon par exemple, 



WELLS ET LA FEMME 263 

ont ete obliges de pousser jusqu'a Tassimilation com- 
plete des sexes (la femme frequentant les gymnases, 
allant a la guerre) 1'analogie qu'ils apercevaient entre 
ceux-ci. Les partisans de rinferiorite feminine per- 
dant de vue leur point de depart ont etc" amends a 
f aire de la femme une specialised . II est indeniable 
que presque toutes les civilisations se sont ralliees a 
Fopinion de ces derniers. Toutes les influences sociales 
ont tendu a specialiser la femme dans son sexe, a lui 
montrer le parti qu'elle en peut tirer, a faire d'elle 
une hyper-sexualisee. Elle est ainsi devenue pour 
I'homme occidental une sorte de stimulant, et seule- 
ment par exception une compagne. Elle est Tidole 
orne*e et parfume*e , dont aucune espece vertebree ne 
nous offre 1'equivalent ; il faut pene*trer dans les 
secrets domestiques des insectes et des crustaces pour 
decouvrir son vivant parallele . L'une des premieres 
questions que doit resoudre FEtat moderne est celle- 
ci : cette difference tout artificielle, faut-il 1'accen- 
tuer ou la reduire ? Si vous repondez amrmativement, 
vous faites du mariage une affaire d' excitation et 
d'emotion , vous isolez les sexes, aux jeunes gens vous 
offrez une enigme et un mystere ; vous leur pre- 
sentez un objet precieux pour lequel, en leur delire 
amoureux, ils seront prts a combattre et a mourir, 
mais qui, dans les intervalles de Iucidit6 qui separe- 
ront ces hauts faits, n'aura aucune action sur leurs 
idees, pas plus qu'il n'aura d'influence sur les enfants 
qui naitront plus tard d'une telle union. Avec ce genre 
de femme, cette creature merveilleuse et exageree , 
vous transformez d'ailleurs lentement notre societe 
en harem. Tirant tout son prix de sa valeur sexuelle, 



264 WELLS 

sans usage des que palissent les attributs qui font le 
charme de son sexe, il est normal qu'elle exige de 
1'homme auquel elle aura fait le don de sa jeunesse 
qu'il 1'entretienne a perpetuite. Ramenez au contraire 
a des proportions convenables ce qu'il y a de sexuel 
chez la femme, donnez aux filles et aux gargons une 
education commune, depouillez la femme moderne 
de ses ornements barbares, de ses plumes, de ses 
perles et de ses dentelles , et vous assurez a 1'institu- 
tion du mariage de nouvelles bases ; de 1'homme et de 
la femme vous faites deux amis ; 1'epouse cesse d'etre 
stipendiee, vous creez un loyal echange ; au lieu de 
s'offrir, impassible, aux hommages, au lieu de chercher 
a concentrer sur elle une attention directe et per- 
sonnelle (Une U topic Moderne), la femme participe, 
avec ses qualites originales, au developpement intel- 
lectuel de I'humanite. Aussi, sans opter ouvertement 
en faveur du mariage association centre le mariage 
sentimental , 1'Etat, en refusant d'intervenir dans 
1' execution des conventions economiques passe"es a 
1'occasion ou au cours de celui-ci, cree-t-il en faveur du 
premier un reel privilege : il ne veut pas admettre que 
la tendresse et 1' affection puissent etre considerees 
comme des marchandises negociables ; dans leur 
echange il n'a pas a intervenir, a moins que Tinteret 
de 1'enfant, present ou a venir, ne soit en cause. En 
consequence, il refusera de reconnaitre toute dette 
ou tout transfert de propriete fonde sur de telles con- 
siderations. (Ibid.) 



WELLS ET LA FEMME 265 



IV 



La femme a, comme rhomme, a resoudfe dans sa 
sphere, et avec les moyens que 1'etat des idees et des 
moeurs met a sa portee, ce que Wells appelle le pro- 
bleme de 1'exces de pouvoir . Si 1'evolution ou le 
progres qu'on adopte le terme qu'on voudra - 
obeissait a une logique interieure, si certaines ten- 
dances spirituelles, indeniables, assez fortes pour 
donner a une epoque son caractere original, ne se 
heurtaient pas, des qu'elles penetrent dans le monde 
des faits, a la resistance d'un lent et paresseux orga- 
nisme qui se refuse a rien changer a ses habitudes phy- 
siologiques, un tel probleme ne se poserait pas. Mais 
nous vivons dans un monde regi par un etrange dua- 
lisme. II semble que, dominant les destinees de 
rhomme, il existe un pouvoir qui donne a celui-ci des 
outils et des armes, et un autre qui retourne outils et 
armes centre lui, un pouvoir qui 1'emancipe, le rend 
independant de la matiere, accroit la somme de ses 
loisirs et de ses libertes, et un autre, qui, au moment 
meme oil il pretend utiliser ces loisirs et ces liber- 
tes nouvelles pour creer, pour mettre dans la vie 
plus de lumiere et de beaute, rend plus violente que 
jamais Femprise de traditions qu'il pouvait croire 
eteintes, fait surgir de son e"tre un tumulte de passions 
qu'il pouvait croire a jamais domptees. Dans cet 
assaut jamais lasse des forces originelles, quel usage 
faire de notre puissance accrue ? C'est la tout le 
probleme humain, et le feminisme n'est que Tun 



266 WELLS 

des aspects, Tun des plus tardivement reveles, du 
probleme humain. Ce n'est pas parce que 1' educa- 
tion, les loisirs sont venus plus tard pour la femme 
que pour rhomme que le sens de la vie, des possi- 
bilites qu'elle ouvre, doive tre chez la premiere dif- 
ferent de ce qu'il est chez nous. Son effort est notre 
effort, ses difficultes sont nos difficultes. Pratique- 
ment les chances offertes a rhomme et a la femme 
semblent en voie de s'egaliser. Munie du m6me 
bagage, elle aussi veut tenter 1'aventure. Mais la con- 
ception que le monde garde de son rdle, les facilites 
de realisation qu'il lui offre ne s'accordent pas avec sa 
situation modifiee. Une foule de facteurs tendent, dans 
un sens tres noble, a la desexualiser ; elle tend a tre 
volonte et service. Et pourtant elle trouve en face 
d'elle un univers deja faconne, un univers qui refuse 
obstinement de lui confer er un autre usage qu'un 
usage sexuel... Au point qu'une inquietude la prend, 
comme elle s'empare de ceux qui vivent aupres d'elle. 
N'est-ce pas le monde qui a raison ? N'est-elle pas 
sexuelle jusqu'au fond de Tame ? Cette lutte de la 
femme centre son milieu, avant le mariage, voila le 
sujet du roman ou Wells a pousse le plus a fond 
1'etude psychologique de la jeune fille anglaise contem- 
poraine : Anne Veronique. 

II y a chez cette derniere, comme chez toutes celles 
des heroines de Wells auxquelles celui-ci accorde 
franchement sa sympathie, une sorte d'animalite saine, 
un desir, un app^tit : Elle sentait le besoin de vivre, 
elle eprouvait une impatience vehemente sans savoir 
au juste ce qu'elle convoitait de faire, d'etre, d' ex- 
perimenter . Et elle en veut a sa f amille et & son monde 



WELLS ET LA FEMME 267 

de ce que 1'experience est trop longue & venir . Elle 
reproche a ceux aupres desquels elle a grandi, a son 
pere, a sa tante, de ce que pour eux bonheur et con- 
fort sont deux termes synonymes. Elle est surtout 
monte"e contre son pere, dont le code d'honneur ne 
connait que deux sortes de femmes, les pures et les 
impures, et qui, sous ce pre*texte, refuse de lui laisser 
faire les choses et voir les gens qu'il lui plait. Elle 
n'admet pas qu'on lui de"nie le droit de pousser jus- 
qu'au bout ses Etudes, d'aller recevoir a 1' Imperial 
College de Westminster, ou enseigne le professeur 
Russell, un enseignement zoologique plus precis et 
plus complet que celui qui lui a ete donne au Tred- 
gold Women's College. Et puis, elle se dit qu'il doit 
y avoir dans 1'amour ou dans la simple amitie entre 
individus de sexe oppose un sujet d'un prodigieux 
intere"t. Tout autour d'elle lui semble avoir e*te recou- 
vert d'une housse, comme dans une maison que les 
gens ont quittee pour 1'ete". Les persiennes sont tiroes, 
le soleil n'a pas le droit d'entrer, on ne peut dire quelles 
couleurs voilent ces gris enveloppements. Et, forte 
de sa seule volont^, ou de son seul enttement, pour 
1'unique raison qu'on lui a refuse d'aller a un bal donne 
par des amis dont 1'ideal politique semble a sa famille 
un peu trop avance , et chez qui 1'esthetique tient 
une place laissee vacante par la morale, elle part... Elle 
part, parce qu'elle estime que home confortable, 
toilettes, argent de poche ne sauraient acheter sa sou- 
mission, parce qu'elle en a assez des livres expurges et 
des arts d'agrement. Le manage pourrait assurer sa 
liberte, mais le manage, sous la forme ou on le lui 
offre, lui semble tre non point une e*nergique expe"- 



268 WELLS 

rience dans laquelle son cerveau, ses sens et ses nerfs 
trouveront a s'employer, mais une simple promenade 
sentimentale. Un sourire erre sur ses levres lorsqu'elle 
parcourt les lettres, mi-prose, mi-vers, dans lesquelles 
Manning, son pretendant qui frise la quarantaine, 
declare qu'il veut faire d'elle la Reine de sa Car- 
riere , se proclame a Tavance son chevalier, son ser- 
viteur, son protect eur . Non ! Anne Veronique ne 
veut pas tre le couronnement d'une carriere, 1'apaise- 
ment d'un homme qui s'excuse aupres d'elle d'avoir 
vecu. Tout plutot qu'un perpetuel tete-a-tete avec ce 
personnage au style trop fleuri, ornement de plusieurs 
cercles, tant soit peu musicien et tant soit peu cri- 
tique, pour qui 1' existence fut pareille a un parquet 
cire, dont toutes les passions sont disciplinees, et qui 
compte parmi les divertissements les plus oses que le 
monde puisse offrir a son futur menage quelque 
dejeuner tranquille dans un joyeux restaurant , qui 
sait meme, quelque randonnee, a travers les cam- 
pagnes du Surrey, dans une voiturette a petrole... Ce 
n'est pas qu'Anne Veronique ait pour principe que la 
femme doive se rendre independante de rhomme. Elle 
ecoute incredule le discours d'une apotre du feminisme 
qui affirme sans le prouver que 1' organisation 
primitive des societes fut matriarcale, que la femme est 
1'espece et 1'homme 1'accident, que, profitant de ce 
qu'elle etait accaparee par les devoirs de la maternite, 
celui-ci 1'a depouillee de ses libertes et de ses droits. 
II y a chez Anne Veronique plus de bon sens et d' esprit 
critique. Elle reproche moins aux hommes de tenir les 
femmes sous le joug que de ne savoir que faire d'elles ; 
tous sont atteints de 1'innrmite qui a empe'che son 



WELLS ET',-LA FEMME 260 

Ati*. * 

propre pere de remplir jusqu'au bout son role d'educa- 
teur : une femme, une fille, c'est pour eux une chose 
qui tombe dans votre existence... 

Anne Veronique part pour Londres : mais aussitot 
elle s'apergoit qu'aux jeunes personnes de son espece 
Londres n'offre, a moins qu'elles ne veulent mettre 
dans la balance un apport franchement feminin, 
qu'un travail d'homme, moins bien paye que si un 
homme 1'effectuait. II y a place dans Londres pour 
beaucoup d'aventures, mais pas du genre de celles dans 
lesquelles Anne Veronique cherche a agrandir et 
a amrmer sa personnalite. La realite, c'est, tout 
d'abord, la recherche du logement, I'hotesse qui vous 
accueille d'un regard renfrogne ou equivoque, c'est 
le frolement du passant alors que tombe le soir, c'est 
la fuite devant quelque maniaque, surgissant brusque- 
ment d'une arcade et qui vous lance par-dessus 1'epaule 
un mot qui vous fait tressaillir de honte et de degout. 
Anne Veronique est brave, mais il y a tout de meme 
des choses auxquelles elle n'est pas preparee. Comment 
se debarrasse-t-on de ces sortes de gens ? Appeler un 
agent ? Faire un scandale ? C'est etre citee demain 
comme temoin devant un tribunal, et alors... La 
poursuite obstinee du male indesire , voila ce qu'a 
reserve a cette fille qui veut vivre sans 1'aide d'autrui, 
la cite illimitee, monstrueusement inhumaine . 
Et Anne Veronique en vient . a avoir peur de 1'ombre, 
peur des entrees de maison devant lesquelles elle 
passe, peur des lumieres eblouissantes ; elle avait 
peur d'etre seule, et pourtant elle ne savait pas quelle 
etait la chose dont elle avait peur. 
Elle s'obstine et s'installe ; par un telegramme elle 



270 WELLS 

rassure son pere, par une lettre elle fait savoir au 
devoue Manning que si elle decline ses off res, c'est 
qu'elle est d'un caractere pret a se plier aux besognes 
les plus rudes plutot que de souffrir que Ton prenne 
soin d'elle . Mr et Miss Stanley, que la depeche a fait 
accourir et qui ont encore 1'espoir que la fugue d'Anne 
Veronique ne s'ebruitera pas, se declarerit prts, si elle 
veut rentrer, a toutes les concessions ; le frere aine de 
celle-ci, qui sait par experience quelle est la conclusion 
de ces sortes de croisades, cherche a lui demontrer, 
en un langage coupe d'argot, qu'elle est en avance sur 
son temps : Le monde, lui dit-il, n'est pas encore fait 
a ce que les jeunes filles se lancent ainsi pour leur propre 
compte ; il faut que les bebes et les femmes, s'ils ne 
veulent couler, s'accrochent a quelqu'un tout au 
moins pendant quelques generations... Rentre a la 
maison, Vee, conclut-il, attends un siecle, et puis tu 
recommenceras, Mais a tous, a Manning lui-merne, 
venu a la rescousse et auquel Anne Veronique montre 
ce que la societe a fait de ses pretendues reines : 
pauvres reines de 1'usine au dos courbe, reines trop 
parees du ruisseau, la jeune fille signifie son intention 
de perseverer. 

Mais oil trouver un conseil, oil trouver un appui ? 
C'est alors qu'Anne Veronique se souvient qu'elle 
possede a Londres un ami : Ramage, un voisin de 
campagne, directeur d'un journal financier, importante 
personnalite de la Cite. Un jour elle s'est ouverte a lui, 
et elle lui a ete reconnaissante de ce qu'il ne 1'a pas 
traitee en petite fille, de ce que, tres gentiment, il a 
pese ses chances avec elle, de ce qu'il n'a pas ridicu- 
lise ses idees ni declare ses buts inaccessibles. La vague 



WELLS E T LA FEMME 271 

reprobation qui dans le milieu ou vit Anne Veronique 
s'attache a Ramage, la reputation quelque peu don 
juanesque dont jouit ce gentleman grisonnant, sont 
loin de diminuer la sympathie que la jeune Me ressent 
pour lui. Voila au moins un homme dont la vie, riche 
d'experiences, tranche avec une ardeur singuliere sur 
celle de son pere ou de Manning. Ramage, au cours de 
cette premiere conversation, lui a donn bon espoir; 
il lui a montre aussi tout ce qu'on peut attendre d'une 
franche amitie entre homme et femme... Et, sans 
hesiter, Anne Veronique, au bout de ses economies, 
s'en va trouver Ramage. Celui-ci s'emerveille de son 
audace, tout en la ramenant insensiblement a un sens 
juste des reality's : Elle veut tre libre, independante, 
mais a-t-elle le vrai desir des'acquitterdesbesognespar 
lesquelles chacun de nous peut assurer sa liberte ? 
L'homme fait deux parts de sa vie, et accepte de con- 
sacrer 1'une a des taches qui ont plus ou moins un 
caractere servile ; il se fractionne : a 1'atelier, dans les 
affaires, il donne tout de lui-meme ; mais Tame de la 
femme plane au-dessus des occupations qui lui sont 
imposees et qui, economiquement, peuvent la rendre 
libre : c'est qu'elle est plus pres que nous de la vie, 
c'est que, pour elle, seul compte au fond 1'acte qui 
est au cosur de la vie : 1' amour ; 1' amour est son vrai 
domaine ; d'oii 1'instinctive defiance que tout em- 
ploy eur a pour elle... Une imperceptible rougeur a 
passe sur la joue d'Anne Veronique ; mais deja Ra- 
mage n'est plus que le confident, 1'ami, un ami doub!6 
maintenant d'un homme d'affaires. La valeur econo- 
mique de son interlocutrice est, declare-t-il, minime 
a 1'heure presente ; mais qu'elle se fie a lui ; qu'elle se 



272 WELLS 

dise qu'elle est pareille a une mine d'or encore inex- 
ploitee ; qu'elle complete son education... et, en atten- 
dant, qu'elle accepte de lui un simple pre~t qui, pour 
lui, sera le meilleur des placements. 

Mais les mois qui suivent vont permettre a Anne 
Veronique de constater qu'un contrat passe entre un 
homme et une femme, quand cette femme est jeune, 
n'est pas ecrit de la meme encre que quand il lie deux 
hommes, qu'il y manque une intention, qu'il s'y ajoute 
un espoir, si bien qu'a mesure que se rapproche Teche- 
ance les clauses formellement enoncees s'effacent, tan- 
dis que d'autres apparaissent, qui, pour n'avoir point ete 
ouvertement formulees, ne creent pas moins aux yeux 
du male un engagement d'honneur. Alors que Anne 
Veronique ne songe tres sincerement qu'a jouir de la 
conversation de ce nouvel ami, que, amuse'e, elle se laisse 
traiter par lui dans des restaurants londonniens aux me- 
nus exotiques et -au personnel polyglotte, Ramage, lui, 
ne pense qu'a mesurer jusqu'a quel point les curiosites 
qu'il eveille dans 1'ame de la jeune fille, les emotions 
qu'il fait naitre chez celle pour qui son amitie n'etait 
au fond et des le debut qu'un gout tres vif, avancent 
ses affaires. II mene Anne Veronique entendre Tristan, 
et, dans 1'ombre de la loge, pose une main sur sa taille. 
L'heure vient enfin oil Ramage croit pouvoir brusquer 
le denouement. II invite Anne Veronique a souper en 
tete-a-tete avec lui dans un etablissement connu par 
les rendez-vous galants qui s'y donnent, tourne la 
cle du cabinet, cherche la bouche de la jeune fille. 
Mais les muscles d'Anne Veronique ont ete faonnes 
par une longue pratique des sports (elle a mme suivi 
a 1'Ecole Normale un cours de jiu-jitsu) : elle frappe, 



WELLS ET LA FEMME 273 

frappe de toutes ses forces ; elle n'est du reste en rien 
blessee dans sa pudeur, 1'aventure lui semble quelque 
chose de prodigieusement stimulant. C'est la haine, 
une haine a froid, qui 1'anime. Elle porte a son adver- 
saire un coup en cet endroit particulierement vulne- 
rable ou, sous la machoire, les glandes sont logees ; 
Ramage, meurtri, pousse une exclamation de douleur 
et lache prise. Mais, voyez 1'etrange situation, les deux 
lutteurs ayant repris haleine, c'est non Anne Vero- 
nique, mais rhomme qui s'indigne. Ce que Ramage 
crie a la jeune fille, c'est ce que toujours, dans un 
pareil cas, un sexe criera a 1'autre : Elle savait ! Elle 
n'est qu'hypocrisie ! Qu'attendait-elle ? Et si elle ne 
voulait rien donner, pourquoi se laisser offrir des 
diners, 1'opera, pourquoi accepter de venir dans un 
cabinet particulier ? Comment s'imagine-t-elle done 
que le monde est fait ? Supposez-vous qu'une fille 
ait le droit de vivre aux crochets du premier homme 
venu sans rien lui offrir en echange ? Je croyais que 
vous etiez mon ami, replique Anne Veronique. - 
Ami ! Qu'ont done de commun un homme et une 
femme pour les rendre amis ? Vous etes toutes des 
parasites, toutes. Par instinct. Seulement vous tes 
vertueuses. Vous reculez. Vous vous soustrayez a un 
paiement honnete et sans detour de ce que vous avez su 
obtenir de nous. Vous vous ref ugiez dans votre chastete, 
votre delicatesse et autres balivernes quand vient le 
moment de payer ! Anne Veronique a compris : c'est 
1'ecroulement de tout le reve qu'elle portait en elle, c'est 
1'impossibilite demon tree d'une vie joyeuse et libre ou 
la femme serait la camarade de 1'homme ; la realite : 
c'est que 1'homme est passionnement enclin a croire 

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274 WELLS 

que 1'amour (Tune femme peut tre achete, conquis, 
maitrise, obtenu par contrainte . 

Mais Anne Veronique ne renonce pas a la lutte. 
Elle ne fera que changer de terrain. Elle s'etait battue 
jusqu'ici pour elle-mme, elle se battra a present pour 
son sexe. La femme moderne ne peut s'imposer a 
1'estime de 1'homme ; qu'elle s'impose du moins par 
un geste qui fera d'elle une martyre ! Que sa prison 
soit une vraie prison ! Que ce soit la sentence d'un 
juge en robe et en perruque qui lui impose silence ! 
Vivre sa vie, c'est etre une sorte de jaune. Le livre 
de Wells est ecrit au cours de 1'une de ces annees 
mouvementees ou, en Angleterre, un groupe de femmes 
de tout age et de toutes conditions se declare decide 
a obtenir par les moyens les plus violents le droit de 
vote, qui resume a leurs yeux tous les droits et toutes 
les libertes ; c'est 1'epoque ou des ministres sont assaillis 
a leur descente de train, ou du vitriol est introduit dans 
les boites aux lettres, ou les membres des Communes 
sont assaillis, au sortir de chaque stance, par les 
bataillons de suffragettes que conduisent Christabel et 
Sylvia Pankhurst, ou les geoles du royaume regorgent 
de prisonnieres qui y ont institue la greve de la 
faim . Et Anne Veronique, comme une autre heroine 
de Wells, Lady Harman, qui, elle, n'a pu obtenir de 
son mari, magnat industriel, qu'il la laisse vivre a son 
gre ou qu'il fasse d'elle son associee, s'enrdle sous la 
banniere suffragiste. On la hisse dans une tapissiere, 
d'inoffensive apparence, qui tout a 1'heure ira deverser 
devant Westminster son chargement humain. Apres 
quoi, c'est la ruee de la police ; nous voyons Anne Vero- 
nique soulevee a bras de corps par un agent, reprenant 



WELLS ET LA FEMME 275 

pied, martelant le visage d'un autre gardien de 1'ordre 
qui entraine vers le poste une petite vieille qui a crie 
jusqu'a ce qu'on l'arre"te, prise a partie par la foule 
qui 1'insulte et la couvre de boue, mene'e devant le 
juge qui 1'admoneste et la condamne a cinquante livres 
d'amende ou a un mois de prison, a son choix. Elle ne 
peut qu'opter pour la prison ; elle est baignee de force 
dans une eau noiratre par une co-detenue, contrainte 
de revtir runiforme penitentiaire dont la salet la 
fait frissonner n'a-t-elle pas eu souvent 1'occasion 
d' examiner au microscope les formes infe*rieures de 
la vie ? Enfin, dans sa cellule, au cours d'une nuit de 
delire et de fievre, elle comprend tout ce qu'a d'ab- 
surde sa position. Qu'a-t-elle k faire dans ce mouve- 
ment dirige centre les hommes ? Mais non, 1'horreur 
de I'homme, elle ne 1'a pas. Elle sent qu'elle n'a rien 
de commun avec ces exaltees qui, tandis qu'elle 
me"dite, menent dans une autre partie de la prison un 
veritable pandemonium. La vraie raison pour 
laquelle je ne me trouve pas ici a ma place, c'est que 
j'aime les hommes. Je suis capable de leur parler. Je 
ne me suis jamais apergue qu'ils m'etaient hostiles. Je 
n'ai pas de sentiment de classe feminin. 

Et voici enfin 1' experience qui couronne toutes les 
autres, en me'me temps qu'elle exauce les vceux secrets 
de rinstinct. C'est dans 1'amour, voulu, intrepide, 
dresse au-dessus des conventions, 1'amour qui est 
desir, courage, responsabilite, que la femme trouve 
1'utilisation de toutes les forces de vie qui sont en 
elle, 1'emploi des pouvoirs nouveaux que revolution 
d'un monde dans lequel tout travaille a son emanci- 
pation met a sa portee. Ce que decouvre Anne Veroni- 



276 WELLS 

que le jour oil elle peut enfin lire au fond d'elle-meme, 
le void : Une femme a besoin d'entrer dans une 
alliance convenable avec un homme, un homme qui 
soit d'une meilleure trempe qu'elle-mme. C'est de 
cela qu'elle a besoin, de cela plus que d'aucune autre 
chose au monde. Ce n'est peut-tre pas equitable, ce 
n'est peut-etre pas loyal, mais les tenses sont ainsi. 
Ce n'est ni la loi, ni la coutume, ni la violence de 1'autre 
sexe qui en ont dispose de la sorte. Les choses se 
trouvent tre comme cela, tout simplement. Elle 
demande a tre libre legalement et economique- 
ment de fa$on a ne pas etre obligee de subir la 
contrainte de I'homme qu'il ne lui faut pas ; mais 
Dieu seul, qui fit le monde, peut modifier le cours des 
choses et I'empecher de devenir 1'esclave de 1'homme 
qu'il lui faut. Et, avec toute sa foi, toute son ame, 
avec passion, sans regrets et sans pudeur, Anne Vero- 
nique se donnera a Capes, le jeune preparateur du 
Central Imperial College qui la guide dans ses travaux. 
II joint a la sante du corps, la plus franche, la plus 
intransigeante honnetete mentale. II n'est pas libre ; 
il vit separe de sa femme, sans que son manage ait 
encore ete rompu. Et c'est Anne Veronique qui s'offre 
a lui : Je vous veux. Je vous veux pour amant. Je 
veux me donner a vous. Je veux tre ce que je pourrai 
pour vous... Partons et vivons ensemble jusqu'St ce 
que nous puissions nous marier. Et ces deux tres 
sains, lui le jeune savant, elle la femme enfin eclose 
qui comprend maintenant que toutes les crises passees, 
la detresse, les perplexites de 1'ecoliere rebelle n'etaient 
autre chose que les douleurs provoquees par 1'en- 
fantement de 1'amour , s'en vont vers les neiges 






WELLS ET LA FEMME 277 

alpestres, ou chacun d'eux, ebloui, voit pour la pre- 
miere fois rayonner a travers la substance de 1'autre 
rimmortalite de la vie. Certes, ils se sont mis au-dessus 
de la morale, comme s'y mettra tout individu qui est 
decide a n'etre que lui-me"me : Si le terme individua- 
lite signifie quelque chose, il signifie qu'on passe une 
frontiere, qu'on tente une aventure. Voulez-vous tre 
moral et avec votre espece, ou e"tre immoral et avec 
vous-meme ? Nous avons pris le second parti. II s'en 
faut d'ailleurs que leur attitude soit celle d'un defi. 
La jeune fille qui a fui le logis ne s'est meme pas doute 
que la recherche du male, de 1'elu que son etroit 
milieu ne pouvait lui offrir, pouvait etre la cause de 
son exode. Vous tes sortie, lui dit doucement Capes, 
comme une fourmi pour le vol nuptial. 

Evolution, selection, explication derniere de mouve- 
ments que leurs promoteurs s'imaginent etre crees 
par la volonte des hommes et dont 1'aspect economique 
ou politique n'est au fond qu'un aspect superficiel 
ou provisoire. 



V 



Anne Veronique est de 1909, Le Manage de 1912. 
La pensee de Wells a durant cet intervalle de trois 
annees evolue sur plus d'un point ; des preoccupations 
d'ordre religieux se sont notamment fait jour chez lui, 
qui, precedemment, ne s'etaient manifestoes que sous 
une forme elementaire et pour ainsi dire accessoire ; 
mais, a cela pres, on peut dire que le second de ces 
romans reprcnd et elargit le theme traite dans le prc- 



278 WELLS 

mier. Cette fois pourtant, par un precede usite au 
cours de certaines demonstrations mathematiques, 
Wells suppose le probleme resolu. Toutes les conditions 
exterieures se trouvent, avant que la veritable action 
s'engage, reunies en ce qui concerne Trafford et 
Marjorie. La loi de selection a joue dans leur cas. 
Chacun d'eux, au moment ou s'ouvre le drame inte- 
rieur dont Wells va nous relater les phases, a trouve 
dans 1'autre 1'epoux que sa jeunesse appelait. Le hasard 
un hasard romanesque les a d'ailleurs servis. 
Et il est bon que ce hasard intervienne, car Marjorie 
n'est que la soeur sans courage d'Anne Veronique. Elle 
sent bien tout ce qu'aurait de monstrueuse 1'union que 
son pere voudrait par vanite* lui imposer ; mais en face 
de cette volonte despotique il n'y a chez elle, comme 
chez sa .mere, qu'une resignation morne et comme 
empreinte de fatalisme. Et pourtant tout son tre se 
cabre a 1'idee qu'elle ne connaitra pas d'autre embrasse- 
ment que celui de Thumoriste Magnet, 1'idole des lec- 
teurs du Punch, tre sans nerfs et sans passion pour 
qui tout le mystere de la vie se ramene a quelques 
situations qui, toutes, peuvent tre resolues par un 
bon mot. Mais il n'y a chez Marjorie. ni la vigueur 
d'instinct, ni 1'ardeur spirituelle qui poussent Anne 
Veronique a prendre ce que Capes appelait son 
vol nuptial . Le fond de sa mentalite reste adaptable. 
Ceci tient en partie a rinfluence de son milieu, non 
peut-6tre moralement, mais intellectuellement deshon- 
n^te. Aucune autre mentalite n'a agi sur elle que celle 
de son pere, Pope, 1'ancien carrossier, d' esprit lent 
et de temperament irritable, qui met son point 
d'honneur a s'opposer a ce qu'il appelle le progres 



WELLS ET LA FEMME 279 

le progres etant symbolise par 1' automobile qui a 
detrone le coupe ou le landau -- prodigue en lieux 
communs, et qui, au point de vue social, en est reste 
a 1'interventionnisme patriarcal. Sans doute Marjorie 
veut, comme Anne Veronique, vivre sa vie, mais une 
voix lui chuchote que, vivre plus largement, c'est 
s'assurer plus d'emprise sur les choses, c'est jouir, c'est 
posseder. Et le seul attrait qu'elle trouve dans le 
mariage auquel tout le monde la pousse, c'est qu'il lui 
permettra d'equilibrer son budget, et tout d'abord de 
liquider une foule de petites dettes exasperantes et 
encore inavouees contractees alors qu'elle e*tudiait 
a Oxbridge. Si bien qu'en depit de son irritation centre 
Magnet, lorsqu'elle voit comment il cherche a prendre 
possession d'elle, en depit des impulsions d'une jeune 
intelligence qui refuse de souscrire a son interpretation 
edulcoree de la vie, elle vient de dire oui en fermant les 
yeux, lorsque, au milieu de la pelouse familiale, s'abat 
V avion que pilote le jeune chimiste Trafford, avec 
comme passager le millionnaire juif Solomonson. Les 
consequences de 1'accident, assez graves pour rhomme 
d'affaires, sont benignes pour le savant. En celui-ci 
Marjorie a bientot reconnu son ex-examinateur d' Ox- 
bridge. II n'a, pour sa part, pas oublie la vivacite 
d'esprit de 1'etudiante. Marjorie a trouve sa voie. 
A 1' oppose d'Anne Veronique, c'est 1'epoux qui est 
venu a elle. Les deux jeunes gens se donnent secrete- 
ment rendez-vous. Us sont surpris par Pope, qu'une 
telle audace indigne et auquel une absurde legende qui 
s'attache a la memoire du pere de Trafford, savant lui- 
meme, fournit contre celui-ci une arme empoisonnee. 
II cravache le chimiste, brutalise Marjorie. Mais 



280 WELLS 

celle-ci tient bon. Elle attend sa majorite. Elle epouse 
Trafford. On peut dire que c'est a ce moment que le 
livre commence. 

Voici le manage installe. Et alors se pose la redou- 
table question a laquelle Wells, dans les derniers cha- 
pitres de ce lourd volume de pres de six cents pages, se 
declare incapable d'apporter une reponse entierement 
et surtout immediatement satisfaisante : Qu'est-ce 
que le manage peut apporter a ces deux etres qui sont, 
en depit de quelques premieres defaillances de la 
femme, deux tres d'elite ? Les satisfactions normales, 
cette sorte de definitive raise en place de 1'existence 
qu'il accordait encore il y a quelques generations a 
ceux qui debutaient de la sorte dans la vie, restent-elles 
a notre porte*e ? Le changement des idees et des mceurs 
a-t-il cesse de faire de la femme, de la meilleure des 
femmes, le facteur qui ennoblissait notre vie et decu- 
plait notre effort ? Faut-il admettre qu'un antagonisme 
s'est insensiblement cre*e entre les sexes qui rend 
impossible toute collaboration ? Comprenez bien ce 
qu'est Trafford. Get esprit vaillant est aussi par nature 
un tendre, un passionne. II n'a point cherche Marjorie 
pour embellir les heures de detente qui succederont 
aux heures de tension du laboratoire ; il veut la placer 
au cceur me'me de sa vie. Mais son intelligence, son 
imagination tendent aussi spontanement vers autre 
chose que les emotions qu'elle peut lui apporter. Un 
Trafford, c'est pour Wells le sel de notre terre, 1'hon- 
neur de notre civilisation. II est ce qui surgit de chaque 
generation, rapprochant rhomme un peu plus de la ve- 
rite. II fait plus que generaliser : il represente cet esprit 
insatiable et corrosif qui s'insinue dans les defauts des 



WELLS ET LA FEMME 28l 

theories. A 26 ans, il e*tait deja hai", respecte, in- 
sulte. Et les joies qu'il tire de ses etudes sur les cris- 
tallisations, loin d'etre austeres, ont un caractere aussi 
esthetiques que scientifiques. II se trouve plonge 
dans une sorte de transport a la vue du drame qui se 
joue au sein de la matiere. II me semble, dit-il, que 
le monde en tier est en feu. Cela me prend comme de la 
musique. Et, devant ces augustes realites, les com- 
promis auxquels les hommes aboutissent lorsqu'ils 
faonnent leurs institutions, leurs rivalries, leurs 
coutumes, leurs lois ne lui apparaissent plus que comme 
les consequences d'une sorte de maladie de 1'esprit. 
II sent que tant qu'elle restera orientee vers ces buts 
fragmentaires, 1'intelligence humaine ne pourra que 
s'epuiser en steriles efforts, que ni les victoires qu'elle 
remportera, ni les defaites qu'elle subira n'auront d'im- 
portance reelle. L'esprit de recherche, dans sa purete, 
dans sa nudite, independamment des realisations qu'il 
rend possibles, independamment de& benefices que, 
directement ou indirectement, il assure au genre 
humain, independamment des formules auxquelles il 
aboutit et qu'exploitent pour 1'usage du monde le 
financier, 1'industriel, 1'ingenieur, tous ceux que le 
monde honore et qu'il paye comme si le miracle venait 
d'eux, voila quel est son dieu. II ne reclame rien, et il 
s'imagine qu'en echange le monde le laissera chercher 
et creer en paix, que les incertitudes, T agitation d'une 
societe pareille a une boussole affolee, tout le cote 
accessoire et pueril de la vie, s'arre"tera au seuil de 
son cabinet, que toutes ces choses 1'ignoreront comme 
il les ignore. 

Et voici que brusquement Marjorie fait entrer dans 



282 WELLS 

sa vie un element nouveau. Sa carriere etait abnega- 
tion, service, oubli de sa propre personnalite", mepris des 
modalite's de 1'existence, du confort ou des joies que 
peuvent y introduire les obj ets f a9onnes par les hommes. 
Chez Marjorie, au contraire, il semble que le manage 
suscite une sorte d'exaltation de la personnalite. Une 
fievre d'acquisition la brule. Les richesses que decouvre 
son gout tres sur, les tentures, les tableaux dont, d'ins- 
tinct, elle sait tirer un merveilleux parti, c'est en les 
maniant, en les disposant dans I'interieur que sa 
fonction est, croit-elle, de parer, qu'elle se complete 
et qu'elle se perfectionne. Trafford s'etonne, puis 
s'inquiete, et enfin, le jour ou il decouvre que sa femme 
a utilise sans compter le carnet de cheques que, dans 
un geste de confiance, il lui a remis au debut de leur 
mariage, ne peut cacher son indignation. C'est a ce 
moment que certains aspects du caractere de Marjorie 
qu'il n'avait pu comprendre s'eclairent pour lui. II 
incrimine son education, 1'atmosphere de faux-sem- 
blant ou s'est ecoulee sa jeunesse, il songe maintenant 
que les seuls mobiles chez les Popes etaient soit des 
instincts, soit une peur instinctive des instincts , 
qu'a leur esprit aucune idee digne de ce nom ne s'of- 
frait comme critere, que nulle religion veritable 
rien que les restes d'une religion a laquelle personne ne 
croit plus et dont personne ne veut se debarrasser - 
ne nourrissait leur ame, qu'aucun des membres de 
cette famille bourgeoise n'aurait pu dire pourquoi il 
avait ete mis sur la terre ou ce que la vie dans son 
ensemble pouvait signifier. II ne peut mme pas s'em- 
pe"cher de penser a la conduite equivoque de Marjorie 
a Tegard de Magnet. II decouvre entre ses tendances 



WELLS ET LA FEMME 283 

et celles de sa femme une incompatibilite fondamen- 
tale. Et la crise eclate. 

Mais, dans son dedain pour le fait social, Trafford 
ne s'est-il pas exagere la valeur d'un coefficient per- 
sonnel ? Tout de suite, aux premiers mots d'une expli- 
cation qu'aucun des deux epoux ne cherche & esquiver, 
la position de Mar j one apparait tres forte. Mais 
que faire ? : tel est le leit-motiv qui sans cesse revient 
dans sa complainte. Quel champ d' action la societe 
offre-t-elle aux femmes de sa categoric ? Chez ce 
couple-la comme chez des milliers de jeunes couples 
dans Londres d'aujourd'hui, il y avait surmenage de 
celui des deux associes charge de pourvoir aux besoins 
du foyer, alors que 1'autre, dont le seul role etait de 
depenser 1'argent gagne, avait presque pour seul 
devoir le devoir negatif de ne pas depenser. Vous ne 
pouvez cependant pas employer les energies qui sont 
en vous rien qu'en vous eVertuant a ne pas depenser 
d'argent. L'enfant ? Les Trafford ont une petite 
fille, belle et saine. Mais Marjorie est trop vive, trop 
ardente pour demeurer des journees entieres dans la 
contemplation des gestes de 1'interessant personnage ; 
non qu'elle se derobe a une partie quelconque de ses 
devoirs de mere ; instinctivement son intervention se 
produit au moindre malaise du petit etre, mais enfin il 
est des heures ou la nourrice peut suffire a tout. L'in- 
terieur ? Je ne peux tout de meme pas renvoyer la 
bonne et me mettre k recurer, pas plus que je ne peux 
faire les confitures ou des petits travaux d'agrement. 
Ce sont des choses que les magasins font mieux et k 
meilleur compte, et je n'ai pas ete elevee k cela. On 
m'a elevee avec des jeux, des livres de classe, et on m'a 



284 WELLS 

nourrie d'un fouillis d'idees. Lire 1 Soil, mais apres 
quatre ou cinq romans... Trafford doit, par ailleurs, 
reconnaitre que sa femme ne peut e"tre pour lui une 
collaboratrice immediate. II n'a que faire d'elle dans 
son laboratoire : Je suis amoureux de vous, et je ne 
peux pas penser a mon travail lorsque vous tes la... 
Et puis, vous avez trop de retard. Et pourtant Mar- 
jorie sent 1'imperieux besoin d'accomplir quelque chose 
de reel, de laisser quelque chose de plus que ce qui lui a 
ete donne. Elle n'a pas rejete 1'humoriste pour adopter 
une vue humoristique de la vie. Pendant un certain 
temps elle a songe a 1'un de ces mouvements dans 
lesquels trouve un debouche en Angleterre 1'exces 
d'activite de la plupart des gens qui se croient le droit 
d'intervenir dans 1'existence d'autrui. Mais Trafford 
lui a montre que c'est par le triomphe de 1'esprit 
scientifique, et non par des lois de coercition, que 
1'humanite peut atteindre au bonheur. Elle a ete jusqu'a 
reunir chez elle un petit cercle de feministes : 
mais chez ceux-ci elle ne decouvre qu'une volonte de 
violence et de desordre, alors qu'elle-mme, par 
instinct, associe 1'idee de progres, pour rhomme comme 
pour la femme, a celle d'organisation. Alors ? Aucune 
tache positive ne s'offre a elle, tandis que rien ne s'op- 
pose a ce qu'elle fasse un mauvais usage de ses libertes. 
Et pourtant elle s'apergoit que son mari a droit a plus 
que ce qu'elle lui donne. Elle ne comprend pas tout a 
faite la portee de ses travaux, mais elle sent bien que sa 
vie est toute de noblesse et d'abnegation. Elle compare 
le sort que le monde fait aux hommes de son espece et 
celui qu'il reserve a un Magnet, riche, couvert d'hon- 
neurs, candidat eventuel au Prix Nobel, tout cela 



WELLS ET LA FEMME 285 

pour avoir su tirer un nombre illimite de redites et 
de variantes de la demi-douzaine de petites plaisan- 
teries vieillottes et dessechees acceptees par le public 
britannique comme son offrande originate. Et Mar- 
jorie se dit qu'elle aime passionnement Trafford. 

Tous deux sont alors envahis par une idee qui ne les 
quittera plus : celle de chercher une retraite et de 
reconstruire leur vie, de laisser derriere eux Londres 
et ses boutiques, le foyer, les mouvements, les visites 
et les rivalries, jusqu'a la petite Margharita, toute 
potelee et si autoritaire en ses exigences, d'etre libres 
et de penser. Et, sans autre bagage qu'un rucksack, 
le couple part pour une longue randonnee pedestre a 
travers les Alpes suisses ; sans plan trace d'avance, 
hales, poussiereux, sentant renaitre en eux une sorte 
de joie animale, les poumons gonfles d'air pur, il se 
retrouvent tels qu'ils etaient au moment de leur 
mariage. 

Mais voici que brusquement un nouvel aspect de 
la vie se decouvre a Trafford. Un incident fortuit, une 
rencontre faite sur le chemin du retour va 1'amener a 
se demander si les lois qu'il s'appliquait a degager 
tandis que son ceil s'emerveillait devant les myste- 
rieuses associations des cristaux sont bien 1'essentiel, 
s'il n'est pas une realite autrement profonde que 
neglige 1'esprit de recherche, si cette lutte pour retenir 
et pour fixer une verite tou jours fuyante, c'est bien la 
1'unique, le vraiment noble destin de rhomme, s'il 
n'est pas une autre aspiration, non suggeree mais 
inherente a sa substance, qui veut et qui doit tre 
satisfaite, bref, si ce qu'il considerait comme 1'acces- 
soire, 1'accidentel, n'est pas, a tout prendre, la vie 



286 WELLS 

elle-me'me. Redescendant sur le lac de Geneve, les 
Trafford se trouvent subitement en presence de Solo- 
monson, le richissime banquier dont 1'accident fut, on 
s'en souvient, 1'origine du mariage de Marjorie. II 
ville'giature avec sa femme chez son beau-frere, qui 
possede a Vevey, dominant le lac, une somptueuse 
villa. Us invitent Trafford et Marjorie. Solomonson 
sail tout ce qu'il pourrait tirer de Trafford si le jeune 
savant consentait a utiliser pratiquement ses decou- 
vertes. Marjorie s'excuse du desordre de sa toilette, 
mais, pour la mettre a 1'aise, on transforme en diner 
travesti le repas habituel : ses notes s'amusent a la 
draper, ainsi que Trafford, en de souples et eclatantes 
etoffes. Et Trafford decouvre a table que sa femme est 
merveilleusement belle, qu'elle est en harmonic par- 
faite avec ces fleurs delicates, ces broderies persanes, 
ces lambris aux teintes palissantes qui ornent la salle 
a manger, que tout cela est digne d'elle et qu'elle est 
digne de tout cela, plus peut-e"tre qu'aucune des autres 
femmes qui sont la. II avoue que la beaute", qui avait ete 
1'inspiratrice de toutes les actions de Marjorie, a droit 
au mme culte que la verite. Et puis, il y a le confort 
et le bonheur des petits tres qu'on a mis au monde : 
voyez quelle nursery somptueuse et intelligemment 
e*quipee les Lees ont fait etablir pour leurs enfants ! 
Trafford est desoriente. Y a-t-il done, comme le sug- 
gerait tout a 1'heure 1'un des convives, deux genres de 
vie : Tout ceci ! et son doigt designait le magni- 
fique domaine, Tout cela ! et il montrait la vallee 
ou les hommes peinent et s'agitent ? II y a la pour 
Trafford un nouveau courant d'idees qui sans cesse 
reviendront a son esprit tandis que roulera le train qui, 



WELLS ET LA FEMME 287 

quelques jours plus tard, les ramenera vers Londres. 
Une phrase notamment, lancee negligemment par 
quelqu'un, comme s'il s'agissait d'un truisme, le 
hante : Une jolie femme doit tre bien habille"e... 
Est-ce done a cela qu'aboutit toute notre civilisation? 
Est-ce pour cela que la puissance de Thomme a ete 
decuplee ? Les Lees, les Solomonsons, sont-ce Ik les 
chevaliers de la nouvelle epoque, entrant dans la 
lice, non avec une pique et un bouclier, mais avec des 
prospectus, tirant, non 1'epee, mais des cheques en 
Thonneur de leur dame ? . . . Toutes ces f emmes vivaient 
dans une securite et une abondance magnifiques, 
au-dessus de la boue et des risques du monde ; leurs 
chevaliers se mettaient pour elles en quete, et reve- 
naient avec des villas, des tableaux et des perles histo- 
riques. Et Trafford compare ce qu'est sa vie a ce 
qu'est celle des autres : il s'apergoit que Fair de 1'etroit 
compartiment de seconde classe oil le couple a pris 
place est irrespirable ; et, en face de lui, il voit la pauvre 
figure tiree de Marjorie, de Mar j one brave, patiente 
au fond, maintenant pareille a une epee flamboyante 
rejetee dans un vieux fourreau rouille . 

Trafford, de plus en plus trouble, s'en va, quelque 
temps apres, trouver Solomonson : aux arguments 
qu'il tire de sa conscience de savant, le banquier juif 
en oppose d' autres, non moins honntes, massifs et 
plus humains. Le mariage, c'est, pour rhomme, le 
commencement de la responsabilite. C'est la femme, les 
enfants a venir, et non plus la science et 1'art, qu'il a 
pris ce jour-la 1' engagement de servir. Ma vocation, 
objecte Trafford ; j'accomplis pour I'humanite un 
travail pour lequel je suis, plus que pour aucun autre, 



288 WELLS 

qualifie ; le monde croit-il qu'il tirerait plus de profit 
d'un autre travail qu'il me payerait quatre fois davan- 
tage ? II n'y a pas de monde dans ce sens, replique 
Solomonson avec un peu d'aigreur, ce qui compte ce 
n'est pas votre travail, c'est ce que la superiorite que 
vous possedez peut vous permettre d'acquerir... Notre 
civilisation, continue-t-il, pensera peut-etre un jour 
differemment, mais, croyez-moi, il faut encore attendre 
des centaines et des centaines d'annees... Pour 1'ins- 
tant, la condition de 1'homme c'est la lutte, comme c'est 
la condition du sauvage et de la bete feroce seule- 
ment vous avez des gants mieux rembourres et les 
regies sont plus nombreuses. Nous ne sommes pas ici 
pour tout le monde. Nous y sommes pour nous-meme 
et quelques amis encore faut-il faire des reserves... 
Je suis ici avec quelques objets que je veux garder, 
une femme que je possede et que je veux garder, et les 
mioches la-haut, les criers petits ! et je suis ligue 
avec tous ceux qui veulent la meme chose que moi 
contre tous les gens et toutes les theories qui veulent 
nous renverser... Je ne pretends pas, conclut Solo- 
monson, que les gens qui s'enrichissent avancent d'un 
iota les affaires de la civilisation, ce que je sais c'est 
que les choses sont comme cela, c'est qu'il faut choisir 
entre le service du monde et de belles femmes et de 
beaux enfants, c'est que si, vous, les savants, vous vous 
refusez a tirer vous-me'mes parti de ce que vous creez, 
il se trouvera toutes sortes de sales petites betes, 
rusees et actives, qui feront argent de vous comme les 
vers se nourrissent d'un fromage... et le monde appar- 
tiendra a leurs enfants. Vous batissez un temple pour 
que les mouches viennent y bourdonner. Et Trafford 



WELLS ET LA FEMME 289 

se laisse convaincre. C'est d'ailleurs moins la voix de 
Solomonson qu'il ecoute que celle de la vie elle-me'me, 
cette mere splendide et irrationnelle, la vie qui se 
soucie, non de recherche et de repos, mais de la vie 
elle-meme. Ah ! Si ce n'etait pas pour toi , 
crie-t-il a Marjorie,si je ne t'aimais pas... Dieu merci, 
je t'aime, ma cherie ! Dieu merci, nos enfants sont les 
enfants de 1'amour... comme je serais heureux de voler 
a la vie cette victoire ! 

Et Trafford devient riche plus riche que Magnet. 
En mettant au point pour Solomonson un procede* de 
fabrication synthetique du caoutchouc, il realise une 
fortune. II devient chef d'entreprise et prend, pour la 
premiere fois, conscience de la misere du peuple. II 
s'apersoit aussi, en lisant livres et revues socialistes, 
de la pauvrete de pensee de ceux qui offrent, pour 
mettre un terme a cette misere, leur panacee. Une 
evolution se produit chez lui, semblable a celle qui 
s'est operee chez Wells lui-meme. La misere devient 
pour lui 1' aspect concret d'un vaste desordre spirituel. 
La pensee, voila le facteur souverain du progres : aussi 
la reforme de la pensee doit preceder tout essai de 
reforme sociale ; ce qu'il faut, c'est une grande Renais- 
sance de 1'esprit, qui eclairera peut-etre la vie d'un 
nouveau jour, qui offrira a I'homme Tissue qu'il 
cherche en vain, condamne qu'il est presentement 
a mourir quotidiennement sur la plaine des compromis 
ignobles ou a perir tragiquement parmi les precipices . 
Et, comme quelques annees plus tot, ce grand inadap- 
table sent le besoin d'aller poser, dans 1'absolue soli- 
tude, au contact des necessites premieres, les assises 
de sa pensee nouvelle. Avec Marjorie, que sa premiere 

19 



290 WELLS 

idee etait de laisser derriere lui, il part pour le Labra- 
dor. Et la, dans la plaine glacee, tons deux construisent 
une cabane avec des branchages. Us connaissent la 
iaim et le froid, les morsures de la nature, les vertus 
de 1'effort musculaire. II semble que, durant ces longs 
mois d'hivernage, ils soient devenus tout Thornine et 
toute la femme, lui hardi, elle secourable. Rois du 
monde, leur ame s'exalte et se purifie. Un jour, qu'il 
s'est eloigne, en qute de nourriture, Trafford est 
blesse par un lynx. Par un effort surhumain, Marjorie 
le traine jusqu'au campement. Et voila qu'en une 
nuit de delire le voile encore opaque se dechire et que 
1'esprit du malade atteint aux verites fondamentales. 
Que dit Trafford en sa fievre ? Que nos petites vies 
par elles-me"mes ne sont rien. Nous groupons pour un 
temps, avec les idees de notre temps, quelques traits 
dont chacun est emprunte a un de nos anctres : un 
nez, un menton, un ongle, la foi d'une secte, une tra- 
dition. Nous mourons, et tout se disperse. Qui sait si 
ce qu'il y a d'immortel en nous est deja ne ? Nous 
sommes comme 1'enfant qui vient au monde : quelque 
chose qui cherche a tre. Je lutte, ou plutot une par tie 
de moi, celle qui n'est pas la bte, lutte de concert 
avec une force qui se degage de Tame m&ne du 
monde, et qui s'incarne dans 1'art, la science, la philo- 
sophic. Une seule chose importe dans la vie : parvenir 
a la connaissance, et trouver pour celle-ci un moyen 
d'expression adequat. Mais la femme? Marjorie, avec 
ses appe*tits, ses desirs, ses mains habiles, la lueur de 
ses yeux, cela aussi c'est la vie ! Comme elle est belle ! 
Et pourtant il y a la quelque chose qui est incompatible 
avec le salut. Voila la grande enigme. Mais n'y eut-il 



WELLS ET LA FEMME 2QI 

pas un moment ou Marjorie etait tout simplement la 
mere ? Et ce qu'elle representait alors, n'etait-ce pas 
le but supreme ? 

Puis vient, au reveil du blesse, la noble confession 
de la f emme, accroupie a son chevet : Nous sommes le 
sexe irresponsable. Et nous 1'avons oublie. Nous 
croyons que nous avons accompli un prodige parce 
que nous avons mis au monde des hommes, et que nous 
leur avons souri un peu ; mais, en verite, c'est pendant 
toute notre vie que nous devons tre des meres pour 
eux. Que sommes-nous ? Des demi-sauvages, des 
jouets, des etres de desir et de convoitise pour 
lesquels il n'est pas d'emploi et soudain nous vou- 
lons tous les droits et tous les respects qui s'attachent 
a une ame... Je commence a comprendre... 

Et 1'accord se fait dans la promesse d'une aide 
mutuelle. L'homme, tenant la femme pressee contre 
lui, ira au-devant de la verite, d'une verite qui ne 
sera autre que le Dieu dont le savant, 1'artiste, le 
philosophe, en perfectionnant leur pensee, preparent 
la venue. L'un et 1'autre representent deux aspects 
essentiels de la vie, et c'est pourquoi aucun d'eux ne 
peut se passer de 1'autre. L'antagonisme des sexes 
n'est pas seulement celui de deux moities d'humanite, 
il se retrouve au cceur de chaque individu. II y a de 
rhomme dans chaque femme, et de la femme dans 
chaque homme. La femme a pour elle, grace a son 
heredite, a ses fonctions, d'etre plus pres de la nature 
et de la vie. Elle est la colonne vertebrale de la race, 
alors que rhomme est I'eternel aventurier. II faut 
qu'elle survive si Ton veut que la race survive. Je 
suis, dit Trafford, 1'esprit generalisateur, mais vous 



2Q2 WELLS 

valez plus que moi comme individu. J'attcins des 
sommets que vous n'atteignez pas... Hommcs, nous 
voulons comprendre, et vous nous demandez de faire. 
Nous voulons savoir ce que sont les atomes, les ions, 
les molecules, les refractions. Vous nous demandez de 
fabriquer du caoutchouc et des diamants. 



VI 



Je la desirais , ecrit, dans Les Amis Passionnes, 
Stratton pour son fils, je la desirais, comme des 
barbares veulent Tennemi qu'ils chassent, mort ou 
vif. Cela acquis, j'etais prt pour elle a tous les devoue- 
ments. Et voici qu'a la barre des Assises de la 
Jalousie s'avance, noble et dolent temoin, temoin 
d'outre-tombe, Lady Mary Justin. Celle qui fut prise 
entre la fureur jalouse du man et la tendresse jalouse 
de 1'amant et n'a pu trouver un refuge que dans la 
mort, vient revendiquer pour la femme le droit d'etre 
autre chose qu'un objet de possession, qu'une huma- 
nite diminuee . Elle avait rve d'un monde oil 1'amour 
n'aurait plus peur de 1'amour, ou 1'esprit d'un homme 
pourrait entrer en communion avec celui d'une femme, 
sans que, pres de lui, ou pres d'elle, un autre etre 
pleurat ou grin9at des dents. Mais le monstre jalousie 
monte la garde a la porte du jardin enchante. Cest lui 
qui hurle ou grogne au fond de chacun de nous lorsque 
nous sommes mis en face de quelqu'un dont la couleur, 
les traits, les idees different des notres ; c'est a lui 
que les hommes doivent leurs lois, leurs gouverne- 
ments, leurs contrats sociaux, tout ce qui fait fi des 



WELLS ET LA FEMME 293 

differences individuelles. La jalousie, n'est-ce pas 
1'acide qui corrode le pur metal de 1'amour ou de 
1'amitie, n'est-ce pas elle qui sur la douceur imprecise 
d'un sentiment nous pousse a mettre la brutalite 
d'un mot, qui nous conduit aux inutiles realisations, 
qui veut qu'une femme, qu'un homme soit noire 
femme, noire maitresse, noire mari, noire amant ? 
Cue ceux qui ont lu Les Amis Passionnes se souvien- 
nent du cri de revolte de Mary, lorsque surprise par 
son mari Justin dans les bras de Stephen, elle est 
sommee par les deux hommes de choisir entre eux : 
Je ne desire e"tre a aucun de vous deux. Je desire etre 
a moi-meme. Je ne suis pas une chose. Je suis un tre 
humain. Et pourtant il faut que vous vous querelliez 
pour m'avoir, comme deux chiens se querellent pour 
un os. Je resterai ici dans ma maison. C'est ma 
tnaison. Je 1'ai faite. Chaque piece est toute remplie 
de moi. Je reste. Et Ton songe aussi au tendre repro- 
che que Mary fait a Stratton, a son retour du Transvaal 
ou il a f ui pour ne pas tre temoin de son mariage : 
Rappelez-vous la fagon dont nous causions tous 
deux. Vous vous etes detourne de moi comme si tout 
cela n'etait rien, comme si cela ne valait pas la peine. 
Vous m'avez fait comprendre quelle valeur sexuelle 
un homme donne a une femme, combien peu elle est 
autre chose pour lui. 

La Jalousie ! L'adaptation de la femme a des condi- 
tions economiques nouvelles, son role dans la cite, 
dans le foyer reconstruits, tout cela n'est qu'un aspect 
cxterieur d'une question qui, plus que toute autre, 
devrait inquieter notre temps. L'inconnue dont de- 
pend tout 1'avenir, c'est la possibilite d'un changement 



294 WELLS 

dans la qualite mme de notre ame, d'un changement 
radical qui, pres des vieilles sources de passion, en 
fera surgir d'autres, toutes de generosite et de tole- 
rance. Nouvel (Edipe, rhomme moderne se trouve 
place en face de deux grandes enigmes : 1'enigme du 
travail, 1'enigme du sexe. La servitude du sexe et la 
servitude du travail sont les deux conditions sur les- 
quelles repose la societe d'aujourd'hui, les deux fac- 
teurs qui limitent son progres vers un ordre social 
plus complet. En matiere de travail comme en 
matiere sexuelle, notre civilisation n'a pas encore 
trouve de vraie methode. Elle ne connait que ruse, 
inctincts, violence, elle voit rouge. II ne peut y avoir 
d'autres amants que des amants honteux, aux baisers 
furtifs, sauf ceux dont la passion consume la vie en 
un tragique incendie. II ne suffit d'ailleurs pas d'in- 
criminer la morale sociale. Le probleme est, pour 
quiconque sait voir clair, terriblement complexe. 
Nous nous trouvons en presence d'une double neces- 
site. II est certain qu'il est une categoric d'hommes, la 
plus noble, la plus creatrice, pour qui c'est un besoin 
absolu de jouir libremerit de la compagnie de la femme ; 
mais il est aussi certain que pour la plupart d'entre 
nous toute libre conversation, toute intime associa- 
tion, toute confraternite reelle se change avec une 
extreme facilite en amour. Telle est 1'impasse dont 
non seulement aucune intervention exterieure ne 
peut nous tirer quand nous y sommes engages, mais 
a laquelle notre conscience elle-meme ne trouve pas 
d'issue. Aussi la seule loi que soit parvenue a edicter 
la commune sagesse est celle-ci : II faut qu'une femme 
se satisfasse de 1'amitie franche d'autres femmes et de 



WELLS ET LA FEMME 2Q5 

celle d'un seul homme, voilant sous 1'amitie superfi- 
cielle qu'elle montre a 1'egard des autres hommes un 
infranchissable abime d'isolement . Reciproquement, 
chaque homme ne doit admettre qu'une seule femme 
en son intimite ; a 1'egard de toutes les autres, il 
doit etre un peu aveugle, un peu sourd, un peu indiffe- 
rent . Mais centre ce code, contre ce compromis, 
F homme moderne proteste de tous les battements de 
son cceur ; tout s'insurge contre lui chez 1'individu 
qui s'est affranchi de I'mstinct gregaire. Un tel etat 
lui semble intolerable... mais si vous vivez dans 1'esprit 
d'un autre arrangement, vous cotoyez le desastre 
social. Pris entre la jalousie d'un monde dont la 
morale n'est que 1'expression d'une moyenne et cette 
jalousie personnelle qui est tapie au fond de chacun 
de nous, comment tout ce qu'il pourrait y avoir en 
nous de generosite, de noble tolerance ne serait-il pas 
etouffe ? Je me demande, ecrit encore Stratton, si, 
parmi la population respectable de Londres, il existe 
un seul adulte sain qui n'ait eu par moments une 
furieuse envie de tuer, et de fouler aux pieds sa vic- 
time. Nous detruisons ce que le monde ne detruit 
pas. La belle amitie, 1'amitie passionnee que se plait 
a concevoir, et que pent nourrir un instant le meilleur 
de nous-mmes, c'est nous qui la contraignons a perir, 
dans les larmes, et j usque dans le sang. Nous essayons 
d'aimer en egaux, de nous comport er en egaux... et 
puis vient la crise. Vient 1'heure oil nous nous aper- 
cevons que, pour rhomme, la femme est restee ce 
qu'elle etait : rien qu'un etre capable d'etre fidele 
ou de trahir . Pourtant, si, a ne consider er que la fin 
de 1'aventure, nous en sommes restes a la phase 



296 WELLS 

barbare , il est rassurant et symptomatique que cer- 
tains decouvrent, comme Stratton, que ce qui fait 
aujourd'hui le fond d'une histoire d'amour, c'est la 
lutte entre un instinctif desir de domination et un 
desk passionne de loyale cooperation . 

Et pourtant, du dehors, du dedans, il faut que 
quelque chose soit fait pour la femme. II faut que Fin- 
supportable atmosphere sexuelle dans laquelle nous 
sommes encore condamnes a vivre se dissipe, que 
s'ouvre la porte de la prison du sexe , que Tamitie 
soit plus forte que la jalousie. II faut que le present 
enterre le passe, que I'homme, dedaignant toute equi- 
voque sentimentale, convie franchement la femme a 
son banquet. Ou gare a la maison ! Nous allons tre 
ce sont les dernieres paroles de Mary les Goths et 
les Huns d'un autre declin et d'une autre chute... 
Que 1'homme ecoute 1'appel fraternel de la femme, ou 
Tedifice orgueilleux con9u par la science s'ecroulera, 
1'Etat Mondial sera mort avant d'avoir vecu : Nous 
allons abolir votre progeniture, et nous ferons de ceux 
qui sont princes parmi vous 4es indignes esclaves. 
Vous voulez nous habiller, nous nourrir, faire de nous 
votre divertissement. Soit ! En retour, nous vous 
exciterons, nous vous exciterons terriblement. Ou, 
si nous nous sentons incapables d'aller jusque-la, 
ayons le courage d'adopter F autre politique ; si nous 
sentons monter en nous le doute qui, un moment, 
s'empare de Mary, si nous croyons qu'il n'y a dans 
toute revolte qu'une explosion d'instincts, que 1'eman- 
cipation de la femme, comme 1'emancipation de 
Fouvrier, doive marquer le debut d'une ere de paresse 
et de desordre, alors crions a 1'une et a 1'autre : Re- 



WELLS ET LA FEMME 297 

tournez aux vertus rigides ! Retournez a la servitude ! 
Tout plutot que de persister a simplement fermer les 
yeux. 

Mais ce drame immense qui trouble tant d'entre 
nous ne met-il pas en cause autre chose encore que 
1'avenir d'un sexe ? Cette voix qui s'eleve, pathe- 
tique, cette femme que son mari, son amant, son epoque 
ont contrainte a subir le sort de toutes les 
choses prematurees , cette pensee radieuse, ce proto- 
type de 1'amante-soeur qui doit remplacer la creature 
seduisante et abjecte, possedee, maitrisee et trompeuse 
qui corrompt le monde d'aujourd'hui , n'est-ce pas la 
le symbole d'une aurore qui illumine notre terre ? 
Je retrouve dans le spectacle des foules humaines , 
ecrit Stratton a la derniere page de son livre, une 
qualite qui est aussi la sienne, une impression de belles 
choses enchevetrees, etouffees, incapables de se liberer 
des restrictions et des antiques jalousies qu'incorporent 
la loi et la coutume. Car je sais qu'une multitude 
croissante d'hommes et de femmes s'eleve au-dessus 
des usages anciens. Les jalousies organisees et tachees 
du sang de 1'intolerance religieuse, les illusions qui 
sont au fond de 1'idee de nationalite, des cultes et des 
races, cette haine farouche que les jeunes, les simples 
et le vulgaire nourrissent centre tout ce qui ne leur 
ressemble pas, tout cela est en train de cesser de 
constituer les forces dirigeantes et incontestees de 
notre vie collective. Nous voulons emanciper nos vies 
de cet esclavage et de ces stupidites, de ces haines 
obscures et de ces soupgons. L'esprit de notre race, en 
s'epanouissant, se lasse de ces jeux puerils, grossiers 
et brutaux. Un esprit pareil au sien s'eleve du chaos 



298 WELLS 

des affaires humaines, s'eleve et grandit, un esprit 
qui exige plus de liberte, une vie plus harmonieuse, 
comme s'il exigeait un heritage trop longtemps retenu. 
Et moi qui 1'aimais si aveuglement et si egoistement, 
je cheris a present son esprit, commen^ant a com- 
prendre ce qu'il y avait en elle. 



BIBLIOGRAPHIE 



1891 The Rediscovery of the Unique. 

(article in The Fortnightly Review, July) 

1893 Honours Physiography. 

(a textbook written in collaboration with R. A. Gre- 
gory) 
A Textbook of Biology. 

1895 Select Conversations with an Uncle. 

(reprint of articles published in the Pall Mall 

Gazette, etc.) 
The Time Machine. 
The Stolen Bacillus. 
The Wonderful Visit. , 

1896 The Island of Doctor Moreau. 
The Wheels of Chance. 

1897 The Invisible Man. 

(A) The Plattner Story and Others. 

1898 Certain Personal Matters. 

(reprint of humourous articles published in the Pall Mall 

Gazette, etc.) 

The War of the Worlds. 

1899 (B) Tales of Space and Time. 

(short stories) 
When the Sleeper Wakes. 

1900 Love and Mr Lewisham. 

(i) Cette bibliographic a etc dressee par Mrs "Wells, a laquelle j'apporte 
ici 1'expression de ma sincere et rcspectueuse gratitude. 



3OO BIBLIOGRAPHIE 

1901 Anticipations (of the reaction of mechanical and scien- 

tific progress upon human life and thought). 
The First Men in the Meow. 

1902 The Discovery of the Future, 

(reprint of a discourse delivered to the Royal Institution 

on Jan. 34 th.) 
The Sea Lady, 

1903 Mankind in the Making. 

(C) Twelve Stories and a Dream. 

(short stories.) 
The Land Ironclads (anticipating tanks ) 

(short story published in The Strand Magazine, Dec.) 

1904 The Food of the Gods, 

1905 A Modern Utopia. With an Appendix, Scepticism of 

the Instrument, a Discourse delivered to the Oxford Phi- 
losophical Society, Nov. 8th, 1903, and reprinted in 
Mind, vol. xiii, n 51. 
Kipps. 

1906 In the Days of the Comet. 
The Future in America. 
Socialism and the Family, 

(pamphlet) 

1907 7 his Misery of Boots. 

(pamphlet in favour of socialism.) 

1908 New Worlds for Old. 

(an account of socialism.) 
First and Last Things, a confession of Faith. 

(A greatly revised edition 1919) 
The War in the Air. 

19*9 To no Bun gay. 
Ann Veronica. 

1910 The History of Mr Polly . 

1911 The New Mach>'avelli. 
Floor Games for Children. 
The Country of the Blind. 

(collection of short stories including most of those in A 
and C and one or two from B.) 



BIBLIOGRAPHIE 301 

1912 Marriage. 

What the Worker Wants 

(pamphlet on the causes of the Labour Unrest.) 

1913 Little Wars. 

(an account of a floor game) 
The Passionate Friends. 

1914 The Wife of Sir Isaac HAT man. 

An Englishman Looks at the World 

(reprint of articles contributed to various periodicals.) 
The World Set Free. 
The War that will End War 

(reprint of articles published at the outbreak of the 
war.) 

1915 The Peace of the World 

(pamphlet) 
Bonn. 

(published under the pseudonym of Reginald Bliss) , 
Bealby. 
The Research Magnificent. 

1916 What is Coming ? (Newspaper articles foretelling the rise 

in prices, the German republic, etc.) 
Mr Brit I ing Sees it Through. 
The Elements of Reconstruction. 

(pamphlet published under the pseudonym D. P.) 

1917 War and the Future. 

Pamphlet : A Reasonable Man's Peace, included subsequently 

in In The Fourth Year. 
God the Invisible King. 
The Soul of a Bishop. 

1918 In the Fourth Year. 

(an account of the project for a League of Nations 

a part republished as A League of Nations and The 

League of Nations Union.) 
Joan and Peter. 

1919 The Undying Fire. 

1920 The Outline of History. 



TABLE DES MATIERES 



Pages 

AVANT-PROPOS 9 

CHAPITRE PREMIER. L'Orientation Intellectuelle de 

Wells 13 

CHAPITRE II. L'Homme de Demain 64 

CHAPITRE III. Le Critique de la Societe Britannique. 107 

CHAPITRE IV. Le Socialisme de Wells 161 

CHAPITRE V. A la Recherche d'une Aristocratic. . . 193 

CHAPITRE VI. Wells et la Femme 236 

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